Mystères
Chapitre XIII
Quelques jours passèrent.
Nagel se tint chez lui, tournant dans sa chambre avec des mines sombres : il avait l’air tourmenté et souffrant ; en ces jours ses yeux étaient devenus tout à fait ternes. Il ne parla non plus à personne, pas même aux gens de la maison. Il avait un chiffon entortillé autour d’une main ; une nuit qu’il avait, à son habitude, été dehors jusqu’au jour, il était rentré la main enveloppée dans son mouchoir. Les deux blessures qu’il avait, il dit se les être faites en tombant sur une herse qu’on avait jetée en travers du quai.
Le jeudi matin il pleuvait et le temps maussade aggravait encore l’état de dépression d’âme où se trouvait Nagel. Après avoir cependant lu les journaux dans son lit et s’être amusé d’une scène un peu vive à la Chambre des Députés française, il claqua soudain des doigts et se leva d’un bond. Au diable la tristesse ! Le monde était vaste, il était riche, il était joyeux, le monde était beau ; ne venez pas dire le con-traire.
Il sonna avant même d’être complètement habillé et in-forma Sara qu’il avait l’intention de recevoir quelques per-sonnes chez lui le soir, cinq à six bonnes pièces qui pour-raient entretenir un peu de vie dans le royaume de la terre, de joyeux gaillards, le docteur Stenersen, l’avocat Hansen, le professeur, et cætera.
Il expédia aussitôt les invitations. Minûte répondit qu’il viendrait ; le suppléant Reinert aussi fut invité, mais il ne vint
– 228 – pas. À cinq heures du soir tous étaient réunis dans la chambre de Nagel. Comme il continuait à pleuvoir et que le temps était sombre, on alluma la lampe et on tira les rideaux.
Et alors commença la bacchanale, une orgie et un pré-cieux boucan d’enfer dont la petite ville parla durant plu-sieurs jours après…
Dès que Minûte passa la porte, Nagel alla à lui et le pria de l’excuser d’avoir par trop divagué la dernière fois qu’ils étaient ensemble. Il prit la main de Minûte et la serra cordia-lement, il le présenta aussi au jeune étudiant Öien qui était le seul à ne pas le connaître. Minûte le remercia à voix basse de son pantalon neuf ; il était maintenant tout neuf des pieds à la tête.
— Vous n’avez pas encore de gilet.
— Non, mais ce n’est pas nécessaire non plus. Je ne suis pas un comte, je vous assure que je n’ai aucun besoin d’un gilet.
Le docteur Stenersen avait cassé ses lunettes et portait maintenant un pince-nez sans cordon qui tombait à chaque instant.
— On peut dire ce que l’on veut, dit-il, c’est tout de même une période d’affranchissement dans laquelle nous vi-vons. Voyez seulement les élections. Et comparez-les avec les élections de la dernière fois.
Tout le monde buvait sec, le professeur commençait dé-jà à dire des monosyllabes, ce qui était un signe infaillible. Mais l’avocat Hansen, qui très certainement avait déjà bu quelques verres avant de venir, commença, à son habitude, à contredire le docteur et à troubler l’harmonie.
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Hansen était, pour sa part, socialiste, s’il pouvait s’exprimer ainsi : un peu plus avancé. Il n’était pas très con-tent des élections ; quel genre d’affranchissement révélaient-elles au fond, quelqu’un pouvait-il le lui dire ? Allez au diable ! Ah ! oui, c’était une charmante époque d’affranchissement ! Est-ce que même un homme comme Gladstone ne combattait pas pitoyablement Parnell pour des motifs moraux, pour de ridicules motifs « bifteckmoraux » ? Allez au diable !
Mais que diable signifie ce bavardage ? cria tout aussitôt le docteur. Ne doit-il pas y avoir de morale dans les choses ? Quand les gens apprendraient qu’il n’y a pas de morale dans les choses, combien y en aurait-il qui oseraient y mordre ? Il fallait leurrer et berner le peuple pour l’attirer dans le mou-vement de l’évolution et il fallait constamment tenir la mo-rale en honneur. Le docteur aimait beaucoup Parnell ; mais du moment que Gladstone le déclarait impossible, on devait bien concéder que cet homme-là s’y entendait un peu. Oh ! il excepterait naturellement Monsieur Nagel, son hôte véné-rable, qui ne pouvait pas même pardonner à Gladstone d’avoir de l’or pur dans son sac. Hahaha ! ô grand Dieu !… À propos, Monsieur Nagel, vous n’avez pas non plus grande amitié pour Tolstoï ? J’ai entendu dire à Mademoiselle Kiel-land que vous aviez vos scrupules à lui rendre justice.
Nagel était en conversation avec l’étudiant Öien ; il se tourna vivement et répondit :
— Je ne me souviens pas d’avoir parlé de Tolstoï avec Mademoiselle Kielland. Je le reconnais comme un grand poète et un pitre philosophique… Mais, un peu après, il ajou-ta : N’est-ce pas, nous devons avoir toute licence de nous exprimer un peu crûment ce soir ici, si bon nous semble ?
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Nous ne sommes que des hommes ici et nous nous trouvons dans une mansarde de garçon. Est-ce bien convenu ? Je suis précisément d’humeur, pour le moment, à mettre la patte sur quelque chose et à grogner.
— Je vous en prie, répondit le docteur, froissé. Tolstoï est un pitre.
— Oui, oui, disons notre opinion, s’écria aussi tout à coup le professeur… Le professeur en était précisément arri-vé à ce stade de son ivresse où rien ne l’intimidait plus… Pas de restrictions, docteur, sinon, nous te charrions dehors. Chacun a son opinion : Stöcker par exemple est une parfaite canaille. Je vais le prouver… le prouver !
Tout le monde rit de cette sortie et cela dura un moment avant que l’on pût à nouveau parler de Tolstoï. C’était un grand poète et un grand esprit.
Le visage de Nagel s’enflamma soudain :
— Ce n’est pas un grand esprit. Son esprit est, comme nature et qualité, aussi foncièrement ordinaire qu’il est pos-sible et sa doctrine n’est pas de l’épaisseur d’un cheveu plus profonde que les alleluiations de l’Armée du Salut. Un Russe sans noblesse, sans ce vieux nom aristocratique, sans le mil-lion net de roubles de Tolstoï, ne serait pas devenu aussi il-lustre pour avoir appris à quelques paysans à rapetasser leurs souliers… Amusons-nous plutôt un peu ! À votre santé ! Monsieur Grögaard !
À de courts intervalles Nagel profitait de toute occasion pour trinquer avec Minûte et, d’une manière générale, il lui témoigna beaucoup d’attention durant toute la soirée. Une fois encore il revint sur toutes ses balivernes de leur dernière rencontre et pria Minûte de les oublier.
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— Pour moi, je ne m’effraie de rien de votre part, dit le docteur. Et, ce disant, il se rengorgea.
— Je suis parfois un peu trop porté à la contradiction, continua Nagel, et ce soir j’en brûle tout particulièrement. Cela provient en partie de quelques événements désa-gréables qui m’ont atteint un peu rudement avant-hier, en partie de ce triste temps que je ne puis absolument pas sup-porter. Vous vous entendez assez à ces choses, Monsieur le docteur, et vous me pardonnerez… Pour en revenir à Tols-toï : je ne suis pas capable de trouver son esprit plus profond que, par exemple, celui du général Booth. Tous deux sont des prédicateurs, non pas des penseurs, mais des prédica-teurs. Ils débitent des produits existants, vulgarisent une idée qu’ils ont trouvée toute faite, la vulgopopularisent à bon mar-ché et dirigent la marche du monde. Mais, quand on débite, il s’agit de débiter avec profit. Tolstoï débite à perte, avec une perte vertigineuse. Il y avait deux amis qui firent une fois un pari : l’un paria douze schillings qu’à la distance de vingt pas il ferait sauter d’un coup de feu une noix placée dans la main de l’autre, sans endommager la main. Bon, il tira, tira mal, tira si mal qu’il mit la main en lambeaux, et brillam-ment ! Alors l’autre gémit et cria de ses dernières forces : tu as perdu le pari, aboule le demi-souverain ! Et il reçut le de-mi-souverain. Héhé ! Aboule le demi-souverain, qu’il dit !… Dieu me garde. Comme Tolstoï trime pour tarir et tarir les capitales sources de joie des humains et rendre le monde bien compact de charité envers Dieu et chacun. J’en ai honte en mon for intérieur. Cela paraît impertinent de dire qu’un comte fait profondément honte à un agronome ; mais c’est un fait… Je ne parlerais jamais de cela si Tolstoï était un adolescent qui dût surmonter des tentations, livrer un com-bat pour prêcher la vertu et vivre pur. Mais notre homme est un vieillard, tari dans ses sources, sans plus aucune trace de
– 232 – penchants humains. Mais, peut-on dire, cela n’atteint pas sa doctrine ? Si, cela atteint aussi sa doctrine ! Ce n’est que lorsque la vieillesse vous a rendu coriace et imperméable, lorsque la jouissance vous a repu et endurci que l’on va trou-ver le jeune homme et lui dire : Renonce ! Et le jeune homme vous goûte ça, y réfléchit, et reconnaît que c’est juste, selon l’Écriture. Et le jeune homme ne renonce tout de même pas et pèche impérialement durant quarante ans. Telle est la marche de la nature ! Mais lorsque quarante ans sont passés et que le jeune homme lui-même est devenu un vieillard, alors il selle, à son tour, sa blanche, blanche haquenée et part en chevauchée, tenant haut le fanion de la croisade dans sa main osseuse et il proclame à son de trompe l’édification du monde, le renoncement de l’adolescent et le renoncement de l’adolescent. Héhéhéhé ! Oui, c’est une comédie perpé-tuellement récurrente ! Tolstoï amuse ma tête, je suis ravi que ce vieil homme puisse encore faire autant de bien ; il fi-nira bien par entrer dans la joie de son Seigneur ! Mais le fait est qu’il répète purement et simplement ce que tant de vieil-lards ont fait avant lui et ce que tant de vieillards feront après lui. Ce n’est que cela.
— Laissez-moi seulement, pour ne pas faire plus, vous rappeler que Tolstoï s’est montré un véritable ami des beso-gneux et des abandonnés, est-ce que cela n’aurait pas la moindre importance ? Montrez-moi un aristocrate ici chez nous qui se soit occupé comme lui des petits dans la société. Cela me paraît une manière de voir quelque peu arrogante de prétendre que, parce que personne ne conforme sa vie à la doctrine de Tolstoï, il faut mettre celle-ci dans la même caté-gorie que celles des pitres.
— Bravo, docteur ! brailla le professeur, la tête de nou-veau écarlate. Bravo ! Mais dites-le plus âprement, dites-le
– 233 – crûment. Chacun a son opinion. Une manière de voir arro-gante, en vérité, une manière de voir arrogante de votre part ! Je vais le prouver…
— À votre santé ! dit Nagel, n’oublions pas ce pour quoi nous sommes ici. Voulez-vous réellement prétendre, docteur, que donner un billet de dix roubles, quand il vous reste un million net, est digne d’aucune admiration ? Je ne com-prends pas votre raisonnement, le vôtre et celui de tout le monde, je dois être organisé autrement. Quand on exigerait ma vie, je ne puis reconnaître que quiconque, et à plus forte raison un riche, mérite de l’admiration parce qu’il donne une aumône.
— C’est très bien ! remarqua l’avocat, en manière de ta-quinerie. Je suis socialiste, c’est mon point de vue.
Mais cela irrita le docteur, il se tourna vers Nagel et s’écria :
— Permettez-moi une question : savez-vous si exacte-ment le nombre et l’importance des aumônes que donne Tolstoï au cours d’une année ? Il doit tout de même y avoir une certaine limite à ce que l’on peut dire, même dans une soirée de garçons.
— Et pour Tolstoï, répondit Nagel, la question se pose ainsi : il doit y avoir une certaine limite à la somme que je donne ! C’est pourquoi il a laissé sa femme prendre la faute sur elle s’il ne donne pas davantage ! Héhéhé ! mais, passons là-dessus… Toutefois, écoutez : donne-t-on vraiment une couronne parce que l’on est bon ou parce que l’on estime faire une action bonne et morale ? Comme je trouve que cette manière de voir est naïve ! Il y a des gens qui ne peu-vent pas s’empêcher de donner. Pourquoi ? Parce qu’ils y
– 234 – trouvent une véritable jouissance psychique. Ils ne le font pas par calcul logique, ils se cachent pour le faire, ils ont hor-reur de le faire ouvertement parce que cela retrancherait une part du plaisir qu’ils y prennent. Ils le font en secret, avec des mains hâtives et tremblantes, la poitrine palpitante d’un bien-être d’âme qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. Cette idée les frappe soudain qu’ils doivent donner quelque chose, cela se présente sous la forme d’une sensation dans la poitrine, un besoin instantané, étrange, qui monte en eux et obscurcit leurs yeux de larmes. Ils ne donnent pas par bonté, mais par impulsion, en vue de leur propre bien-être ; certains hommes sont ainsi ! On parle avec admiration des hommes généreux… comme dit, je dois être organisé autrement que les autres gens, mais je n’admire pas les hommes généreux. Non, je n’en fais rien. Qui diable n’aime mieux donner que recevoir ? Puis-je demander s’il existe sur la terre un enfant des hommes qui ne préfère secourir la misère que d’être lui-même misérable ? Pour vous prendre vous-même comme exemple, docteur : dernièrement vous avez donné cinq cou-ronnes à votre rameur. Je l’ai entendu par hasard. Bon, mais pourquoi avez-vous donné ces cinq couronnes ? Certaine-ment pas pour faire une action agréable à Dieu, cela ne vous est sûrement pas venu à l’idée ; peut-être même l’homme n’en avait-il pas un besoin particulièrement pressant, mais vous l’avez fait néanmoins. Et à ce moment vous avez sans aucun doute cédé tout simplement à certaine claire impul-sion intérieure qui vous poussait à ouvrir la main et à lâcher quelque chose pour réjouir autrui… Je trouve que c’est indi-ciblement piètre de faire cas de la bienfaisance humaine. On va un jour par la rue, il fait telle et telle sorte de temps et l’on voit telles et telles gens, et le tout réuni élabore en vous un état d’âme de telle et telle sorte. Soudain on aperçoit un vi-sage, un visage d’enfant, un visage de mendiant – disons un
– 235 – visage de mendiant – qui vous fait tressaillir. Un étrange sen-timent vibre dans votre âme et l’on frappe du pied dans la rue et l’on s’arrête. Ce visage a frappé en vous une corde in-solitement sensible et l’on attire le mendiant sous une porte cochère et on lui fourre dans la main un billet de dix cou-ronnes. « Si tu le révèles, si tu dis un mot, je te tue ! » mur-mure-t-on, et on grince presque des dents et on pleure de véhémence en disant cela. Tant cela a pour vous d’importance de ne pas être découvert. Et cela peut se répé-ter jour après jour si bien que, plus d’une fois, on se trouve soi-même dans le pire embarras et qu’on ne possède plus un liard en poche… Naturellement ce ne sont pas là des traits se rapportant à moi ; mais je connais un homme, un autre homme, oui, je connais, pour ce qui est de cela, deux hommes constitués de la sorte… Non, on donne parce qu’il faut qu’on donne, et puis, basta ! À cette règle je veux toute-fois faire une exception pour ce qui regarde les avares. Les avares et les gens âpres au gain font vraiment un sacrifice quand ils donnent quelque chose, là-dessus il n’y a pas de doute. C’est pourquoi je veux dire que ces gens méritent plus d’estime pour un öre dont ils se contraignent à se séparer qu’un homme comme vous et lui et moi qui, par jouissance, prodigue une couronne. Portez mon salut à Tolstoï et dites-lui que je ne donne pas un liard de toute sa répugnante bonté d’exhibition – pas avant qu’il ait donné tout ce qu’il possède, et pas même alors… D’ailleurs je vous demande pardon si j’ai scandalisé quelqu’un. Encore un cigare, Monsieur Grögaard. Monsieur le docteur, à votre santé !
Pause.
— Combien de personnes croyez-vous arriver à conver-tir dans votre vie ? demanda le docteur.
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— Bravo ! cria le professeur. Un bravo du professeur Holtan !
— Moi ? demanda Nagel. Aucune, absolument aucune. S’il me fallait vivre de convertir les gens, je ne tarderais pas à crever. Seulement je ne puis concevoir que tous les autres hommes ne pensent pas, eux aussi, sur les choses, de même que moi. Par conséquent ce doit être moi qui ai le plus grand tort. Mais pas tout à fait tort, il est impossible que j’aie tout à fait tort.
— Mais je ne vous ai pas encore entendu rendre justice à une chose ou à un homme, dit le docteur. Ce serait amu-sant de savoir si néanmoins il n’existe pas quelqu’un avec qui, vous aussi, vous pouvez sympathiser.
— Laissez-moi m’expliquer un peu, ce sera fait en quelques mots. Vous vouliez sans doute dire proprement ce-ci : attention ! il n’y a personne vers qui il lève les yeux, il est l’arrogance personnifiée, il ne peut supporter personne. C’est une erreur. Mon cerveau n’embrasse pas grand’chose, il ne porte pas loin ; mais je pourrais tout de même énumérer des centaines et encore des centaines de ces ordinaires, recon-nus grands hommes qui remplissent le monde de leur re-nommée. J’en ai les oreilles pleines. Mais je préférerais nommer les deux, quatre, six, tout à fait grands héros de l’esprit, les demi-dieux, les gigantesques créateurs de va-leurs, et, pour le reste, m’en tenir plutôt à quelques pures in-signifiances, des génies fins et originaux dont il n’est jamais question, qui vivent un temps très court et meurent jeunes et inconnus. Il est bien possible que j’en énumère relativement beaucoup. Mais je suis bien sûr que j’en viendrais à oublier Tolstoï.
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— Écoutez, dit le docteur, péremptoirement et pour en finir – il haussa même fortement les épaules – croyez-vous vraiment qu’un homme pourrait atteindre à une renommée mondiale comme celle de Tolstoï sans être un esprit de haut rang ? C’est remarquablement amusant de vous écouter, mais ce que vous avez dit est pur non-sens. Vous déraison-nez, le diable m’emporte, c’est à vous donner des haut-le-cœur.
Le professeur Holtan brailla :
— Bravo, docteur ! ne laissez pas notre hôte nous couper le souffle… nous couper le souffle…
— Le professeur me rappelle que je ne suis vraiment pas un hôte agréable, dit Nagel en riant. Mais je vais m’amender. Monsieur Öien, vous n’avez rien à boire ? Pourquoi ne bu-vez-vous pas, Grand Dieu !
Le fait est que l’étudiant Öien était tout le temps resté muet comme une carpe en écoutant la conversation, il en avait à peine perdu un seul mot. Il avait de petits yeux cu-rieux et, quand il écoutait, il dressait littéralement l’oreille. Le jeune homme s’intéressait à beaucoup de choses ; on ra-contait que, comme bien d’autres étudiants, il écrivait un roman pendant ses vacances.
Sara vint annoncer que le dîner était prêt. L’avocat, qui s’était un peu affaissé sur sa chaise, leva soudain les yeux, regarda la bonne, et quand elle eut franchi la porte pour s’en aller il se leva d’un bond, la rattrapa dans l’escalier et dit, plein d’admiration :
— Sara, tu es rafraîchissante à regarder. Je dois le dire.
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Sur ce, il rentra et se rassit à sa place, tout aussi sérieux qu’auparavant. Il était fortement éméché. Quand le docteur Stenersen finit par tomber sur lui à cause de son socialisme il fut totalement incapable de tenir le coup. Ah ! il était un joli socialiste ! Un écorcheur, voilà ce qu’il était, un lamentable intermédiaire entre la puissance et l’impuissance, un juriste qui vivait des querelles des autres et se faisait payer pour donner raison à la chicane, raison légale ! Et c’est cela qui voulait être socialiste !
— Oui, mais en principe, en principe, objecta l’avocat.
Le principe ! Le docteur parla avec la plus grande ironie du principe de l’avocat Hansen. Tandis que les messieurs descendaient à la salle à manger, il fit sortie sur sortie, ridi-culisa Hansen en tant qu’avocat et attaqua tout le système socialiste. Le docteur était « homme de gauche », corps et âme, il n’était pas un socialiste de gueule. Qu’était-ce que le principe socialiste ? Que le diable l’emporte !… Maintenant le docteur enfourcha son dada : en résumé le socialisme était la grande idée de vengeance de la classe inférieure. Regarder le socialisme comme un mouvement ! Un peuple de fauves aveugles et sourds qui trottinaient derrière le meneur, la langue entre les dents. Est-ce qu’ils pensaient plus loin que le bout de leur nez ? Non, le peuple ne pensait pas. S’ils pen-saient, ils passeraient à la « gauche » et feraient quelque chose d’utile et de pratique au lieu de rester là à baver sur un rêve toute leur vie. Pouah ! Prenez n’importe lequel des me-neurs socialistes, quelle sorte de gens est-ce ? Des gaillards maigres et déguenillés assis sur leur tabouret dans une man-sarde, qui écrivaient des traités pour la réforme du monde ! Ce pouvaient être de braves gens, naturellement, qui pour-rait dire autre chose de Karl Marx ? Mais ce Marx n’en était pas moins là à gratter du papier et extirper du monde la pau-
– 239 – vreté… théoriquement. Sa tête a imaginé chaque sorte de pauvreté, chaque degré de misère, son cerveau contient toute la souffrance de l’humanité. Alors il trempe sa plume dans l’encre, son esprit est porté au rouge et il écrit page sur page, remplit de grands feuillets de chiffres, prend au riche et donne au pauvre, partage des sommes, remanie toute l’économie de la terre, jette des milliards aux pauvres éton-nés… tout cela scientifiquement, tout cela théoriquement ! Et, tout compte fait, il s’avère que l’on est parti, dans sa sim-plicité, d’un principe foncièrement faux : l’égalité des hommes ! Pouah ! Oui, réellement, un principe foncièrement faux ! Et cela, au lieu de se consacrer à quelque chose d’utile et de soutenir la « gauche » dans son œuvre de réforme pour le progrès de la vraie démocratie…
Le docteur s’était échauffé peu à peu, lui aussi, et il ap-portait une quantité de formules et d’affirmations. À table il s’excita encore davantage, on but force champagne et le ton monta follement : même Minûte qui était assis à côté de Na-gel et qui était resté silencieux jusque-là, se mêla à la con-versation par quelques remarques. Le professeur était assis, raide comme un piquet, et criait continuellement à cause d’un œuf qu’il avait reçu sur ses vêtements et qui l’empêchait de bouger. Il était complètement désemparé. Mais quand Sa-ra vint pour l’essuyer, l’avocat profita de l’occasion pour la happer au passage, il la prit dans ses bras et se livra avec elle au pire chahut. Toute la tablée était en plein charivari.
Au milieu de tout cela Nagel demanda que l’on portât un panier de champagne dans sa chambre. Peu après on se leva de table. Le professeur et l’avocat marchaient bras dessus bras dessous et chantaient, de pur contentement, le docteur recommença, sur un ton passionné, son développement sur le principe du socialisme. Mais, dans l’escalier, il eut le mal-
– 240 – heur de perdre son pince-nez qui tomba, sûrement pour la dixième fois, et se cassa enfin. Les deux verres brisés. Il mit la monture dans sa poche et devint, du coup, à moitié aveugle pour toute la soirée. Cela l’agaça et le rendit encore plus irascible, il s’assit, furieux, à côté de Nagel, et dit ironi-quement :
— Si je vous comprends bien, vous êtes un homme reli-gieux ?
Il dit cela avec le plus grand sérieux et attendit une ré-ponse. Après une courte pause, il dit encore que lors de leur premier entretien – c’était précisément le jour de l’enterrement de Karlsen – il avait eu l’impression que Nagel était réellement un homme religieux.
— J’ai défendu la vie religieuse dans l’homme, répondit Nagel, non pas spécialement le christianisme, pas le moins du monde, mais la vie religieuse en général. Vous prétendiez qu’il fallait pendre tous les théologiens. Pourquoi ? ai-je de-mandé. – Parce que leur rôle est terminé, avez-vous répon-du. Et c’est là-dessus que je n’étais pas d’accord avec vous. La vie religieuse est un fait. Un Turc crie : Allah est grand ! et meurt pour cette conviction, un Norvégien s’agenouille de-vant la Sainte Table et boit le sang du Christ encore de nos jours. Un peuple a une sonnaille ou une autre en quoi croire et, dans cette foi, il meurt bienheureux. L’important n’est pas ce à quoi l’on croit, mais comment on y croit…
— Cela m’étonne d’entendre ce genre de verbiage, dit le docteur scandalisé. Je me demande vraiment encore une fois si vous n’êtes pas au fond un « homme de droite » déguisé. L’une après l’autre paraissent des critiques scientifiques sur les théologiens et les livres de théologie, un écrivain après l’autre surgit qui met en pièces tel sermonnaire et tel traité
– 241 – théologique et cependant vous ne vous rendez pas, sur la va-leur qu’a encore de nos jours, par exemple, cette comédie du sang du Christ. Je ne comprends pas votre manière de pen-ser.
Nagel réfléchit et dit ensuite :
— Mon raisonnement est, en bref, celui-ci : Quel avan-tage y a-t-il au fond – excusez d’ailleurs si j’ai déjà posé cette question – quel avantage y a-t-il au fond, même au point de vue pratique, à dépouiller la vie de toute poésie, de tout rêve, de toute belle mystique, de tout mensonge ? Quelle est la vé-rité, le savez-vous ? Nous ne progressons que par symboles et, ces symboles, nous en changeons à mesure que nous pro-gressons… Mais, n’oublions pas nos verres.
Le docteur se leva et fit un tour par la pièce. Il s’agaça à regarder un petit morceau de tapis, près de la porte, qui s’était recroquevillé et il se mit même à genoux pour l’étaler.
— Tu pourrais bien me prêter tes lunettes, toi, Hansen, puisqu’aussi bien tu es en train de dormir, dit-il, absolument indigné.
Mais Hansen ne voulait pas se défaire de ses lunettes et le docteur se détourna de lui, littéralement outré. Il se rassit à côté de Nagel.
— Oui, c’est pur non-sens, dit-il, tout n’est que fatras, vu de votre point de vue. Vous avez peut-être, en grande partie, raison. Voyez-moi Hansen, hahaha, excuse-moi si je me permets de rire de toi, Hansen, avocat et socialiste Hansen. Tu ne devrais pas éprouver une certaine joie intérieure chaque fois que deux bons bourgeois se prennent de querelle et procèdent l’un contre l’autre. Bien au contraire, tu devrais aller les concilier à l’amiable, sans leur prendre un sou pour
– 242 – cela ! Et le dimanche suivant tu retournerais au syndicat ou-vrier tenir une conférence sur l’état socialiste pour deux arti-sans et un garçon boucher. Mais oui, on doit participer au profit, chacun selon sa capacité à produire, dirais-tu, tout est si bien organisé et personne ne doit être frustré. Mais voilà que le garçon boucher se lève, le garçon boucher qui, Dieu me pardonne, est un génie en comparaison de vous autres, tant que vous êtes, il se lève et demande : Mais, moi, j’ai une capacité de gros négociant pour consommer, dit-il, mais je ne suis qu’un pauvre garçon boucher pour ce qui est de pro-duire, car je n’ai pas reçu en partage de meilleure aptitude pour cela, dit-il. Ne resterais-tu pas là le bec dans l’eau, an-douille ! Oui, ronfle, mon vieux, c’est ce que tu peux faire de mieux, ronfle tout ton saoul !… Le docteur était devenu co-pieusement ivre, sa langue avait de fâcheux ratés, et il avait des yeux noyés. Après un arrêt il se tourna de nouveau vers Nagel et dit sombrement : Du reste je ne pensais pas préci-sément que c’étaient seulement les théologiens qui devraient se tuer. Non, nous devrions, Dieu me damne, nous tuer tous, purger le monde de notre présence et laisser tourner le rou-leau.
Nagel trinquait avec Minûte. Le docteur ne reçut pas de réponse, il devint furieux et cria très haut :
— N’entendez-vous pas ce que je dis ? Nous devrions nous tuer tous, tant que nous sommes, dis-je, vous aussi, na-turellement, vous aussi.
Et, ce disant, le docteur avait un air absolument féroce.
— Oui, répondit Nagel, j’y ai aussi pensé. Mais, en ce qui me concerne, je n’en ai pas le courage… Pause… Ainsi donc je ne dis pas du tout que j’en aurai le courage ; mais si je de-
– 243 – vais un jour en trouver le courage, je tiens déjà mon pistolet tout prêt. Et, à toute éventualité, je le porte toujours sur moi.
Et il tira de la poche de son gilet une fiole de pharmacie portant la vignette « Poison » et la leva en l’air. La fiole n’était pleine qu’à moitié.
— Véritable acide prussique, l’eau la plus pure ! dit-il. Mais je n’aurai jamais le courage ; cela me paraît bien trop difficile… Monsieur le docteur, vous pourriez sans doute me dire si ceci est suffisant. J’en ai déjà employé la moitié sur un animal et cela a eu un résultat parfait. Il y eut une petite convulsion, un trait d’amer comique autour du museau, deux ou trois souffles, ce fut tout : échec et mat en trois coups.
Le docteur prit le flacon, le regarda, le secoua plusieurs fois et dit :
— C’est suffisant, plus que suffisant… Je devrais donc, à vrai dire, vous enlever cette fiole ; mais du moment que vous n’avez pas le courage, alors…
— Non, je n’ai pas le courage.
Pause. Nagel remit le flacon dans la poche de son gilet. Le docteur s’affaissait de plus en plus, buvait une gorgée, re-gardait autour de soi avec des yeux morts et crachait au loin par terre. Tout à coup il cria au professeur :
— Hé ! à quel point en es-tu arrivé, Holtan ? Es-tu en-core capable d’« associations d’idées » ? Parce que moi je n’en suis plus capable. Bonne nuit !
Le professeur ouvrit les yeux, s’étira un peu, se leva et alla à la fenêtre où il demeura à regarder dehors. Quand la conversation reprit, il profita de l’occasion pour s’éclipser ; il se glissa, sans être remarqué, le long du mur, réussit à ouvrir
– 244 – la porte et gicla dehors avant que personne l’eût remarqué. C’était toujours ainsi que le professeur Holtan avait l’habitude de quitter une société.
Minûte se leva aussi et voulut partir ; mais quand on le pria de rester encore un petit moment, il se rassit. L’avocat Hansen dormait. Les trois qui n’étaient pas encore ivres, l’étudiant Öien, Minûte et Nagel se mirent alors à parler litté-rature. Le docteur écoutait, les yeux ouverts seulement à demi, mais sans plus dire un mot. Peu après il dormait, lui aussi.
L’étudiant avait beaucoup de lecture et tenait pour Mau-passant : on devait convenir que Maupassant avait pénétré au plus profond des mystères de la femme, et il était inégalé comme poète de l’amour. Quelle hardiesse dans la descrip-tion, quelle merveilleuse connaissance du cœur humain ! Mais Nagel répondit avec un emportement ridicule, frappa sur la table, brailla, attaqua tous les écrivains sans distinc-tion, fit presque complètement table rase et n’en épargna que fort peu de la mort. Sa poitrine semblait palpiter tout à fait sincèrement au milieu de toute cette véhémence et il avait l’écume à la bouche :
— Les poètes ! Héhé ! Oui, on pouvait dire qu’ils avaient pénétré au tréfonds du cœur humain ! Qu’est-ce qu’étaient les poètes, ces êtres prétentieux qui avaient su s’approprier une telle puissance dans la vie moderne, qu’est-ce qu’ils étaient ? Oui, une éruption, une gale sur le corps social, des dartres enflées et irritables qu’il fallait traiter avec douceur, toucher avec précaution et piété, sinon ils devenaient enra-gés, car ils ne supportaient pas un traitement un peu rude ! Ah ! oui, les poètes, il fallait absolument en faire cas, surtout des plus bêtes, des moins humainement développés, des
– 245 – gnomes ; sinon ils s’en allaient bouder à l’étranger ! Héhé ! à l’étranger, oui ! Ah ! Grand Dieu ! quelle impayable comédie ! Et s’il se trouvait un poète, un chantre vraiment ivre d’esprit, avec la poitrine pleine de musique, on pouvait prier le diable de vous emporter s’il n’était pas rangé bien loin derrière un grossier écriveur de livres professionnel comme Maupassant. Un homme qui avait beaucoup écrit sur l’amour, sachant qu’il trouverait le placement de ses livres ; oui, il faut lui rendre cette justice ! Ah ! une petite étoile claire et scintil-lante, un vrai poète, aussi loin qu’il porte, Alfred de Musset, chez qui l’amour n’est pas une routine de rut, mais une fine et ardente touche de printemps dans tout son être, et chez qui les mots flambent littéralement dans les vers, ce poète n’a peut-être pas moitié autant de gens estampillés de son côté que petit Maupassant, avec sa poésie de mollets, si ex-traordinairement grossière et sans âme.
Nagel passait toutes les bornes. Il trouva aussi l’occasion de tomber sur Victor Hugo et envoya au surplus faire lanlaire les plus grands écrivains du monde. Si on lui permettait d’apporter un unique petit échantillon du fracas creux et poétique d’un de ces écrivains mondiaux ? Faites attention : « Plût à Dieu que ton acier fût aussi tranchant que ton der-nier : Non ! » Que pensait-on, cela ne sonnait-il pas bien ! Qu’en pensait Monsieur Grögaard ?
Cependant Nagel regardait Minûte avec un regard téré-brant. Il continua à le fixer et répéta encore une fois, tou-jours avec les yeux attachés sur le visage de Minûte, cette phrase absurde. Minûte ne répondit pas, ses yeux bleus s’ouvrirent, complètement effrayés, et, dans son désarroi, il but une grande gorgée de son verre.
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Vous avez nommé Ibsen, continua Nagel, toujours tout aussi échauffé, et sans que le nom d’Ibsen eût été prononcé. À son avis, il n’y avait qu’un poète en Norvège, et ce n’était pas Ibsen. Non, ce n’était pas lui. On parlait d’Ibsen comme penseur ; ne faudrait-il pas plutôt distinguer un peu entre un raisonnement populaire et une véritable pensée ? On parlait de la renommée d’Ibsen, on nous rebattait les oreilles de son courage ; ne vaudrait-il pas mieux distinguer un peu entre le courage théorique et le courage pratique, entre l’instinct ré-volutionnaire désintéressé, sans ménagements, et la har-diesse de révolte domestique ? L’un rayonne dans la vie, l’autre épate au théâtre. L’écrivain norvégien qui ne se gon-flait pas et ne se servait pas d’une épingle comme d’une lance n’était pas un écrivain norvégien ; il fallait trouver quelque poteau cornier contre lequel s’escrimer, sinon on n’était pas considéré comme un brave à trois poils. Oui, c’était vraiment amusant à regarder à distance. C’était en ef-fet un tumulte de bataille et un courage viril comme dans un combat napoléonien, mais un danger et un risque comme dans un duel français. Héhéhé ! Non, un homme qui voulait se révolter, ce ne devait pas être un petit « phénomène » écrivant, un pur et simple concept littéraire pour Allemands, mais un homme gigotant, agissant dans le tumulte de la vie. Le courage révolutionnaire d’Ibsen ne mènerait jamais son homme sur un terrain dangereux ; cette histoire de la torpille sous l’arche était une pauvre théorie de bureau, comparée à l’exploit vivant et flambant. Bah ! du reste l’un était peut-être tout aussi bon que l’autre du moment que nous nous pros-ternions devant un pareil ouvrage de dames : écrire des livres pour le peuple. Si misérable que ce fût, cela avait en tout cas autant de valeur que l’impertinent non-sens philoso-phique de Tolstoï. Que le diable emporte le tout.
— Le tout ? Tout ensemble ?
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Oui, presque. Du reste nous avions un poète, c’était Björnson, dans ses meilleurs moments. Il était notre seul poète tout de même, tout de même.
Mais la plupart des objections contre Tolstoï n’atteindraient-elles pas aussi Björnson ? Björnson aussi n’était-il pas simplement un prêcheur de moralité, un vieil-lard ordinaire et ennuyeux, un professionnel écriveur de livres, et tout le bataclan ?
Non ! cria Nagel en élevant la voix. Il gesticulait et dé-fendait Björnson avec des mots véhéments : On ne pouvait pas comparer entre eux Björnson et Tolstoï, en partie parce que cela irait à l’encontre du simple bon sens agronomique de chacun, en partie parce que tout votre être s’y opposerait. En premier lieu Björnson était un génie tout comme Tolstoï. Nagel ne plaçait pas très haut les grands génies tout à fait ordinaires et communs – Dieu savait qu’il n’en faisait rien – mais c’était à leur hauteur que s’était élevé Tolstoï ; Björnson, par contre, les dépassait de beaucoup. Cela n’empêchait naturellement pas que Tolstoï pût faire des livres qui fussent meilleurs que beaucoup de ceux de Björnson ; mais qu’est-ce que cela prouvait ? Des bons livres, même des capitaines danois, des peintres norvégiens et des commères anglaises pouvaient en faire. En second lieu Björnson était un homme, une personnalité écrasante, et non pas un concept. Il vacarme comme un corps vivant sur notre globe et il lui faut de la place, la place de quarante. Il ne pose pas au sphinx pour le public et ne se fait pas grand et mysté-rieux comme Tolstoï dans sa steppe ou Ibsen dans son café. L’âme de Björnson est comme une forêt dans la tempête, il lutte, il est partout en campagne, et fait magnifiquement tort
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à ses affaires aux yeux du public de 20 Grand. Il est bâti « en
masse »21, il est un esprit commandeur, un des rares qui sa-chent commander. Il peut, à la tribune, arrêter les sifflets commençants avec un mouvement de la main. Il a un cer-veau dans lequel cela germe et foisonne constamment ; il triomphe vigoureusement et se trompe grossièrement, mais il fait l’un et l’autre avec personnalité et avec âme. Björnson est notre seul poète avec de l’inspiration, avec l’étincelle di-vine. Cela commence en lui comme un murmure dans les
blés un jour d’été22 et cela finit par là que rien, rien ne s’entend en dehors de ce murmure, en dehors de ce mur-mure ; car la démarche de son âme est le bond… la dé-marche du génie. Comparée à celle de Björnson, l’œuvre poétique d’Ibsen, par exemple, est du pur travail de bureau, mécanique. Les vers d’Ibsen consistent principalement en ce que la rime rencontre la rime « de manière que cela
claque 23 » ; la plupart de ses drames sont de la pâte à papier dramatisée. Où diable en voulait-on venir… Bon, d’ailleurs laissons donc cela ; à la santé de tout le bataclan…
Il était deux heures. Minûte baille. Il a sommeil après une journée laborieuse, fatigué et ennuyé du bavardage sans fin de Nagel, il se lève de nouveau et veut partir. Comme il avait dit adieu et était déjà parvenu à la porte il se produisit un événement qui le fit de nouveau s’arrêter, un perfide petit
20 Grand Hôtel, café de Christiania que fréquentait Ibsen.
21 En français dans le texte.
22 Citation d’un poème de Björnson.
23 Citation d’Ibsen.
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événement qui, longtemps après, devait prendre la plus grande importance ; le docteur se réveille, écarte violem-ment les bras et, dans sa myopie, renverse plusieurs verres ; Nagel qui était assis le plus près du docteur fut inondé de champagne. Il se leva d’un bond, secoua en riant son torse mouillé et cria joyeusement : Hourrah !
Minûte fut aussitôt le génie bienfaisant, il courut vers Nagel avec des mouchoirs et des serviettes et voulut l’essuyer. C’était surtout le gilet qui avait reçu le champagne, si Nagel voulait seulement l’ôter un instant, une minute, ce serait tout de suite arrangé ! Mais Nagel ne voulait pas ôter son gilet. L’avocat se réveilla également au bruit et se mit à crier : hourrah, lui aussi, sans savoir ce qui se passait. Encore une fois Minûte demanda qu’on lui confiât le gilet un ins-tant ; Nagel se contenta de secouer la tête négativement. Soudain il regarde Minûte ; une idée lui vient, il se lève ins-tantanément, ôte son gilet et le tend à Minûte avec une grande vivacité.
— S’il vous plaît ! dit-il. Essuyez-le, gardez-le ; si, si, il faut que vous le gardiez, vous n’avez pas de gilet. Chut ! pas de bêtises ! Je vous le donne de grand cœur, cher ami… Mais, comme Minûte continuait à faire des objections, Nagel lui fourra le gilet sous le bras, ouvrit la porte et le poussa amicalement dehors.
Et Minûte s’en alla.
Cela se passa si vite que, seul, Öien, qui était assis le plus près de la porte, le remarqua.
Alors l’avocat, d’une bonne humeur macabre, proposa de casser aussi le reste des verres. Nagel ne s’opposa à rien et voilà quatre grandes personnes s’amusant à lancer un
– 250 – verre après l’autre contre le mur. Ensuite de quoi ils burent à même les bouteilles, braillèrent comme des matelots et firent une ronde. Quatre heures arrivèrent avant que le chahut eût pris fin. Le docteur était ivre comme un Polonais. Dans la porte l’étudiant Öien se tourna vers Nagel et dit :
— Mais ce que vous avez dit de Tolstoï peut aussi se dire de Björnson. Vous n’êtes pas conséquent dans vos pro-pos…
— Hahaha ! rit le docteur, transporté. Il exige de la con-séquence… à ce moment de la journée !… Pouvez-vous dire « Encyclopédistes », mon brave ?… « Association d’idées » ? Allons, venez, laissez-moi vous aider, à rentrer chez vous… Haha ! à ce moment de la journée !…
Il ne pleuvait plus. Il n’y avait pas non plus de soleil, mais le temps était calme et cela présageait une journée douce.
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