Mystères
Chapitre XXII
Quel regard voilé elle lui avait jeté ! Nagel n’y compre-nait rien. Mais la prochaine fois qu’il la rencontrerait il es-saierait de réparer, s’il avait de nouveau fait quelque chose qui lui eut déplu. Comme la tête commençait à lui peser ! Mais il n’avait absolument aucun motif d’angoisse, cela au moins était certain, Dieu merci !
Nagel s’assit sur le sofa et se mit à feuilleter un livre, mais sans le lire. Il se leva et se dirigea, très agité, vers la fe-nêtre. Sans se l’avouer à lui-même il n’osait presque pas re-garder dans la rue, de crainte que ses yeux ne pussent de nouveau rencontrer une vision insolite. Ses genoux se mirent à trembler ; qu’avait-il donc ? Il revint au sofa et laissa tom-ber le livre par terre. Il avait la tête comme martelée, il se sentait positivement malade. Il n’y avait pas de doute, il avait la fièvre ; ces deux nuits de suite qu’il avait passées dans la forêt avaient fini par agir sur lui et le pénétrer de la tête aux pieds. Déjà, tandis qu’il était assis dans le jardin du docteur, il avait commencé à frissonner.
Bah ! cela passerait ! Ce n’était pas son habitude de se laisser aller pour un bout de rhume ; demain il serait de nou-veau tout aussi alerte ! Il sonna et se fit monter du cognac, mais le cognac ne lui faisait aucun effet, ne l’enivrait même pas et ce fut en vain qu’il en but plusieurs grands verres. Le pis était que sa tête aussi commençait à dérailler, il ne pou-vait plus penser clairement.
Comme il avait été mis à mal dans l’espace d’une heure ! Eh ! quoi, pourquoi les rideaux claquaient-ils avec une telle
– 404 – agitation quand il n’y avait pas de vent ? Cela avait-il une si-gnification ? Il se leva de nouveau et se regarda dans la glace, il avait mauvaise mine et l’air égaré. Oui, ses cheveux avaient encore grisonné et ses yeux avaient une bordure rouge… Avez-vous encore de l’angoisse ? il ne faut pas en avoir. Délicieuse Dagny ! Pensez, un chapeau absolument blanc…
On frappe à sa porte et l’hôtelier entre. L’hôtelier lui ap-porte enfin sa note, une longue note sur deux feuillets. Au demeurant, l’hôtelier est souriant et extrêmement poli.
Nagel prend aussitôt son portefeuille et commence à y chercher et, cependant, il demande, tremblant d’anxieux pressentiments, combien cela fait, et l’hôtelier répond. D’ailleurs cela pouvait très bien attendre à demain ou à un autre jour, cela ne pressait pas.
Ah ! Dieu sait s’il pouvait payer, peut-être ne pouvait-il pas. Et Nagel ne trouve pas d’argent. Quoi, n’avait-il pas d’argent ? Il jette le portefeuille sur la table et commence à fouiller ses poches, il est complètement ahuri et cherche mi-sérablement de tous côtés, finalement il examine aussi les poches de son pantalon, en tire quelque menue monnaie et dit :
— J’ai là quelque argent, mais cela ne suffit sans doute pas, non, cela ne doit pas suffire, comptez vous-même.
— Non, dit à son tour l’hôtelier, cela ne suffit pas.
La sueur perle sur le front de Nagel, il veut donner ces quelques couronnes à l’hôtelier en attendant et il cherche aussi dans les poches de son gilet pour voir s’il ne pourrait y trouver encore quelque menue monnaie. Il n’y en avait pas. Mais il pourrait bien emprunter un peu, peut-être que
– 405 – quelqu’un lui rendrait le service de lui prêter un peu d’argent ! Dieu sait s’il ne trouverait pas d’aide en deman-dant à quelqu’un !
L’hôtelier n’a plus l’air content, et même sa politesse l’abandonne : il prend le portefeuille de Nagel qui traîne en-core sur la table et se met à l’examiner lui-même.
— Oui, je vous en prie ! dit Nagel, vous pouvez voir vous-même, il n’y a que des papiers. Je n’y comprends rien.
Mais l’hôtelier déboucle le compartiment du milieu et lâche le portefeuille tout à coup ; tout son visage devient un seul sourire, un grand sourire étonné.
— Les voilà ! dit-il. Ce sont des billets de mille ! Alors vous plaisantiez, vous vouliez voir si je comprends la plai-santerie ?
Nagel devint joyeux comme un enfant et abonda dans cette explication. Il respire, délicieusement soulagé, et dit :
— N’est-ce pas, je plaisantais simplement, l’idée m’est venue de vous faire une petite blague. Oui, Dieu merci, j’ai encore beaucoup d’argent ; voyez, voulez-vous voir !
Il y avait beaucoup de gros billets, une masse d’argent en billets de mille couronnes ; l’hôtelier dut sortir en changer un pour se payer. Mais, longtemps après qu’il fut sorti, les perles de sueur demeuraient sur le front de Nagel et il trem-blait d’émotion. Comme ses idées étaient brouillées et comme sa tête vide bourdonnait !
Un moment après il tomba sur le sofa dans une somno-lence agitée, il se tortillait en rêve, parlait haut, chantait ; il demanda du cognac et but dans un demi-sommeil, plein de fièvre. Sara vint, fréquemment auprès de lui et, bien qu’il lui
– 406 – parlât presque tout le temps, elle ne comprit qu’une très pe-tite partie de ce qu’il disait. Il était étendu les yeux fermés.
Non, il ne voulait pas se déshabiller ; à quoi pensait-elle ? N’était-ce donc pas le plein milieu du jour ? Il entendait encore distinctement le gazouillis des oiseaux. Elle ne devait pas non plus aller chercher le docteur. Non, le docteur lui donnerait simplement un onguent jaune et un onguent blanc et on confondrait radicalement ces deux onguents, on les emploierait à rebours et on le tuerait séance tenante. C’est de cela que Karlsen était mort ; elle se rappelait bien Karl-sen ? oui, il était mort de cela. Quoi qu’il en pût être, Karlsen avait attrapé un hameçon dans le gosier et quand le docteur était venu avec ses médicaments il s’était avéré que c’était simplement une fiole de tout ordinaire eau de baptême et de puits qui l’avait étouffé. Héhéhé ! quoiqu’on ne dût pas rire de cela… Sara, il ne faut pas croire que je suis saoul, hein ? Associations d’idées, entendez-vous ? Les Encyclopédistes et autres. Effeuillez la marguerite, Sara, pour voir si je suis saoul… Écoutez, voilà les meules qui marchent, les meules de la ville ! Dieu ! dans quel trou de pays perdu vous vivez, Sara ; je voudrais vous délivrer du pouvoir de vos ennemis, comme il est écrit. Allez au diable, allez au diable ! Qui êtes-vous, d’ailleurs ? Vous êtes faux, tous tant que vous êtes, et je démasquerai chacun de vous. Vous ne le croyez pas ? Ah ! comme je vous ai observés ! Je suis convaincu que le lieute-nant Hansen a promis à Minûte deux chemises de flanelle, mais allez voir s’il les a reçues ! Et pensez-vous que Minûte ait osé l’avouer ? Laissez-moi vous arracher à votre erreur, Minûte n’a pas osé l’avouer, il s’est dégonflé, y êtes-vous ? Si je ne me trompe, Monsieur Grögaard, voilà encore que vous riez d’un rire immonde derrière votre journal ? Non ? Bah ! cela m’est d’ailleurs tout à fait égal… Êtes-vous encore là, Sara ? Bon ! Si vous voulez rester encore cinq minutes je
– 407 – vous raconterai quelque chose ; est-ce convenu ? Mais figu-rez-vous d’abord un homme dont les sourcils tombent peu à peu. Pouvez-vous garder cette vision ? Dont les sourcils tombent. Ensuite qu’il me soit permis de vous demander si vous avez jamais couché dans un lit qui grinçait ? Effeuillez la marguerite pour voir si cela vous est arrivé. Je vous sus-pecte fortement. Du reste j’ai observé tous les gens de la ville comme des suspects. Du reste. Et je me suis bien acquitté de ma tâche, je vous ai donné d’un seul coup une vingtaine de superlativement riches sujets de conversation, j’ai déréglé votre vie, j’ai apporté une scène agitée après l’autre dans votre convenable existence cœcale. Hoho ! Comme les meules ont grincé, comme les meules ont grincé ! Sur quoi je vous conseille, honorable fille Sara Garçon-de-Café, fille de Joseph, de boire le bouillon de viande trop clair pendant qu’il est chaud, car s’il attend jusqu’à devenir froid, il ne res-tera, Dieu m’assiste, que de l’eau pure… Encore du cognac, Sara, j’ai mal à la tête, des deux côtés de la tête et au milieu du haut de la tête. Cela fait très étonnamment mal…
— Ne voulez-vous pas quelque chose de chaud ? de-mande Sara.
Quelque chose de chaud ? À quoi pensait-elle encore et encore ? Le bruit se répandrait par toute la ville dans un ins-tant qu’il avait bu quelque chose de chaud. Remarquez-le bien : il n’avait pas l’intention d’éveiller le scandale, il voulait agir en bon contribuable de la ville, marcher selon le rite sur la route du presbytère et ne jamais envisager les choses d’une manière funestement différente de celle des autres gens ; trois doigts en l’air pour l’affirmer par serment… Elle n’avait rien à craindre. Il avait réellement mal par ci par là ; mais il ne s’en déshabillerait pas pour cela car cela passerait plus vite. Il fallait traiter le mal par le mal…
– 408 –
L’état de Nagel empirait et Sara était sur des épines. Elle aurait mieux aimé se sauver, mais, dès qu’elle se levait, Na-gel le remarquait aussitôt et demandait si elle voulait l’abandonner. Elle attendait qu’il s’endormît pour de bon, quand il serait las de divaguer. Ah ! comme il divaguait, les yeux constamment fermés et le visage rouge de chaleur et de fièvre. Il avait combiné une nouvelle méthode pour débar-rasser de pucerons les groseilliers de Madame Stenersen. Voici en quoi cela consistait : il entrerait un beau jour dans une boutique et achèterait un bidon de pétrole, puis il se rendrait sur la place du marché, ôterait ses souliers et les remplirait de pétrole. Ensuite il les allumerait tous deux, un soulier après l’autre, et il danserait autour d’eux, sur ses bas, en chantant. Cela devait avoir lieu un matin, quand il serait rétabli. Il en ferait un véritable cirque, tout un opéra équestre, et il ferait claquer son fouet.
Il se donna aussi beaucoup de mal à appliquer des noms et des titres singuliers et ridicules à ses connaissances. Il ap-pelait le suppléant Reinert : Bilge, et disait que Bilge était un titre. Monsieur Reinert, très honoré Bilge de la ville, disait-il. Mais à la fin il se mit à extravaguer sur la hauteur sous pla-fond qu’il pouvait y avoir dans l’appartement du consul Andresen. Trois coudées et demie, trois coudées et demie ! cria-t-il coup sur coup. Trois coudées et demie, au jugé ; n’ai-je pas raison ? Mais, pour parler sérieusement, il avait réel-lement un hameçon dans le gosier, ce n’était pas une inven-tion, et cela le faisait saigner, cela lui faisait passablement mal…
Enfin vers le soir il s’endormit pour de bon.
– 409 –
Vers dix heures Nagel se réveilla. Il était seul et encore couché sur le sofa. Une couverture que Sara avait étendue sur lui était tombée par terre, mais il n’avait tout de même pas froid. Sara avait d’ailleurs fermé les fenêtres et il les rou-vrit. Il lui sembla que sa tête était claire ; mais il était abattu et il tremblait. Cette terreur vague commençait à le re-prendre, il la sentait dans la moelle des os quand les cloisons craquaient ou quand on entendait un appel dans la rue. Cela passerait peut-être s’il se couchait et dormait jusqu’à de-main. Et il se déshabilla.
Il ne put cependant pas s’endormir. Il resta couché, re-pensant à tout ce qu’il avait vécu dans les dernières vingt-quatre heures, depuis hier soir, quand il s’était rendu dans la forêt et avait vidé la petite fiole d’eau, jusqu’à maintenant qu’il était couché dans sa chambre, passablement morfondu et tourmenté par la fièvre. Comme ces vingt-quatre heures avaient été longues ! Et l’angoisse ne voulait pas le quitter, ce sentiment vague et mystérieux de se trouver à proximité d’un danger, d’un malheur, ne le lâchait pas. Qu’avait-il donc fait ? Comme cela murmurait autour de son lit ! La chambre était pleine d’un murmure chuchotant. Il joignit les mains et il lui sembla qu’il s’endormait…
Soudain il regarde ses doigts et remarque l’absence de sa bague. Son cœur se met instantanément à battre plus fort ; il regarde de plus près : une légère raie noire autour du doigt, mais pas de bague ! Dieu céleste ! la bague était per-due, oui, il l’avait jetée dans la mer, il ne croyait plus qu’il pourrait en avoir encore besoin puisqu’il allait mourir et il l’avait jetée dans la mer. Mais maintenant elle était perdue, la bague était perdue !
– 410 –
Il saute à bas de son lit, s’habille en hâte et tourne dans sa chambre en titubant comme un insensé. Il était dix heures ; à minuit la bague devait être retrouvée, pensa-t-il, au douzième coup de minuit c’était la dernière seconde… la bague, la bague !…
Il descend les escaliers en coup de vent, se précipite dans la rue, court vers les quais. On peut le voir de l’hôtel, mais il ne s’en soucie pas. De nouveau il se sent épuisé, ses genoux fléchissent sous lui et il ne s’en aperçoit même pas. Oui, maintenant il avait trouvé la raison de cette lourde an-goisse qui l’avait oppressé toute la journée, la bague de fer était perdue ! Et la femme à la croix lui était apparue.
Absolument hors de soi de terreur, il saute dans la pre-mière barque venue, au bord du quai ; elle est amarrée et il ne peut pas la détacher. Il appelle un homme et le prie de dé-tacher la barque, mais l’homme répond qu’il ne l’ose pas, la barque n’étant pas à lui. – Soit, mais Nagel prendrait tout sur lui, il s’agissait de la bague, il achèterait la barque. – Mais ne pouvait-il donc pas voir que la barque était cadenassée ? Ne pouvait-il pas voir la chaîne de fer ? – Bon, alors il prendrait une autre barque.
Et Nagel sauta dans une autre barque.
— Où voulez-vous aller ? demande l’homme.
— Il faut que je cherche ma bague. Vous me connaissez peut-être, j’avais une bague, là, vous pouvez vous-même voir la marque, à preuve que je ne mens pas. Et maintenant j’ai jeté cette bague, elle est quelque part là-bas.
L’homme ne comprend pas ces propos.
– 411 –
— Vous voulez chercher une bague au fond de la mer ? dit-il.
— Oui, précisément ! répond Nagel. Je vois que vous comprenez. Parce qu’il faut que j’aie ma bague, vous vous en rendez bien compte, vous aussi. Venez et conduisez-moi à la rame.
L’homme demande de nouveau :
— Vous voulez chercher une bague que vous avez jetée dans la mer ?
— Oui, oui, venez vite ! Je vous donnerai beaucoup d’argent.
— Dieu vous bénisse, laissez plutôt cela ! Est-ce avec les doigts que vous voulez la repêcher ?
— Oui, avec les doigts. Cela m’est égal. Je puis nager comme une anguille, en cas de besoin. Peut-être pourrions-nous trouver autre chose que les doigts pour la repêcher.
Et voilà cet homme étranger qui descend effectivement dans la barque. Il se met à parler de l’affaire ; mais il dé-tourne son visage. C’était pure extravagance que tenter pa-reille entreprise. S’il s’était agi d’une ancre ou d’une chaîne, cela aurait pu avoir un sens ; mais une bague ! Et quand on ne savait même pas au juste où elle se trouvait !
Nagel lui-même commençait à reconnaître combien son projet était impraticable. Mais alors, s’il n’y comprenait plus rien, alors il était perdu ! Les yeux lui sortaient de la tête et il tremblait de fièvre et d’angoisse. Il fait mine de vouloir sau-ter par-dessus bord et l’homme l’agrippe solidement ; Nagel s’affaisse aussitôt, épuisé, mortellement las, beaucoup trop faible pour pouvoir lutter avec qui que ce soit. Père céleste,
– 412 – comme cela allait de mal en pis ! La bague était perdue, il était bientôt minuit et la bague était perdue ! Du reste il avait aussi eu un présage.
En ce moment une lueur de conscience claire brilla à travers son cerveau et il pensa à une quantité de choses in-croyable dans ces deux ou trois minutes. Il se rappela aussi, ce qu’il avait oublié jusqu’ici, que dès hier soir il avait dit adieu à sa sœur, par écrit, et qu’il avait mis la lettre à la boîte. Il n’était pas encore mort ; mais la lettre était en route, elle courait et on ne pouvait plus l’arrêter, il fallait qu’elle suivît sa marche et elle avait déjà fait bien du chemin. Et quand sa sœur la recevrait il fallait qu’il fût rigoureusement mort. Du reste la bague était perdue, tout était impossible désormais…
Nagel se met à claquer des dents. Il jette autour de soi des regards désemparés, la mer n’est plus qu’à un tout petit saut de lui. Il louche vers l’homme assis sur le banc de nage devant lui, l’homme continue à détourner le visage, mais il fait bonne garde, il est manifestement prêt à intervenir si be-soin est. Mais pourquoi détourne-t-il constamment le vi-sage ?
— Laissez-moi vous mettre à terre, dit l’homme. Et il prend Nagel sous les bras et le force à débarquer.
— Bonne nuit ! dit Nagel en lui tournant le dos.
— Mais l’homme le suit, soupçonneusement, observe secrètement tous ses mouvements. Nagel se retourne, fu-rieux, et dit : Bonne nuit, encore une fois ; sur quoi il veut sauter de la jetée dans la mer.
Et de nouveau l’homme l’agrippe.
– 413 –
— Vous n’y arriverez pas, dit-il, tout contre l’oreille de Nagel. Vous nagez trop bien, vous remonterez à la surface.
Nagel sursaute et réfléchit. Oui, il nageait trop bien, il remonterait peut-être à la surface et serait sauvé. Il regarde l’homme, le dévisage fixement ; la vilaine frimousse le re-garde à son tour… c’est Minûte.
Encore Minûte, toujours Minûte.
— Va-t’en au diable ! chétive, rampante vipère ! crie Na-gel, et il se sauve en courant. Il titube sur la route comme un homme ivre, trébuche, tombe et se relève ; tout danse autour de lui, et il court toujours, il court dans la direction de la ville. Voilà que pour la seconde fois Minûte avait contrecarré ses projets ! Au nom du ciel, qu’allait-il encore inventer ? Comme tout tourbillonnait devant ses yeux ! Comme cela murmurait au-dessus de la ville ! Il tomba de nouveau.
Il se releva sur les genoux et se mit à branler la tête dou-loureusement d’avant en arrière. Écoutez, un appel est venu de la mer ! Il serait bientôt minuit et la bague n’était pas re-trouvée. Et un être le suivait, il entendait le bruit qu’il faisait ; une bête écailleuse au ventre renfoncé qui se traînait à terre et traçait un chemin humide, un horrible hiéroglyphe avec des bras à la tête et une pince jaune sur le nez. Arrière, ar-rière ! De nouveau, un appel venait de la mer et Nagel, hur-lant, serrait les mains contre ses oreilles pour ne pas l’entendre.
Et de nouveau il se relève d’un bond. Tout espoir n’était pas encore perdu, il pouvait se procurer le dernier moyen, un sûr petit revolver, la meilleure chose au monde ! Et il pleure de gratitude à ce nouvel espoir. Tout à coup il se rappelle que c’est la nuit, il ne peut pas trouver de revolver, toutes les
– 414 – boutiques sont fermées. Et, au même instant, il abandonne tout, s’affaisse le nez en avant et se frappe le front contre la terre sans que cela rende aucun son.
À ce moment l’hôtelier et quelques autres personnes sor-tirent enfin de l’hôtel pour voir ce que Nagel était devenu…
Alors il se réveilla et regarda autour de soi… il avait rêvé tout cela. Oui, il avait tout de même dormi. Dieu merci, il avait rêvé tout cela ; il n’était pas sorti de son lit.
Il reste un instant à réfléchir. Il regarde sa main, la bague a disparu ; il regarde sa montre, il est minuit, il est mi-nuit, moins quelques minutes. Peut-être échapperait-il à tous les dangers, peut-être serait-il tout de même sauvé ! Mais son cœur bat violemment, et il tremble. Peut-être, peut-être que minuit pourrait venir sans qu’il arrivât rien ! Il prend la montre dans sa main, et sa main tremble ; il compte les mi-nutes… les secondes…
La montre tombe par terre et Nagel saute à bas du lit. « On m’appelle ! » murmure-t-il, et il regarde par la fenêtre avec des yeux dilatés. Hâtivement il passe quelques vête-ments, ouvre les portes et bondit dans la rue. Il regarde au-tour de soi, personne ne l’observe. Alors il descend au galop vers le port, le dos de son gilet, tout blanc, ne cesse de luire dans l’obscurité. Il atteint les quais, suit la route jusqu’à la dernière jetée et, d’un seul coup, saute dans la mer.
Quelques bulles montent à la surface.
– 415 –