Mystères
Chapitre VII
Le lendemain soir à six heures Nagel entra dans le salon du docteur. Il croyait qu’il était venu beaucoup trop tôt ; mais la société de la veille était déjà rassemblée. Il y avait en outre quelques nouveaux invités, un avocat et un jeune étu-diant blond. On buvait déjà de l’eau de Seltz et du cognac à deux tables ; à une troisième table se trouvaient les dames, le suppléant Reinert et le jeune étudiant, en grande conversa-tion. Le professeur, cet homme silencieux qui émettait rare-ment un son, était simplement déjà ivre et maintenant, dans la chaleur de son état d’âme, les joues incandescentes, il par-lait haut d’une chose et d’une autre. « Nous avons la Serbie ou quatre-vingts pour cent de la population ne savent ni lire ni écrire, les choses en vont-elles mieux là-bas ? Je vous le demande ! » Et le professeur regardait autour de soi avec une mine furibonde bien que pas une âme ne l’eût contredit.
La maîtresse de la maison appela Nagel et lui fit place à la table des dames. Que préférait-il boire ? Ils étaient juste-ment en train de parler de Christiania, dit-elle. C’était tout de même une idée singulière qu’avait Nagel de venir s’installer dans une petite ville quand il avait le choix et pouvait vivre même à Christiania.
Nagel ne trouvait pas l’idée si singulière ; il devait sé-journer à la campagne et prendre des vacances. En tout cas il ne voudrait pas demeurer à Christiania ; Christiania était un des derniers endroits qu’il choisirait.
Vraiment ? Pourtant, c’était tout de même la capitale. C’était le rendez-vous de tout ce qu’il y avait dans le pays de
– 98 – grandeurs et de célébrités, et l’art et le théâtre et tout ce qu’il est possible.
Oui, et en outre tous les étrangers qui affluaient, remar-qua Mademoiselle Andresen ; des acteurs étrangers, des chanteurs, des musiciens, des artistes de toute sorte.
Dagny Kielland restait silencieuse et se contentait d’écouter.
Ah ! oui, cela pouvait être assez vrai, concéda Nagel aussi ; mais, il ne savait comment cela se faisait, en tout cas, chaque fois que le nom de Christiania était prononcé, il voyait devant ses yeux un coin de la rue « Grænsen » et cela sentait les habits étendus à sécher. C’était réellement vrai, il n’inventait rien. Il surgissait en lui l’image d’une petite ville arrogante avec une couple d’églises, une couple de journaux, un hôtel et une fontaine publique, mais avec les plus grands hommes du monde. Il n’avait jamais vu les gens se rengorger comme à Christiania et, grand Dieu, comme maintes fois il s’était souhaité loin, quand il y vivait !
Le suppléant ne pouvait comprendre que quelqu’un pût concevoir une telle antipathie… non pour un simple individu, mais pour toute une ville, la capitale d’un pays. En réalité Christiania n’était pas si petite maintenant, elle commençait à prendre sa place parmi les villes de rang. Et le Grand Ca-
fé17 n’était pas un mince café.
17 Café du « Grand Hôtel » à Christiania, que l’on appelle sim-plement « Grand ».
– 99 –
Nagel ne fit aucune objection au Grand. Mais un peu après il plissa le front et remarqua de manière que tous l’entendirent :
— Grand est un café incomparable.
— Vous n’avez pas l’air de le penser ?
Si. Grand était l’endroit fameux de la ville où tout ce qu’il y avait de grand se rencontrait. Là se trouvaient les plus grands peintres du monde, la jeunesse la plus pleine de pro-messes du monde, les dames les plus fashionables du monde, les journalistes les plus habiles du monde et les plus grands poètes du monde ! Héhé, ils étaient là à faire la roue l’un de-vant l’autre… l’un ravi dans l’âme d’être apprécié par l’autre. « J’ai vu chacun s’asseoir là et se réjouir de ce que les autres chacuns l’observaient. »
Cette réponse souleva la réprobation générale. Le sup-pléant du juge cantonal se pencha vers la chaise de Made-moiselle Kielland et dit passablement haut :
— Je n’ai jamais entendu pareilles calembredaines !
La jeune fille se réveilla. Elle jeta un regard rapide vers Nagel ; il avait très certainement entendu le mot du sup-pléant ; mais il ne sembla pas s’en affecter. Au contraire, il but à la santé du jeune étudiant et se mit à parler d’autre chose, avec une mine indifférente. Oui, ces airs de supériori-té agaçaient aussi la jeune fille ; Dieu sait ce qu’il pensait d’eux tous pour croire pouvoir leur servir de telles préten-tieuses billevesées ! Quelle présomption, quelle folie des grandeurs ! Quand le suppléant demanda à la jeune fille : « Et vous, qu’en pensez-vous ? » elle répondit intentionnel-lement à haute-voix : « Ce que je pense ? Je pense, ma foi, que Christiania est assez bonne pour moi. »
– 100 –
Cela non plus ne troubla pas le calme de Nagel. Quand il entendit cette voix, haute et claire, qui s’adressait à demi à lui, il se mit à regarder la jeune fille avec une mine pensive, comme s’il essayait de se rappeler par quoi il avait bien pu la scandaliser. Il la regarda continûment pendant plus d’une minute, cillant des yeux et réfléchissant, et ce pendant il avait une expression affligée.
Mais voilà que le professeur, lui aussi, avait entendu ce dont il était question et il protestait contre cette idée que Christiania était plus petite que, par exemple, Belgrade. Tout compte fait, Christiania n’était pas plus petite que les autres capitales de grandeur raisonnable…
Tout le monde se mit à rire ; le professeur avait l’air par trop comique avec ses joues brûlantes et son inébranlable conviction. L’avocat Hansen, un gros petit homme avec des lunettes d’or et un crâne poli, riait continuellement du pro-fesseur, il se tapait sur les genoux et riait.
— Une grandeur raisonnable, une grandeur raisonnable, criait-il. Christiania n’est pas plus petite que les autres capi-tales de la même grandeur, de juste la même grandeur. Pas beaucoup plus petite. Ah ! Seigneur Dieu ! À votre santé !
Nagel se remit à causer avec l’étudiant Öien. Oui, en son jeune temps il avait aussi, lui, Nagel, été passionné de mu-sique et surtout de Wagner. Mais cela s’était effacé avec les années. Il n’avait jamais poussé plus loin que d’apprendre ses notes et de jouer quelques airs.
— Au piano ? demanda l’étudiant… Le piano était sa partie.
— Ah ! fi ! Sur le violon. Mais, comme je vous l’ai dit, je ne suis arrivé à rien et j’ai abandonné tout de suite.
– 101 –
Le regard de Nagel tomba par hasard sur Mademoiselle Andresen qui, depuis au moins un quart d’heure, était restée assise dans un coin près du poêle à bavarder avec le sup-pléant. Le regard de la jeune fille rencontra celui de Nagel, furtivement, à l’improviste, et cependant elle s’agita sur sa chaise, inquiète, et, du même coup, elle perdit le fil de ce qu’elle voulait dire.
Dagny était assise et se tapotait la main avec un journal plié. Ses doigts effilés et blancs n’avaient pas de bagues. Na-gel l’examinait à la dérobée. Grand Dieu ! comme elle était belle ce soir ; dans cet éclairage, sur le fond du mur sombre, son épaisse natte blonde paraissait plus blonde encore. Quand elle était assise, son corps avait une légère nuance d’embonpoint qui disparaissait lorsqu’elle se levait. Elle avait une démarche légère, balancée, comme si elle avait beau-coup pratiqué le patinage.
Nagel se leva et alla vers elle.
Un instant elle avait lâché sur lui son regard bleu foncé et, tout à coup, il s’exclama, sans réfléchir :
— Dieu m’assiste, comme vous êtes belle !
Elle fut tout à fait décontenancée par cette franchise et demeura bouche bée, ne sachant à quel saint se vouer.
Puis elle murmura :
— Oh ! soyez donc un peu raisonnable !
Peu après elle se leva, alla au piano et se mit à feuilleter des cahiers de musique, les joues empourprées.
Le docteur, qui brûlait de parler politique, demanda tout à coup, à travers le salon :
– 102 –
— Avez-vous lu les journaux aujourd’hui ? Le diable m’emporte, le Morgenbladel est par trop idiot en ce moment ! Ce n’est plus du langage de gens bien élevés, c’est du parler de canaille et des injures à bouche que veux-tu.
Mais quand le docteur n’était pas contredit il ne pouvait plus en sortir. L’avocat Hansen le savait, aussi dit-il, avec une malice pleine de mansuétude :
— Ne dirons-nous pas qu’il y a des torts des deux côtés ?
— Non, tout de même, cria le docteur, en se levant d’un bond. Tu ne vas pourtant pas dire que…
La table était servie. La société se rendit dans la salle à manger, le docteur continua à parler. La conversation se poursuivit à table. Nagel, qu’on avait placé entre la maîtresse de maison et la jeune Mademoiselle Olsen, la fille du com-missaire de police, n’y prit point part. Quand on se leva de table on était déjà parvenu fort avant dans la politique euro-péenne. On disait son opinion sur le tsar, sur Constans, sur Parnell et comme, finalement, on attaquait la question des Balkans, le professeur ivre trouva de nouveau l’occasion de tomber sur la Serbie. Il venait justement de lire la Statistische Monatschrift ; c’était une situation effroyable, l’école absolu-ment négligée…
— Il y a une chose qui me réjouit au delà de toute me-sure, dit le docteur avec des yeux humides, c’est que Glads-tone vit encore. Faites vos grogs, messieurs, et buvons à la santé de Gladstone, oui, de Gladstone, ce grand et pur dé-mocrate, l’homme du temps présent et de l’avenir.
— Attends un peu, que nous en soyons aussi, cria Ma-dame Stenersen. Et elle remplit de vin les verres des dames,
– 103 – les faisant déborder par excès de zèle, et offrit le plateau à la ronde avec des mains tremblantes.
Et tout le monde but.
— Oui, n’est-ce pas un gaillard ! continua le docteur, en faisant claquer sa langue. Le pauvre, il est enrhumé depuis quelque temps, mais espérons que cela passera. Il n’y a au-cun des politiciens que je craindrais autant de perdre que Gladstone, grand Dieu. Quand je pense à lui, il se dresse de-vant moi comme un phare éclairant le monde entier !… Vous avez l’air absent, Monsieur Nagel ; n’êtes-vous pas de mon avis ?
— Plaît-il ? Je suis naturellement tout à fait d’accord avec vous.
— Naturellement. Oh ! il y a maintes choses chez Bis-marck qui m’en imposent ; mais Gladstone !
On continuait à ne pas contredire le docteur, tous con-naissaient son intarissable bavardage. Finalement la conver-sation mourut, si bien que le docteur proposa une partie de cartes pour passer le temps. Qui voulait jouer ? Mais voici que Madame Stenersen cria à travers le salon :
— Oh ! c’est trop fort ! Savez-vous ce que l’étudiant Öien est en train de me raconter ? Monsieur Nagel, vous n’avez pas toujours trouvé Gladstone aussi remarquable que ce soir, l’étudiant Öien vous a entendu une fois à Christiania – était-ce à la Société des ouvriers ? – vilipender Gladstone de la belle manière. Ah ! vous en faites un bon ! Est-ce que cela est réellement vrai ? Oh ! essayez un peu, essayez un peu !
– 104 –
La dame dit cela de bonne foi, la bouche souriante, ten-dant l’index en l’air, par manière de plaisanterie. Elle répéta que Nagel devait dire si c’était vrai.
Nagel hésita, puis répondit :
— Ce doit être une confusion.
— Je ne veux pas dire que vous l’avez vilipendé, dit Öien, mais vous lui étiez fortement opposé. Je me rappelle même que vous avez dit que Gladstone était bigot.
— Bigot ! Gladstone bigot ! cria le docteur. Étiez-vous ivre, mon brave ?
Nagel rit.
— Je ne devais pas l’être. Si, peut-être étais-je ivre, je n’en sais rien. On le croirait.
— Ah ! Dieu le sait qu’on le croirait, dit le docteur, satis-fait. Nagel ne voulait pas s’expliquer, il évitait d’en dire da-vantage, mais Dagny Kielland pria Madame Stenersen d’insister.
— Faites-lui dire quelle était son idée. C’est si amusant.
— Bien, mais quelle était au juste votre idée ? demanda alors la maîtresse de maison. Du moment que vous faisiez opposition, vous aviez bien une idée. Allons, dites-la nous ! D’ailleurs vous nous ferez plaisir ; car si vous vous mettez à jouer aux cartes, cela va devenir bien ennuyeux.
— Si je puis, par là, égayer la société, c’est une autre af-faire, répond Nagel.
Voulait-il par cette remarque se narguer soi-même et son rôle ? Sa bouche se contracta légèrement.
– 105 –
Il commença par dire qu’il ne se rappelait pas la fois dont parlait Monsieur Öien… Quelqu’un de vous a-t-il jamais vu et entendu parler Gladstone ? Il est une impression qu’il vous donne à la tribune : la conduite franche de l’homme, sa grande équité. C’est comme s’il était impossible qu’il fût question d’autre chose que de conscience nette, d’or pur dans son sac. Comment cet homme pourrait-il commettre la grande méchanceté de pécher contre Dieu ? Et il est si pro-fondément pénétré lui-même de cette idée d’or pur dans son sac que lui aussi présuppose la même qualité chez les audi-teurs, littéralement présuppose l’or pur même chez ses audi-teurs…
— Mais c’est un beau trait de sa part ? Cela montre son équité et sa manière de penser « humaine », interrompit le docteur. Je n’ai jamais rien entendu de pareil !
— C’est aussi mon avis ; je n’en parle aussi que pour le caractériser, comme un beau trait à son portrait, héhéhé ! Je vais citer un incident qui me revient justement à la mé-moire ; je n’ai peut-être pas besoin de raconter tout l’incident, mais seulement de nommer le nom de Carey. Je ne sais si tout le monde se rappelle comment Gladstone, étant ministre à une certaine époque, accueillit les indica-tions du traître Carey ? Il l’aida du reste plus tard à passer en Afrique pour le sauver de la vengeance des Fenians. Bon, ce n’est pas de cela qu’il est question ici, c’est une autre his-toire ; je n’attache aucune importance à cette sorte de baga-telle qu’un ministre peut être forcé de commettre de temps à autre. Mais, pour en revenir à ce dont nous parlions, c’est un fait que Gladstone, comme orateur, n’a dans son sac que l’or le plus pur. …Mais vous auriez dû voir et entendre Gladstone parler, il me suffirait alors d’indiquer ses mines pendant son discours. Il est tellement sûr de son or pur que cette certi-
– 106 – tude se reflète dans son regard, sa voix, sa tenue et ses gestes. Son discours est trivial et facile à comprendre, lent et sempiternel ; ah ! comme il dure éternellement ! Son sac ne se vide jamais ! Vous auriez dû voir comme il distribue ses remarques à la ronde dans la salle, un peu au marchand de fer par ici, un peu au pelletier par là, comme il sait ce dont il parle au point qu’il a l’air d’évaluer ses mots à une couronne pièce. Ah ! c’est vraiment un amusant spectacle ! Gladstone est en effet le chevalier du droit indiscutable et c’est cette cause qu’il défend. Il ne pourrait jamais lui venir à l’idée de faire à l’erreur la moindre concession. C’est-à-dire : quand il sait que le droit est de son côté, il l’emploie sans ménage-ments, le met en avant, le lève en l’air, le fait flotter aux yeux des auditeurs, pour faire honte à ses adversaires. Sa morale est de la sorte la plus saine et la plus durable, il travaille pour le christianisme, pour l’humanisme et pour la civilisation. Si quelqu’un offrait à notre homme tant et tant de milliers de livres pour sauver de l’échafaud une bonne femme accusée et innocente, il sauverait la femme, repousserait l’argent avec mépris et ne s’en ferait pas un mérite par la suite. Pas le moins du monde ; il ne s’en ferait pas un mérite ; voilà la sorte d’homme qu’il est. C’est un combattant infatigable et il est constamment en campagne pour faire le bien sur notre globe, chaque jour il ceint ses reins et combat pour le droit, la vérité et Dieu. Et quelle bataille ne gagne-t-il pas ! Deux et deux font quatre, la vérité a triomphé, l’honneur en revient à Dieu !… Oh ! Gladstone peut aller plus haut que « deux et deux » ; je l’ai entendu, dans un débat budgétaire, démontrer que dix-sept fois vingt-trois font trois cent quatre-vingt onze, et son triomphe fut énorme, écrasant, il avait encore une fois raison, et le droit rayonnait de ses yeux, tremblait dans sa voix et le haussait à la grandeur. Mais alors je stoppai littéra-lement et regardai l’homme. Je comprenais qu’il avait de l’or
– 107 – pur dans son sac, mais je stoppai tout de même. Me voilà qui réfléchis à ses trois cent quatre-vingt-onze et je trouve que c’est exact, mais néanmoins j’y goûte un peu et me dis à moi-même : Halte-là ! Dix-sept fois vingt-trois font trois cent quatre-vingt-dix-sept ! Je sais bien que c’est quatre-vingt-onze, mais je dis néanmoins, contre ma conviction, quatre-vingt-dix-sept, pour ne pas être du même côté que cet indi-vidu, ce professionnel du droit. Il y a en moi une voix qui exige : Lève-toi, lève-toi contre ce droit « tout de go ». Et je me lève et je dis : « quatre-vingt-dix-sept », uniquement par brûlante nécessité intérieure de préserver ma conscience du droit d’être banalisée à mort par cet homme qui est si indis-cutablement du côté du droit…
— Je n’ai jamais, Dieu me damne, entendu pareil non-sens ! crie le docteur. Cela vous indigne que Gladstone ait toujours raison ?
Nagel sourit… était-ce par mansuétude ou par affecta-tion, il est difficile de le dire. Il continua :
— Cela ne m’indigne pas, cela me démoralise plutôt. Oh ! je ne compte guère être compris en ceci, mais cela n’a pas d’importance. Gladstone est un tel paladin du droit et de la vérité, son cerveau est empesé de résultats généralement admis. « Deux et deux font quatre » est pour lui la plus grande vérité sous le soleil. Et nierons-nous que deux et deux font quatre ? Naturellement non, et je le dis aussi pour mon-trer que Gladstone a éternellement raison. Il s’agit de savoir si l’on est assez fou de vérité pour se le laisser dire, si votre entendement est devenu assez coriace de vérité pour pou-voir se laisser encore assommer et jeter à terre avec une pa-reille vérité. Voilà de quoi il s’agit… Bien, mais Gladstone a raison a un tel degré et il a de l’or si pur dans son sac qu’il ne
– 108 – lui vient sûrement jamais à l’idée de cesser volontairement d’exercer sa bonté envers notre globe. Il lui faut être cons-tamment en campagne, on a besoin de lui partout. Il rebat les oreilles du monde avec sa sagesse à Birmingham et sa sagesse à Glasgow, il amène un bouchonnier et un avocat à la même conception de la politique, combat valeureusement pour sa conviction et surmène à l’extrême ses vieux et fi-dèles poumons afin qu’aucune de ses précieuses paroles ne soit perdue pour ses auditeurs. Et quand la pièce est jouée, que les gens ont exulté d’enthousiasme et que Gladstone a fait la révérence, il rentre chez lui le soir, se couche, joint les mains, fait sa prière et s’endort, sans le plus minime soupçon dans son âme, sans la moindre honte d’avoir rempli Bir-mingham et rempli Glasgow… de quoi ? Il a seulement le sentiment d’avoir fait son devoir envers les hommes et d’être dans son bon droit et il s’endort comme s’endort un juste. Il ne saurait être assez pécheur pour se dire à lui-même : Au-jourd’hui tu t’es un peu mal conduit, tu as ennuyé deux fila-teurs de coton sur le premier banc, tu as fait bâiller l’un d’eux… il ne saurait se dire cela à lui-même car il n’est pas sûr que ce soit vrai. Et il ne veut pas mentir, car mentir est un péché, et Gladstone ne veut pas pécher. Non, il dirait : il m’a semblé qu’il y avait un homme qui bâillait, il m’a semblé, chose curieuse, qu’il bâillait, mais j’ai dû me tromper, l’homme ne bâillait sans doute pas. Héhéhé !… Je ne sais si c’est quelque chose dans ce genre-là que j’ai exprimé à Christiania ; mais cela ne fait rien. J’avoue en tout cas que la grandeur de Gladstone comme esprit a toujours fait sur moi une impression assez peu écrasante.
— Pauvre Gladstone ! dit le suppléant Reinert.
Ce à quoi Nagel ne répondit rien.
– 109 –
— Non, ce n’est pas de cela que vous avez parlé à Chris-tiania, précisa Öien. Vous avez pris Gladstone à partie sur la question de ses relations avec les Irlandais et avec Parnell, et vous avez dit, entre autres choses, qu’il n’était pas un esprit éminent, remarquable. Je me rappelle que vous avez dit cela. Il n’était qu’une grande force, utilisable, mais d’une qualité extrêmement ordinaire, avez-vous dit, un énorme petit doigt de Beaconsfield.
— Je m’en souviens ; on m’a retiré la parole, héhéhé ! Bien, mais à cela aussi je souscris ; pourquoi pas ? Mon cas n’en deviendra pas plus mauvais qu’il ne l’est. Mais jugez-moi avec mansuétude !
Alors le docteur Stenersen dit :
— Dites-moi donc : êtes-vous un « homme de droite ? »
Nagel écarquilla des yeux étonnés ; puis il éclata de rire et répondit :
— Eh ! bien, qu’en pensez-vous vous-même ?
Au même moment on sonna à la porte du bureau du docteur. Madame Stenersen se leva d’un bond ; naturelle-ment, le docteur allait encore être forcé de sortir, quel mal-heur ! Mais personne d’autre n’avait la permission de s’en al-ler, pas le moins du monde, pas avant minuit, en tout cas. Mademoiselle Andresen devait tout simplement se rasseoir ; Anna allait rapporter de l’eau chaude, beaucoup d’eau chaude pour les grogs, il n’était que dix heures.
— Monsieur le suppléant, vous ne buvez pas.
Si, si… le suppléant ne se négligeait pas.
– 110 –
— Mais vous n’avez pas la permission de partir. Il faut que vous restiez tous. Dagny, tu es tellement silencieuse ?
Non, Dagny n’était pas plus silencieuse qu’à l’ordinaire.
Le docteur revint de son bureau. Il fallait l’excuser, il était forcé de partir ; un cas dangereux, une hémorragie. Bah ! ce n’était pas si loin ; il pourrait être de retour d’ici trois heures ; il espérait retrouver la société. Adieu, tout le monde, adieu Jetta.
Et le docteur partit en toute hâte. Une minute après, on le vit, en compagnie d’un autre homme, trotter sur le chemin qui descendait au quai, tant il était pressé.
Madame Stenersen dit :
— Voyons, trouvons quelque chose… Brrr ! vous pouvez croire que c’est souvent assez ennuyeux de rester seule ici quand mon mari s’en va. Surtout les nuits d’hiver, c’est abso-lument terrible, car je ne suis pas même sûre qu’il revienne.
— Il n’y a pas d’enfants dans la maison, à ce que je vois ? demanda Nagel.
— Non, pas d’enfants… Ah ! je commence à m’habituer à ces longues nuits ; mais, au début, c’était affreux. Je vous assure que j’avais si peur… peur des ténèbres et angoisse, car hélas, j’ai aussi la phobie de l’obscurité… que, plus d’une fois, j’ai dû me lever et aller coucher avec la bonne… Ah ! mais, il faut dire quelque chose, toi aussi, Dagny ! À quoi penses-tu ? À ton amoureux, naturellement.
Dagny rougit, fit un petit rire d’embarras et répondit :
– 111 –
— Bien sûr, je pense à lui. C’est bien naturel. Mais de-mande plutôt au suppléant à quoi il pense ; il n’a pas dit un mot de toute la soirée.
Le suppléant protesta ; il avait fait la conversation avec Mesdemoiselles Olsen et Andresen, déployé une grande ac-tivité pour ainsi dire in petto, constamment en éveil, suivi les développements politiques des autres invités, en un mot…
— C’est que le fiancé de Mademoiselle Kielland a repris la mer, dit la maîtresse de maison à Nagel. Il est officier de marine, il est parti pour Malte… n’était-ce pas pour Malte ?
— Oui, pour Malte, répondit Dagny.
— Ah ! ils font vite pour se fiancer, ces gens-là ! Il vient passer trois semaines chez ses parents, et, un beau soir… Ah ! ces lieutenants !
Des gens intrépides ! opina Nagel. En règle générale, de beaux hommes, au teint halé, avec une âme fraîche et des vi-sages ouverts. Leur uniforme aussi était très beau et ils le portaient avec élégance. Oh ! les officiers de marine l’avaient toujours charmé.
Tout à coup Mademoiselle Kielland se tourne vers Öien et lui demande, avec un sourire :
— Oui, c’est ce que dit Monsieur Nagel maintenant. Mais qu’a-t-il dit à Christiania ?
Tout le monde se mit à rire ; l’avocat Hansen cria d’une voix avinée :
— Oui, qu’a-t-il dit à Christiania… à Christiania ? qu’est-ce que Monsieur Nagel a dit là ? Hahaha, Seigneur ! À votre santé !
– 112 –
Nagel trinqua avec lui et but. Il avait réellement toujours eu un faible pour les officiers de marine. Il irait même jusqu’à dire que s’il avait été une jeune fille il aurait voulu épouser un officier de marine ; sinon il ne se serait pas marié.
Là-dessus on rit de nouveau ; l’avocat, d’enthousiasme, trinqua avec tous les verres qu’il aperçut sur la table, et but. Mais Dagny dit tout à coup :
— Tous les lieutenants passent pour être si peu intelli-gents. Alors, ce n’est pas votre avis ?
Non sens. Mais, du reste, même si c’était le cas, Nagel aurait tout de même préféré, s’il avait été une jeune fille, avoir pour mari un bel homme qu’un homme intelligent. Ab-solument ! Et surtout pour une très jeune fille. Que ferait-on d’un cerveau sans corps ? Sans doute, pourrait-on dire, mais que ferait-on aussi d’un corps sans cerveau ? Oh ! il y avait une sacrée différence ! Les parents de Shakespeare ne sa-vaient pas lire. Oh ! Shakespeare lui-même ne devait pas non plus très bien savoir lire ; ce qui ne l’avait pas empêché de devenir une figure historique. Mais quoi qu’il en pût être, une jeune fille devait se lasser plus vite d’un mari savant et laid que d’un mari sot et beau. S’il était jeune fille et qu’il eût le choix il prendrait avant tout un bel homme. Quant aux opi-nions de son mari sur la politique norvégienne, la philoso-phie de Nietzsche et la Sainte-Trinité, il en ferait bon mar-ché.
— Tenez, voici le lieutenant de Mademoiselle Kielland, dit la maîtresse de maison en apportant un album.
Dagny se leva d’un bond. Il lui échappa un : Oh ! non ! mais peu après elle se rassit.
– 113 –
— Mais le portrait est mauvais, dit-elle alors, il a encore bien meilleur air en réalité.
Nagel vit un beau jeune homme avec toute sa barbe. Il était assis à une table, droit et dégagé, et tenait la main sur son épée. Ses cheveux un peu clairsemés étaient partagés par une raie au milieu ; il avait un peu l’air anglais.
— Oui, c’est d’ailleurs vrai, dit aussi Madame Stenersen, il est beaucoup plus joli que cela. J’ai moi-même été amou-reuse de lui dans mon temps de jeune fille… Mais regardez cet homme ici à côté. C’est un jeune théologien qui vient jus-tement de mourir, Karlsen, il s’appelait Karlsen. Il a péri il y a quelques semaines : C’était bien triste. Hein ? Oui, c’est lui que nous avons enterré avant-hier.
C’était un être d’aspect maladif avec des joues creuses et des lèvres si minces et si pincées qu’elles avaient l’air d’un simple trait dans son visage. Les yeux étaient grands et sombres, son front était extraordinairement haut et clair ; mais sa poitrine était plate et ses épaules n’étaient pas plus larges que celles d’une femme.
C’était donc là Karlsen. Voilà l’aspect qu’il avait. Nagel pensa à part soi qu’à ce visage correspondaient des mains cyanosées et la théologie. Il était sur le point d’émettre la remarque que c’était un visage lugubre, quand il s’aperçut que le suppléant Reinert rapprochait sa chaise de celle de Dagny et se mettait à causer avec elle. Il continua donc à feuilleter l’album dans tous les sens et resta muet, pour ne pas les déranger.
— Puisque vous vous êtes plainte de mon mutisme ce soir, dit le suppléant, vous me permettrez peut-être de vous raconter ce qui m’est arrivé, hors de la visite de l’empereur,
– 114 – c’est une histoire véridique. Je viens justement de me la rap-peler…
Dagny l’interrompit et dit à mi-voix :
— À quel propos avez-vous fait tant de tapage là-bas dans le coin toute la soirée ? dites-moi plutôt cela. Je voulais simplement vous donner un avertissement en disant que vous aviez été silencieux. Vous étiez naturellement encore plein de méchanceté. C’est vraiment vilain de votre part de contrefaire les gens et de vous moquer de tout. C’est vrai, c’est terrible les manières qu’il fait avec cette bague de fer au petit doigt, il la lève en l’air, la regarde et l’essuie. Bah ! il est bien possible qu’il fasse cela par distraction. En tout cas, il n’en a pas fait autant que vous-même en le singeant. D’ailleurs il est si gonflé d’importance et si timbré qu’il mé-rite la moquerie. Mais toi, Gudrun, tu as exagéré avec ton rire. Il a certainement remarqué que tu riais de lui.
Gudrun s’approcha, se défendit, prétendit que c’était pu-rement et simplement la faute du suppléant, il avait été si comique, irrésistible. Rien que la manière dont il avait dit : La grandeur de Gladstone ne m’en a jamais imposé… à moi !
— Chut ! voilà encore que tu parles trop haut. Gudrun. Il t’a entendue, certainement, il s’est retourné. Mais, dis, as-tu remarqué… quand on l’interrompait, cela ne le rendait pas violent le moins du monde ; n’est-ce pas ? Il nous regardait tous presque avec tristesse. Tiens, je commence à regretter que nous soyons là à potiner sur son compte. Oui, racontez-nous votre histoire de la visite de l’empereur, suppléant.
Et le suppléant raconta. Comme ce n’était pas un secret mais un très innocent incident concernant une bonne femme et un bouquet de fleurs, le suppléant éleva la voix de plus en
– 115 – plus si bien qu’à la fin toute la maison l’écoutait. L’histoire était très circonstanciée et dura plusieurs minutes. Quand elle fut terminée, Mademoiselle Andresen dit :
— Monsieur Nagel, vous rappelez-vous, hier soir, l’histoire du chœur vocal sur la Méditerranée ?…
Nagel ferma vivement l’album, jeta un regard dans le sa-lon et prit une expression presque effrayée. Était-ce jeu ou sincérité ? Il répondit à mi-voix qu’il avait peut-être pu faire des erreurs de détail, mais ce n’était pas de propos délibéré et il n’avait pas forgé cette histoire, c’était une chose vécue.
— Oh ! je ne voulais pas dire non plus que vous l’aviez forgée, répondit-elle en riant. Mais vous rappelez-vous aussi ce que vous avez répondu quand je l’ai trouvée belle ? Que vous n’aviez qu’une seule fois entendu quelque chose d’encore plus beau et que c’était en rêve.
Certes oui, il se le rappelait, il hocha la tête affirmative-ment.
— Alors, voulez-vous nous raconter aussi le rêve ! Oh ! faites-le. Vous racontez d’une manière si étrange. Nous vous en prions tous.
Mais Nagel refusa. Il se confondit en excuses, dit que ce n’était qu’une chose insignifiante, un rêve sans queue ni tête, un souffle de l’imagination dans le sommeil. Non, cela ne pouvait même pas se rendre avec des mots, on connaissait bien ce genre de perceptions vagues, fugitives, que l’on ne peut percevoir que comme une onde et qui disparaissent brusquement de nouveau. On pouvait comprendre combien toute cette histoire était sotte, en sachant que le rêve se pas-sait dans une blanche forêt d’argent…
– 116 –
— Oui bien, une forêt d’argent. Et puis ?
Non. Et Nagel secoua la tête négativement.
Il ferait volontiers n’importe quoi pour la jeune fille, elle n’avait qu’à le mettre à l’épreuve. Mais il ne pouvait pas ra-conter ce rêve, elle devait l’en croire.
— Bien, mais alors, autre chose. Nous vous en prions tous.
Il en était incapable ; pas ce soir. Pardon.
Il tomba quelques rares paroles indifférentes, quelques questions et réponses enfantines, le pur non-sens. Dagny dit :
— Vous pourriez faire n’importe quoi pour Mademoi-selle Andresen, que pourriez-vous donc faire, par exemple ?
On rit de cette idée et Dagny en rit elle-même. Après un moment de réflexion, Nagel rit :
— Pour vous, je pourrais commettre une mauvaise ac-tion.
— Une mauvaise action pour moi ? Voyons. Un meurtre, par exemple.
— Certes oui. Je pourrais tuer un Esquimau et l’écorcher pour vous faire un sous-main avec sa peau.
— Voyez-vous ! Et maintenant, Mademoiselle Andresen, que pourriez-vous faire pour elle ? Une belle action inouïe ?
— Oui, je le pourrais peut-être, je ne sais pas. À propos, cette histoire d’Esquimau, je l’ai vue quelque part. Ne croyez pas que c’est de ma propre invention.
– 117 –
Pause.
— Vous êtes des gens merveilleusement aimables, dit alors Nagel. Vous voulez tout le temps que je me fasse valoir et que je raconte mes petites histoires de préférence à tout le monde. Simplement parce que je suis étranger.
Le professeur s’ingéniait à regarder l’heure à la dérobée.
— Sachez-le bien, dit la maîtresse de maison, vous n’aurez pas la permission de partir avant que mon mari re-vienne. Rigoureusement interdit. Inventez ce que vous vou-drez, mais vous ne partirez pas.
On apporta du café et toute la société reprit aussitôt de l’animation. L’avocat, qui était resté assis à discuter avec le jeune étudiant, se leva d’un bond, léger comme une plume tout gros qu’il était, battit des mains avec ravissement : quant à l’étudiant, il se frotta les doigts et alla au piano sur lequel il plaqua quelques accords.
— C’est vrai, cria l’hôtesse, comment avons-nous pu ou-blier que vous jouez du piano. Mais il faut continuer, abso-lument !
Au fond, l’étudiant ne demandait pas mieux que de jouer. Il ne savait pas grand’chose, mais si l’on ne trouvait pas à redire à un peu de Chopin, ou peut-être une valse de Lanner…
Nagel applaudit la musique avec empressement et dit à Dagny :
— N’est-ce pas, quand on entend ce genre de musique, on aimerait à être assis à quelque distance, dans une chambre voisine ou ailleurs, avec la main de sa bien-aimée dans la vôtre, et rester tout à fait tranquille sans rien dire ! Je
– 118 – ne sais pas, mais je me suis toujours figuré que cela devait être délicieux !
Dagny l’examina. Pensait-il cette sottise ? Son visage n’offrait pas trace d’ironie, aussi abonda-t-elle dans le même ton banal :
— Oui. Mais il ne devrait pas y avoir trop de lumière, n’est-ce pas ? Et l’on aimerait que les chaises fussent un peu basses et moelleuses. Mais, dehors, il devrait pleuvoir et faire sombre.
Elle était ce soir d’une beauté tout à fait inaccoutumée. Ces yeux sombres dans le visage clair faisaient grand effet. Bien qu’elle n’eût pas des dents parfaitement blanches elle riait volontiers, elle riait même de choses absolument insi-gnifiantes ; sa bouche était si rouge et charnue qu’elle attirait aussitôt l’attention. Mais, ce qu’il y avait peut-être de plus singulier, c’est que, régulièrement, chaque fois qu’elle par-lait, une rougeur fugace lui montait aux joues pour redispa-raître aussitôt.
— Bon, voilà encore le professeur disparu ! cria la femme du docteur. Naturellement, naturellement ! Personne ne peut surveiller cet homme-là, il est toujours le même ! J’espère que vous, au moins, Monsieur le suppléant, vous di-rez bonne nuit avant de partir ?
Le professeur était sorti par la cuisine, s’était esquivé sans tambour ni trompette selon son habitude, blême et fati-gué d’ivresse et de veille, et il n’était pas revenu.
À cette nouvelle, le visage de Nagel changea soudain d’expression. Aussitôt une idée s’implanta en lui : il pourrait risquer de proposer à Dagny de l’accompagner pour traver-ser la forêt, au lieu et place du professeur. Il la pria aussi sur
– 119 – le champ sans le moindre retard, la supplia des yeux et de sa tête inclinée, et finalement il ajouta :
— Et je serai si gentil !
Elle rit et répondit :
— Oui, oui, merci, du moment que vous serez gentil.
Dès lors il n’attendit plus que le retour du docteur pour partir. La perspective de cette promenade dans la forêt lui donna plus d’animation, il prit part à la conversation sur tous les sujets possibles, fit rire tout le monde et fut d’une amabi-lité exquise. Il était à tel point ravi, si rempli de son bonheur, qu’il promit même de visiter le jardin de Madame Stenersen et, en sa qualité de demi-spécialiste, d’analyser la composi-tion du sol dans le coin inférieur du jardin, où se trouvaient les groseilliers malades. Oh ! il viendrait bien à bout des pu-cerons, quand il devrait les chasser par des prières, les exor-ciser !
S’entendait-il aussi à la sorcellerie ?
Il se mêlait un peu de tout. On pouvait voir, par exemple, qu’il portait une bague, un anneau de fer de chétive apparence, mais doué des plus merveilleuses propriétés. Le croirait-on en le voyant ? Mais s’il perdait cet anneau un soir à dix heures, il lui faudrait le chercher jusqu’à minuit, sinon il lui arriverait malheur. Il le tenait d’un vieux grec, archi-vieux, un marchand du Pirée. Oui, il avait rendu un service à l’homme en retour de l’anneau et lui avait fait cadeau, par-dessus le marché, d’une couffe de tabac.
Mais croyait-il vraiment à cet anneau ?
Oui, un peu. Vraiment ! L’anneau l’avait guéri une fois.
– 120 –
On entendit aboyer un chien dans la direction de la mer. La maîtresse de maison regarda l’heure : ah ! c’était le doc-teur, elle reconnaissait le chien. Ah ! comme c’était heureux ; il n’était que minuit et le docteur était déjà de retour ! Elle sonna et fit rapporter du café.
— Vraiment, c’est un anneau si extraordinaire, Monsieur Nagel ? Et vous y croyez si fermement ?
Assez fermement. C’est-à-dire : il avait de bonnes rai-sons de n’en pas douter tout à fait. Et puis, n’était-ce pas in-différent, le remède auquel on avait foi, du moment qu’en son for intérieur on tenait un remède pour tout aussi bon que l’autre ? L’anneau l’avait guéri de sa nervosité, l’avait rendu ferme et fort.
La maîtresse de maison rit un moment, puis elle se mit à contredire Nagel avec véhémence. Non, elle ne pouvait pas supporter ce genre de bavardage blasé… pardon d’appeler cela un bavardage blasé… et elle se sentait sûre que Mon-sieur Nagel ne pensait pas non plus ce qu’il disait. Quand on entendait dire de pareilles choses à des gens cultivés, que ne pouvait-on attendre du commun ? Où irait-on ? Alors, les docteurs aussi pouvaient plier bagage ?
Nagel se défendit. Oui, un remède était presque tout aussi bon que l’autre. C’était la volonté, c’était la foi et la disposition du malade qui importaient. Mais les docteurs ne devaient pas plier bagage, eux non plus, ils avaient leurs ouailles, leurs croyants, eux aussi, ils avaient les gens culti-vés ; et les gens cultivés se guérissaient avec des potions, tandis que les hérétiques, les gens du commun, se guéris-saient avec des anneaux de fer, des os humains brûlés et de la terre de cimetière. Ne voyait-on pas par exemple des ma-lades se rétablir avec de l’eau pure, pour peu qu’on leur fît
– 121 – accroire que c’était un médicament de choix ? Quelles expé-riences n’avait-on pas faites, entre autres, parmi les morphi-nomanes ? C’était alors, quand on avait assisté à ces événe-ments extraordinaires, que l’homme non-doctrinaire pouvait envoyer promener le diable et proclamer sa propre indépen-dance vis-à-vis de la croyance à la science médicale. D’ailleurs, il ne fallait pas avoir l’impression qu’il prétendait s’entendre à ces choses, il n’était pas spécialiste et n’avait, en la matière, aucune connaissance. En fin de compte, il était, en outre, de si bonne humeur pour le moment qu’il ne voulait pas non plus gâter l’humeur des autres. Que Madame veuille bien lui pardonner, que tout le monde lui pardonne.
Il regardait la pendule à chaque instant et boutonnait dé-jà sa jaquette.
Le docteur tomba au beau milieu de cette conversation. Il était nerveux et de mauvaise humeur, dit bonsoir avec un entrain forcé et remercia ses invités de ne pas être encore partis. Ah ! bah ! avec le professeur il n’y avait pas de re-mède, la paix soit avec lui ! À part lui, la société était au complet. Ah ! c’en était, une lutte, en ce monde !
Il se mit alors à parler de son voyage, comme il en avait l’habitude. Sa mine rechignée provenait de ce que ses ma-lades avaient déçu ses espérances, ils s’étaient conduits comme des idiots et des ânes, il souhaiterait qu’on les mît en prison. Une maison comme celle d’où il venait ! La femme malade, le père de la femme malade, le fils de la femme ma-lade ; et il y avait une odeur dans toute la maison ! Bon, mais le reste de la famille alerte et les joues vermeilles malgré tout, les petits enfants pétant littéralement de santé. C’était inconcevable, fabuleux ; il n’y comprenait rien ! Le vieillard, le père de la femme, était au lit avec une plaie, une coupure
– 122 – grande comme ça. On avait envoyé chercher une bonne femme qui savait des remèdes et elle avait arrêté le sang, parfaitement ; mais avec quoi l’avait-elle arrêté ? Révoltant, criminel ; ça ne pouvait pas se dire, le mot sentait mauvais ; il y avait de quoi en périr ! Et, au surplus, à la première occa-sion, la gangrène dans la plaie ! Si lui, le docteur, n’était pas arrivé ce soir… Dieu seul le sait ! On devrait étendre la loi contre les charlatans, on devrait vraiment faire cela et la mettre entre les mains de ces gens… « Bon, le sang était ar-rêté. Mais voilà le fils qui arrive, le fils de la maison, un jeune homme, une grande andouille, qui s’était collé une éruption de la face. Je lui avais donné des onguents il y a quelque temps et lui avais dit expressément : cet onguent jaune, pen-dant une, rien qu’une heure, et cet onguent blanc, de l’oxyde de zinc, le reste de la journée. Qu’est-ce qu’il fait ? Naturel-lement il confond les onguents, emploie le blanc une heure et le jaune, qui brûle comme le diable, il l’emploie tout le jour et toute la nuit. Et il continue ce régime pendant deux se-maines. Mais le plus extraordinaire c’est tout de même que le gaillard se soit rétabli, rétabli malgré sa bêtise ; il a guéri ! Un butor, un chameau, qui guérit, quelque remède qu’il em-ploie ! Ce soir il se présente à moi avec une joue et un mu-seau où on ne trouve plus une trace. Chance, veine de co-chon ! L’homme aurait pu se défigurer pour longtemps, mais va t’en voir s’il a seulement sourcillé… Et puis, c’est la mère du garçon, la ménagère de la maison. Elle est malade, affai-blie, lasse, nerveuse, avec des vertiges, des bourdonnements, pas d’appétit. Un bain, dis-je, un bain, un lavage, de l’eau sur tout le corps, que diable ! Faites cuire un veau et mangez, faites-vous un peu de viande, ouvrez les fenêtres pour don-ner un peu d’air, ne vous mouillez pas les pieds, sortez, jetez-moi ce livre-là, Johan Arendt, jetez-le au feu, et ainsi de suite ; mais, avant tout, bain et frictions et encore bain, sinon
– 123 – mon remède ne servira de rien… Bon, pour le veau, elle n’avait pas les moyens, et cela peut être ; mais elle se baigne, se baigne et enlève un peu de sa crasse, elle devient frileuse, elle frissonne, cette propreté la fait claquer des dents et elle cesse d’employer l’eau. Non, elle ne pouvait plus supporter d’être propre ! Alors, quoi ? Elle déniche une chaîne, une chaîne à rhumatismes, une croix de Volta, Dieu sait com-ment ça s’appelle, et elle se l’accroche sur le corps. Je de-mande à voir la chose : une plaque de zinc, un chiffon, une paire de crochets, une autre paire de crochets plus petits, et c’est tout. À quoi diable employez-vous cela ? dis-je. Oh ! ça l’avait soulagée un peu, vraiment soulagée, ça avait atténué les douleurs dans la tête, ça l’avait réchauffée un peu. Parfai-tement, ces crochets et cette plaque de zinc avaient amélioré son état ! Que doit-on faire en pareil cas ? Je pourrais cra-cher sur un bout de bois et le lui donner, que ça l’améliorerait tout autant ; mais allez donc lui dire ça ! Al-lons, enlevez-moi ça, lui dis-je, ou je ne fais plus rien pour vous, je ne vous touche plus. Et que croyez-vous qu’elle fait ? Elle garde la plaque de zinc et elle me laisse aller. Hihihi ! elle me laisse aller ! Grand Dieu ! Non, on ne devrait pas être médecin, on devrait être apothicaire… »
Le docteur s’assied, en grande surexcitation, pour pren-dre son café. Sa femme échange un regard avec Nagel, puis dit en riant :
— Monsieur Nagel aurait fait exactement comme la bonne femme. Nous avons justement parlé de cela avant que tu arrives. Monsieur Nagel ne croit pas à ta science.
— Ah ! Monsieur Nagel n’y croit pas ! répond le docteur sèchement. Eh ! bien, Monsieur Nagel a le droit d’en faire à sa tête.
– 124 –
Agacé, blessé, plein de colère contre ces mauvais ma-lades qui avaient tourné ses prescriptions, le docteur but son café en silence. Il était exaspéré de voir que tous restaient là à le regarder. Inventez quelque chose, remuez-vous, dit-il. Mais, après le café, il redevint gai, causa un moment avec Dagny, se moqua de son batelier, l’homme qui était venu le chercher pour les malades ; il revint sur ses contrariétés de médecin et s’échauffa de nouveau. Il lui était encore impos-sible d’oublier cette confusion des onguents ; tout n’était que grossièreté, superstition et ânerie. En somme c’était ef-frayant, cette ignorance chez les gens du peuple.
— Oui, mais l’homme a pourtant guéri ?
Le docteur aurait pu mordre Dagny à belles dents, en l’entendant dire cela. Il se redressa. L’homme avait guéri ; oui, et puis après ? Cela n’empêchait pas que la bêtise du peuple était révoltante. L’homme avait guéri, oui, il avait guéri, mais s’il s’était brûlé la gueule ? Cela avait-il un sens de défendre sa stupidité bovine ?
Ce conflit ignominieux avec un rustre qui avait pris le contrepied de ses prescriptions et avait pourtant guéri irritait le docteur plus que tout et rendait son regard, d’ordinaire si doux, complètement furieux derrière les verres de ses lu-nettes. Il avait été mystifié par le plus perfide coup de ha-sard, évincé par une plaque de zinc, et il ne put l’oublier avant d’avoir, par-dessus son café, bu encore un grand verre de grog corsé. Alors il dit tout à coup :
— Ah ! Jetta, j’ai donné cinq couronnes à l’homme qui est venu me chercher, pour que tu le saches. Hahaha ! je n’ai jamais vu un pareil gaillard, tout le fond de son pantalon était emporté ; mais quelle force dans le corps, et quel « je m’en fichisme » ! Un vrai démon ! Il chantait tout le long du
– 125 – chemin. Il croyait dur comme fer qu’il pourrait atteindre le ciel avec une canne à pêche s’il était sur le sommet de l’Etjefjæld. Alors il faudrait que tu te dresses sur tes orteils, dis-je. Il ne comprit pas, prit cela au sérieux, et il jura qu’il pouvait se tenir sur les orteils aussi bien que quiconque. Ha-haha, a-t-on jamais entendu chose pareille ! Mais il était amusant.
Enfin Mademoiselle Andresen se leva pour partir et tout le monde se leva. Quand Nagel dit bonne nuit, il remercia si chaudement, si sincèrement, qu’il désarma tout à fait le doc-teur qui lui avait fait grise mine durant le dernier quart d’heure. Revenez bientôt ! Dites-moi, avez-vous un cigare ? Allumez donc un cigare. Et le docteur le força à rentrer pren-dre encore un cigare. Cependant Dagny se tenait déjà, tout habillée, sur le perron, et attendait.
– 126 –