Mystères
Chapitre XX
Oui, il était fou, il était fou. Il devait l’être ; car Sara lui offrit du café, du lait, du thé, lui offrit de la bière, lui offrit tout ce qu’elle savait, mais il se leva néanmoins de table aus-sitôt après s’être assis et laissa son déjeuner en plan. Il s’était subitement rappelé que c’était juste le moment où Martha avait coutume de se trouver sur le marché avec ses œufs ; peut-être était-elle revenue ; ce serait un hasard béni s’il pouvait la revoir aujourd’hui, précisément aujourd’hui. Il remonte à sa chambre et s’assied à la fenêtre.
Toute la place du marché s’étend devant lui ; mais il n’aperçoit pas Martha. Il attend une demi-heure, une heure entière, observe avec la plus grande vigilance tous les coins, mais en vain. À la fin son intérêt se concentre sur une scène qui se passe en bas près du perron de la Poste et qui attire de nombreux curieux ; dans un cercle de passants, au milieu de la rue sablée, il voit Minûte sautiller de ci de là et danser. Il ne porte pas de paletot et il a même ôté ses souliers ; il danse et essuie à chaque instant la sueur de son front et, quand il a fini, il recueille les sous des spectateurs. Oui, Minûte avait repris son ancienne profession, il avait recommencé à dan-ser.
Nagel attend qu’il ait fini et que les gens se soient dis-persés, puis il l’envoie chercher. Et Minûte se présente, res-pectueux comme toujours, la tête penchée et les yeux bais-sés.
— J’ai une lettre pour vous », dit Nagel. Et il lui tend la lettre, la lui fourre dans la poche de son paletot et commence
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à causer avec lui : « Vous m’avez mis dans un grand embar-ras, mon ami, vous vous êtes moqué de moi, vous m’avez berné, avec une rouerie que je dois admirer, bien qu’elle m’ait aussi irrité. Avez-vous du temps devant vous ? Vous vous rappelez qu’une fois je vous ai promis une explication au sujet d’une certaine chose ? Eh ! bien, je veux vous don-ner cette explication, je trouve que le moment est venu. Puis-je d’ailleurs vous demander d’abord : avez-vous enten-du parler de moi en ville et dire que je suis fou ? Laissez-moi vous tranquilliser, je ne suis pas fou, vous pouvez vous en rendre compte vous-même, n’est-ce pas ? J’avoue que ces derniers temps j’ai été un peu égaré, il m’est arrivé une foule d’événements qui n’ont pas tous été de la bonne sorte, le destin l’a voulu ainsi. Mais je suis maintenant tout à fait ré-tabli, je suis en parfaite santé. Je vous prie de vous en sou-venir… C’est sans doute inutile de vous offrir quelque chose à boire ?
Non, Minûte ne voulait rien boire.
— Je le savais d’avance… En deux mots, je suis plein de méfiance à votre égard, Grögaard. Vous comprenez peut-être à quoi je fais allusion. Vous m’avez si radicalement dupé que je n’essaie plus de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Vous m’avez tout simplement mystifié dans une affaire très sérieuse, d’une manière tout à fait désintéressée de votre part, par bonté de cœur si vous voulez, mais vous ne l’en avez pas moins fait. Vous avez eu cette petite fiole-ci entre les mains ?
Minûte louche vers la fiole et ne répond pas.
— Il y avait du poison dedans, elle a été vidée, puis remplie à moitié avec de l’eau ; c’était de l’eau pure qu’elle contenait cette nuit.
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Minûte ne dit toujours rien.
— Oh ! au fond on n’a pas commis de mauvaise action. Celui qui l’a fait a agi dans la pureté de son cœur, précisé-ment pour empêcher le mal. Mais c’est vous qui l’avez fait.
Pause.
— N’est-ce pas ?
— Oui, répond enfin Minûte.
— Oui, et, de votre point de vue, c’était bien agi, mais, du mien, la question prend un autre aspect. Pourquoi avez-vous fait cela ?
— Je pensais que, peut-être, vous pourriez vouloir…
Pause.
— Ah ! voyez-vous cela ! Mais vous vous êtes trompé, Grögaard, votre bon cœur vous a égaré. N’ai-je pas dit ex-pressément, cette nuit où vous avez emporté le poison, que je n’aurais pas le courage de le boire moi-même ?
— Mais j’ai craint tout de même que vous ne le fassiez. Et justement vous l’avez fait.
— Je l’ai fait ? Qu’est-ce que vous dites ? Héhé, vous vous êtes dupé vous-même, mon brave. J’ai, très certaine-ment, vidé la bouteille cette nuit, mais, remarquez-le bien, je n’ai pas moi-même goûté au contenu.
Minûte le regarde avec étonnement.
— Vous voyez, votre nez s’allonge ! On fait un tour pen-dant la nuit, on descend aux quais, on rencontre un chat qui se traîne tout le long de la jetée, en se tordant dans les plus
– 377 – effroyables souffrances. On s’arrête et on prend le chat en observation, il lui est resté quelque chose dans le cou, un hameçon dans le cou, et il tousse et se tortille et n’arrive à le faire ni descendre ni remonter, mais le sang lui coule de la gueule. Bon, on attrape le chat et on essaie de lui enlever cet hameçon ; mais, de douleur, le chat ne peut pas se tenir tranquille, il se renverse sur le dos et, dans sa fureur, il lance un coup de patte en l’air, les griffes ouvertes, et vous déchire la joue en deux temps trois mouvements, comme vous voyez, par exemple, que ma joue est déchirée. Mais voilà que le chat est à deux doigts d’étouffer et il continue à sai-gner de la gorge. Qu’y peut-on faire ? Tandis qu’on est en train d’y réfléchir, l’horloge de l’église sonne deux heures ; il est donc trop tard pour se procurer de l’aide chez quelqu’un d’autre : car il est deux heures du matin. Alors on se rappelle tout à coup que l’on a dans la poche de son gilet une petite fiole bénie, une fiole de poison ! on souhaite mettre fin aux tortures de l’animal et on lui vide la fiole dans la gorge. L’animal croit que c’est quelque chose de terriblement dan-gereux qu’il a absorbé, il se contracte et jette des yeux affo-lés tout autour de lui, puis il fait un bond subit, il s’échappe et fait un bond et recommence à se tortiller tout le long de la jetée. Que se passe-t-il ? Dans la bouteille il n’y a que de l’eau pure, cette eau ne pouvait pas tuer, elle ne pouvait que torturer encore un peu plus et le chat s’en va avec l’hameçon toujours dans la gorge, saignant et hoquetant. Tôt ou tard il mourra d’hémorragie ou étouffera en silence effroyablement seul dans un coin.
— C’était fait de bonne intention, dit Minûte.
— Naturellement ! Vous ne faites jamais autre chose que ce qui est bien et honnêtement intentionné. Il est tout sim-plement impossible de vous surprendre dans un écart de
– 378 – conduite et, en ce sens, cette délicate et honnête duperie dans le cas de mon poison n’est rien de nouveau pour vous… Par exemple, tout à l’heure, quand vous dansiez sur la place. J’étais ici à la fenêtre à vous regarder, je ne veux pas vous reprocher d’avoir dansé, je veux seulement vous demander : pourquoi aviez-vous ôté vos souliers ? Vous avez vos sou-liers maintenant, alors pourquoi les aviez-vous ôtés pour danser ?
— Pour ne pas les user.
— Exactement ce que j’attendais ! Je savais que vous al-liez répondre ainsi, c’est pour cela que je vous questionnais. Vous êtes la Pureté la plus accomplie qui ait jamais chaussé une paire de souliers, l’âme la plus inattaquable de la ville. Chez vous, tout est bon et désintéressé, vous êtes sans tache ni ride. J’ai voulu une fois vous mettre à l’épreuve et vous soudoyer pour assumer la paternité d’un enfant étranger. Bien que vous fussiez pauvre et que vous pussiez avoir grand besoin de cet argent, vous avez incontinent repoussé ma proposition. Votre âme se révoltait à la seule pensée d’un tel impur commerce et je n’arrivai par aucune voie à vous per-suader, malgré que je vous aie offert jusqu’à deux cents cou-ronnes. Si j’avais su alors ce que je sais maintenant je ne vous aurais pas offensé si grossièrement. Je n’avais pas en-core de vous une impression nette, aujourd’hui, par contre, je sais que, vis-à-vis de vous, il faut tout à la fois éperonner et retenir son coursier. Bah ! c’est bon ! Mais restons-en à ce dont nous parlions… Que vous ôtiez vos souliers et que vous dansiez pieds nus, sans attirer là-dessus l’attention des gens, sans prendre garde aux douleurs qui en résultent et sans vous plaindre, c’est précisément un trait de votre caractère. Vous ne geignez pas, vous ne dites pas, par exemple : Voyez, j’ôte mes souliers pour ne pas les user, j’y suis contraint, je
– 379 – suis si pauvre ! Non, vous agissez, si j’ose ainsi dire, en mu-tisme. C’est un principe absolu chez vous de ne jamais rien implorer de personne, vous obtenez tout de même tout ce que vous voulez obtenir, mais vous n’avez pas ouvert la bouche. Vous êtes absolument inattaquable, aussi bien vis-à-vis des autres gens que de vous-même, dans votre propre conscience. Je constate ce trait de votre caractère et je con-tinue ; ne vous impatientez pas, je finirai par en arriver à l’explication… Vous avez dit une fois sur Mademoiselle Gude une chose à laquelle j’ai souvent réfléchi, vous avez dit qu’elle n’était peut-être tout de même pas si inaccessible quand on s’y prenait délicatement, du moins vous aviez ob-tenu d’elle certaines faveurs…
— Non, mais…
— Vous voyez que je m’en souviens. C’était le soir où nous étions ici tous deux à boire, c’est-à-dire c’était moi qui buvais et vous me regardiez boire. Vous avez dit que Mar-tha… oui, vous l’avez appelée simplement Martha et vous avez même raconté qu’elle vous appelait toujours Johannes ; n’est-ce pas, je ne mens pas, elle vous appelle bien Jo-hannes ? Vous voyez, je me rappelle aussi que vous m’avez raconté cela. Bon, mais vous avez dit que Martha était même allée jusqu’à vous permettre tout ce qu’il était possible et vous avez même, ce disant, fait avec l’index un mouvement positivement répugnant…
Minûte sursaute, son visage est tout rouge, et il inter-rompt Nagel en criant :
— Je n’ai jamais dit cela ! Je n’ai jamais dit cela !
— Vous ne l’avez jamais dit ? Comment ? Mais ne l’avez-vous vraiment pas dit ? Et si je faisais monter Sara et
– 380 – la priais de témoigner qu’elle se trouvait dans la chambre voisine pendant notre conversation et qu’elle a entendu chaque mot, à travers ces minces cloisons ? Je n’ai jamais vu chose pareille ! Bon, mais tout cela se trouve renversé par votre dénégation. J’aurais bien voulu vous en faire dire un peu davantage sur ce sujet, cela m’a intéressé et j’y ai sou-vent pensé, mais du moment que vous disconvenez de l’avoir dit, soit ! Je vous en prie, d’ailleurs, rasseyez-vous, ne prenez pas les jambes à votre cou, comme la dernière fois. Du reste la porte est fermée à clef, je l’ai fermée à clef.
Nagel allume un cigare et, pendant qu’il l’allume, il s’arrête subitement.
— Mais, Seigneur ! dit-il, Dieu me garde, comme je me trompe ! Monsieur Grögaard, je vous demande vraiment pardon ; c’est vous qui dites la vérité, vous n’avez jamais dit cela ! Oubliez cela, cher ami, c’est une autre personne qui l’a dit et non pas vous, je me rappelle maintenant, j’ai entendu dire cela il y a quelques semaines. Comment ai-je pu croire un seul instant que vous étiez capable de trahir une dame – et, avant tout, de vous trahir vous-même – d’une pareille manière ! Je ne comprends pas comment cette idée a pu me venir, je dois tout de même être passablement fou… Écou-tez, d’ailleurs : quand je me suis trompé, je le reconnais et je demande pardon aussitôt, ainsi donc je ne suis pas fou, hein ? Si toutefois je parle d’une manière un peu incohérente, un peu déréglée, il ne faut pas croire que je le fasse exprès, ce n’est pas que je veuille essayer de vous embobeliner, n’en croyez-rien. Ce serait d’autant plus impossible que vous-mêmes ne dites presque pas un mot. Non, je parle de cette manière bizarre, irréfléchie, parce que telle est mon humeur du moment, c’est toute la raison. Excusez cette digression
– 381 – loin de l’affaire qui nous occupe. Vous vous impatientez peut-être et vous désirez cette explication ?
Minûte ne répond pas. Nagel se lève et se met à mar-cher, surexcité, de long en large, de la fenêtre à la porte. Tout à coup, il s’arrête et dit, fatigué et ennuyé de tout ce bavardage :
— Je ne veux vraiment plus continuer ce jeu avec vous, je vais vous dire mon opinion sincère ! Oui, je vous ai tenu des propos troublants et je l’ai fait, jusqu’à ce moment, avec intention, pour vous faire dire quelque chose. J’ai essayé de toutes les manières possibles, mais tout cela n’a servi de rien et j’en suis excédé. Eh ! bien, je vais vous donner cette expli-cation, Grögaard ! Je crois, au fond de mon cœur, que vous êtes secrètement un gredin. Secrètement un gredin.
Comme Minûte recommençait à trembler et que ses yeux regardaient dans toutes les directions, pleins d’angoisse et de perplexité, Nagel continua :
— Vous ne dites pas un mot, vous ne sortez pas de votre rôle. Je n’arrive pas à vous faire bouger de place, vous êtes une force muette d’une espèce tout à fait rare ; je vous ad-mire et vous m’intéressez énormément. Vous rappelez-vous cette fois où j’ai causé avec vous toute une soirée et vous ai, entre autres choses, fixé en prétendant que vous aviez sur-sauté ? J’ai fait cela à titre d’expérience. Je vous ai tenu à l’œil et j’ai expérimenté par différentes voies, presque tou-jours sans succès, je l’avoue, parce que vous êtes un homme inattaquable. Mais je n’ai pas douté un instant que vous ne fussiez d’une manière ou d’une autre un calme et pieux pé-cheur clandestin. Je n’ai aucune preuve contre vous, j’en manque malheureusement, de sorte que vous pouvez être tout à fait tranquille, tout cela restera entre nous. Mais pou-
– 382 – vez-vous comprendre que je sois cependant si sûr de mon af-faire, alors que je n’ai aucune preuve ? Voyez, vous ne con-cevez pas cela. Et tout de même, vous avez une manière de baisser la tête quand nous causons de quelque chose, vous avez une paire d’yeux avec telle et telle expression, des yeux qui cillent précisément quand vous dites telles et telles pa-roles ou quand nous abordons telles ou telles questions ; vous avez en outre une voix avec cette sorte de susurrement, ah ! cette voix ! Mais, finalement, votre personne me fait une impression antipathique, je la sens dans l’air quand vous ap-prochez, mon âme commence aussitôt à se secouer en moi, de malaise. Vous ne comprenez pas cela ? Moi non plus : mais c’est ainsi. Par Dieu, je me sens persuadé à ce moment même que je suis sur la bonne piste : mais je ne puis vous at-teindre, parce que je n’ai pas de preuves. Je vous ai deman-dé, la dernière fois que vous êtes venu ici, où vous aviez pas-sé la journée du 6 juin. …Voulez-vous savoir pourquoi je vous ai demandé cela ? Eh ! bien, le 6 juin, c’est le jour de la mort de Karlsen et j’ai cru jusqu’à ce moment que c’était vous qui aviez tué Karlsen.
Minûte répète, tombé des nues : « Que c’était moi qui avais tué Karlsen ! et se tait.
— Oui, je l’avais cru jusqu’à ce moment. Je vous soup-çonnais de ce crime, mon sentiment que vous étiez une ca-naille d’une sorte ou d’une autre m’avait poussé jusque-là. Je ne le crois plus, j’avoue que je me suis trompé sur ce point, j’ai été trop loin et je vous demande pardon. Que vous me croyiez ou non, cela m’a profondément affligé de vous avoir fait ce grand tort, j’ai mendié votre pardon pour cette offense maint et maint soir, quand j’étais seul. Mais, quoique je me sois tellement trompé sur ce point, je suis tout de même tout à fait sûr que vous êtes une âme impure et hypocrite, Dieu
– 383 – me damne, voilà ce que vous êtes ! Je le sens au plus pro-fond de mon cœur tandis que je vous regarde et, par le saint Jugement de Dieu, vous l’êtes ! Pourquoi en suis-je si sûr ? Remarquez bien : je n’avais, pour commencer, aucune raison de ne pas avoir de vous la meilleure opinion et tout ce que vous avez dit et fait par la suite était en vérité bon et juste, même noble. Au surplus j’ai rêvé de vous quelque chose de tout particulièrement beau ; vous étiez dans un vaste marais et vous souffriez cruellement de mes tracasseries et cepen-dant vous me remerciiez, vous vous jetiez à terre et me re-merciiez de ne pas vous tourmenter encore davantage et de ne pas vous faire encore plus de mal. J’ai rêvé cela de vous et c’est très beau. Il n’y a pas non plus une personne en ville qui vous croie capable de n’importe quoi de mal, vous jouis-sez auprès de tous de la meilleure réputation, vous avez la sympathie de tous, tant vous avez agi avec dissimulation toute votre vie. Et pourtant vous êtes, devant les yeux de mon âme, comme un lâche et rampant ange de Dieu avec une bonne parole sur tous et une bonne action pour chaque jour. Mais, m’avez-vous donc calomnié, m’avez-vous fait du mal, avez-vous dévoilé des secrets me concernant ? Non, non, rien de tout cela, et cela fait précisément partie de votre manière de vous insinuer dans les bonnes grâces des gens, vous rendez justice à tout le monde, vous ne commettez ja-mais une mauvaise action, vous êtes saint et inattaquable et perpétuellement sans péché aux yeux des hommes. Et cela est assez pour le monde, mais ce n’est pas assez pour moi, je vous soupçonne constamment. La première fois que je vous ai vu il m’est arrivé quelque chose d’extraordinaire. C’était quelques jours après que j’étais arrivé dans cette ville, c’était une nuit à deux heures. Je vous vis devant la maison de Mar-tha Gude en bas au quai, vous vous êtes trouvé subitement au milieu de la rue sans que j’aie vu d’où vous veniez ; vous
– 384 – avez attendu, vous m’avez laissé vous dépasser et, quand je suis passé devant vous, vous avez louché de mon côté. Cette fois-là je n’avais pas encore causé avec vous, mais il s’éleva en moi une voix qui attira mon attention sur vous et la voix me dit que vous vous appeliez Johannes. Ces mots dussent-ils être les derniers que je prononcerai dans cette vie, une voix chanta dans mon cœur que vous vous appeliez Jo-hannes et que je ne devais pas vous oublier. Ce fut seule-ment bien plus tard que j’appris que c’était exact aussi en ce qui concerne votre nom. Mais, à dater de cette nuit, mon at-tention a été attirée sur vous et vous m’avez constamment échappé, je n’ai jamais pu vous acculer au mur. Finalement vous avez été jusqu’à falsifier une gorgée de poison par pure bonne et noble crainte que je ne veuille peut-être le boire. Comment pourrais-je vous expliquer les sentiments que tout ceci m’inspire ? Votre pureté me brutalise, toutes vos belles paroles et actions ne font que m’éloigner de plus en plus de mon but : vous abattre. Je veux vous arracher le masque et vous amener à trahir votre véritable nature ; mon sang se cabre d’antipathie dans mes veines chaque fois que je vois vos yeux bleus menteurs, je me contracte à votre vue et j’éprouve seulement l’impression que vous êtes un faussaire au fond de votre âme. En ce moment encore je crois voir que vous riez intérieurement, que, malgré votre mine désespérée et contrite, vous riez néanmoins d’un rire secret et immonde de ce que je ne puisse rien faire contre vous parce que je n’ai pas de preuves.
Minûte continue à ne pas dire un mot. Nagel poursuit :
— Vous trouvez naturellement que je suis un grossier bandit et un butor, moi qui suis capable de vous assaillir en face avec de telles accusations ? C’est bon, je n’y attache au-cune importance, ayez de moi l’opinion qu’il vous plaira ! Au
– 385 – fond de votre âme vous savez en ce moment que je me suis fait de vous une idée exacte, cela me suffit. Mais pourquoi tolérez-vous que je me conduise de la sorte à votre égard ? Pourquoi ne vous levez-vous pas, pourquoi ne pas me cra-cher au visage et vous en aller ?
Minûte sembla revenir à soi, il leva les yeux et dit…
— Mais vous avez fermé la porte à clef.
— Tiens, tiens, répond Nagel, vous vous réveillez ! Et vous voulez me persuader que vous croyez la porte fermée ? La porte est ouverte, voyez, la voilà grande ouverte ! Si j’ai dit qu’elle était fermée, c’était pour vous éprouver, c’était un piège que je vous tendais. Le fait est que vous avez su tout le temps que la porte était ouverte, mais vous avez fait sem-blant de ne pas le savoir, simplement pour pouvoir rester là, pur et innocent comme toujours, et me laisser vous faire tort. Vous n’êtes pas sorti de la chambre, non, vous n’avez pas bougé. Aussitôt que je vous ai laissé entendre que je vous soupçonnais, vous avez dressé l’oreille, vous vouliez ap-prendre jusqu’où allait mon savoir, à quel point je pouvais être dangereux pour vous. Par Dieu, je sais qu’il en est ainsi et vous pouvez bien le nier si vous voulez, cela m’est égal… Et pourquoi ce règlement de comptes maintenant ? Vous avez bien raison de me poser cette question, car il peut bien sembler que toute cette affaire devrait m’être indifférente. Mon ami, elle ne m’est pas indifférente, je veux d’abord vous donner un avertissement. Croyez-moi, en ce moment je pense sincèrement ce que je dis. Vous vivez une vie de ca-naille clandestine, d’une manière ou de l’autre, et cela n’a qu’un temps. Un beau jour vous vous trouverez étalé devant tout le monde et chacun pourra vous piétiner. Et d’un. En se-cond lieu j’ai un soupçon que malgré toutes vos dénégations
– 386 – vous connaissez Mademoiselle Gude de plus près que vous ne voulez le laisser paraître. Soit, mais que m’importe Ma-demoiselle Gude ? Vous avez encore raison. Devant une question comme celle-ci je dois me taire, Mademoiselle Gude m’importe moins que toute autre personne. Mais, d’une manière tout à fait générale, j’ai bien le droit de m’affliger que vous la fréquentiez et, possiblement, l’infectiez de votre sainte dépravation. Voilà pourquoi j’ai eu cette ex-plication avec vous.
Nagel rallume son cigare et dit :
— Et maintenant, j’ai fini et la porte n’est pas fermée à clef. Vous ai-je fait tort ? Taisez-vous ou répondez, faites comme vous voulez ; mais, si vous répondez, laissez votre voix intérieure répondre pour vous. Cher ami, laissez-moi aussi vous dire avant que vous partiez : je ne vous veux pas de mal.
Pause.
Minûte se lève, met la main dans la poche de son paletot et en retire la lettre, il dit :
— Je ne puis accepter cela.
Ce geste prit Nagel au dépourvu, il avait oublié la lettre, et il dit :
— Ah ! vous ne voulez pas l’accepter ? Pourquoi non ?
— Je ne puis l’accepter.
Minûte pose la lettre sur la table et se dirige vers la porte. Nagel le suit, la lettre à la main, ses yeux s’emplissent de larmes et sa voix se met soudain à trembler.
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— Prenez-la, Grögaard, malgré tout ! dit-il.
— Non ! répond Minûte. Et il ouvre la porte.
Nagel repousse la porte et dit encore une fois :
— Prenez-la, prenez-la ! Disons plutôt que je suis fou, que vous devez oublier tout ce que j’ai dit aujourd’hui. Je suis tout à fait fou, il n’y a pas à se soucier de ce que j’ai di-vagué et battu la campagne une heure entière. N’est-ce pas, vous vous rendez bien compte vous-même qu’il ne faut pas me croire, puisque jes n’ai pas ma raison ? Mais prenez la lettre, je ne vous veux pas de mal, bien que je sois tout à fait hors de moi. Prenez-la, pour l’amour de Dieu, il n’y a pas grand’chose dedans, croyez-moi, il y a fort peu de chose de-dans et j’ai très envie de vous donner une lettre en vous quit-tant, j’ai tout le temps pensé que je vous donnerais une lettre avec presque rien dedans, pourvu que ce fût une lettre. C’est un simple salut. Allons, je vous suis bien sincèrement recon-naissant.
Ce disant, il mit la lettre dans la main de Minûte et, pour éviter d’avoir à la reprendre, il courut à la fenêtre. Mais Mi-nûte ne céda pas, il reposa la lettre sur la table et secoua la tête en signe de dénégation.
Et il sortit.
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