Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 21 sur 23

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Mystères

Chapitre XXI

 

 

Ah ! tout s’arrangeait mal ! Qu’il se tînt dans sa chambre ou qu’il errât par les rues, Nagel ne pouvait trouver le calme ; il avait mille choses en tête et chaque chose lui apportait sa parcelle particulière de torture. Pourquoi donc tout tournait-il contre lui ? Il était incapable de le comprendre : mais les fils se nouaient de plus en plus étroitement autour de lui. Les choses en étaient même arrivées si loin qu’il n’avait vraiment pas pu amener Minûte à accepter une petite lettre qu’il eût voulu lui donner. Tout était triste et impossible. Joignez à cela que l’angoisse nerveuse d’une chose inconnue commen-çait à le tourmenter, comme si un danger secret l’eût guetté d’une embuscade ou d’une autre. Souvent il sursautait, dans une vague terreur, pour peu que les rideaux claquassent aux fenêtres. Quelles étaient ces nouvelles tortures qui surgis-saient ? Ses traits un peu durs, qui n’avaient jamais été beaux, étaient devenus encore moins attrayants, grâce aux poils de barbe noire qui hérissaient son menton et ses joues. Il lui sembla aussi que ses cheveux avaient légèrement gri-sonné autour des oreilles.

Alors, quoi ? Le soleil ne brillait-il pas, n’était-il pas heu-reux de vivre encore et de pouvoir aller où il voulait ? Était-il une splendeur qui lui fût fermée ? Le soleil brillait sur la place et sur la mer, les oiseaux chantaient dans les jolis pe-tits jardins autour de chaque maison et se déplaçaient conti-nuellement de branche en branche ; de tous côtés de l’or s’étalait et coulait ; le gravier des rues s’y baignait et là-haut, sur le clocher de l’église, la boule argentée tremblait contre le ciel comme un énorme diamant.

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Une joie exaltée s’empare de Nagel, un ravissement si fort et si indomptable que, sur le champ, il se penche à sa fe-nêtre et laisse tomber une poignée de monnaie d’argent à quelques enfants qui jouent devant le perron de l’hôtel.

— Soyez gentils ! » dit-il, et l’émotion qui le possède est telle qu’il a peine à prononcer ces mots. De quoi pouvait-il éprouver de l’angoisse ? Il n’avait d’ailleurs pas plus mau-vaise mine qu’auparavant ; en outre qui pouvait l’empêcher de se raser et de se nettoyer ? Il ne tenait qu’à lui. Et il alla chez le coiffeur.

Le souvenir lui revint aussi de quelques achats qu’il au-rait dû faire ; il ne devait pas non plus oublier le bracelet qu’il avait promis à Sara. Et, fredonnant et jubilant, il exé-cute ses commissions avec l’insouciant contentement d’un enfant devant l’Univers. C’était pure imagination qu’il eût quelque chose à redouter.

Sa bonne humeur persiste et il s’égare en de joyeuses pensées. Il avait eu récemment une sévère explication avec Minûte et c’était déjà à demi effacé de sa mémoire, il ne se la rappelait que comme un rêve. Minûte n’avait pas voulu ac-cepter sa lettre ; mais n’avait-il pas aussi une lettre pour Martha ? Dans son besoin de faire partager à d’autres sa joie débordante, il voulait trouver un biais pour expédier cette lettre. Comment pourrait-il s’y prendre ? Il examina son por-tefeuille et trouva la lettre. Oserait-il l’envoyer secrètement à Dagny ? Non, il n’oserait pas l’envoyer à Dagny. Il réfléchit et voulut absolument faire partir la lettre tout de suite ; l’enveloppe contenait quelques billets de banque, mais pas de lettre véritable, pas un mot ; il pourrait peut-être prier le docteur Stenersen de l’expédier. Et, satisfait de cette idée, il se rend chez le docteur Stenersen.

 

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Il était six heures.

Il frappe à la porte du cabinet du docteur ; elle était fer-mée ; il entre par la cour, dans l’intention de s’informer à la cuisine ; au même moment, Madame Stenersen l’appelle du jardin.

La famille est assise à une grande table de pierre, à prendre le café. Il y avait là plusieurs autres personnes, quelques dames et quelques messieurs ; Dagny Kielland aus-si était présente ; elle portait un chapeau tout blanc, le cha-peau était orné, tout autour, de petites fleurs claires.

Nagel voulut se retirer et bégaya :

Le docteur, c’était le docteur…

Dieu, était-il malade ?

Non, non, il n’était pas malade.

Alors, il n’avait pas la permission de s’en aller.

Et la maîtresse de maison l’attira par le bras. Dagny se leva même et voulut lui laisser sa chaise. Il la regarda, tous deux se regardèrent. Elle avait été jusqu’à se lever devant lui et elle avait dit à voix basse : « Je vous en prie, cette chaise ! »

Mais il se trouva une place à côté du docteur et s’assit.

Cet accueil le décontenança quelque peu. Dagny l’avait regardé avec douceur et avait positivement voulu lui donner sa chaise. Son cœur battait violemment ; peut-être pourrait-il tout de même lui donner la lettre pour Martha ?

Après un petit moment le calme lui revint. On parlait avec une si charmante animation d’une chose après l’autre ;

– 391 – sa claire joie s’empara de nouveau de lui et fit trembler sa voix. Il vivait, il n’était pas mort, et il ne devait pas mourir non plus. Autour d’une table garnie d’une nappe blanche et d’argenterie étincelante, dans ce vert jardin feuillu, était as-sise une société de joyeux mortels qui riaient et dont les yeux pétillaient ; y avait-il donc un motif de se sentir mal-heureux ?

— Si vous étiez vraiment aimable, vous prendriez votre violon et vous nous joueriez quelque chose, dit la maîtresse de maison.

Oh ! comment pouvait-elle avoir une idée pareille ?

Comme les autres aussi l’en priaient, Nagel éclata de rire et dit :

— Mais je n’ai même pas de violon !

Ils allaient envoyer chercher le violon de l’organiste, il serait là dans un instant.

Non, c’était, inutile, il n’y toucherait pas. D’ailleurs le violon de l’organiste était gâté par les petits rubis qui étaient incrustés dans le manche, ils donnaient aux notes un petit son de verroterie, on n’aurait pas dû les mettre à cet endroit, c’était intolérable. Au surplus, il n’était plus capable de con-duire l’archet ; oh ! pour ce qui est de cela, il n’en avait d’ailleurs jamais été capable, n’est-ce pas, il devait tout de même bien le savoir ?… Et il se mit à raconter ce qui lui était arrivé la première et seule fois que l’on avait parlé publique-ment de son jeu ; cela renfermait presque un symbole. Il avait reçu le journal le soir et l’avait lu dans son lit ; il était très jeune alors et demeurait chez ses parents, c’était un journal local qui avait fait le compte rendu. Ah ! comme il avait été heureux de ce journal ! Il le lut et le relut plusieurs

– 392 – fois et s’endormit sans éteindre les bougies. Dans la nuit, il s’éveilla, il était encore mortellement las, les bougies étaient consumées, il faisait sombre dans sa chambre ; mais il aper-çut par terre quelque chose de blanc et, comme il savait qu’il y avait dans sa chambre un crachoir blanc, il pensa : tu vas voir que c’est le crachoir ! C’était une honte de le dire, mais il avait craché et il avait entendu que cela portait juste. Et, comme cela avait si admirablement porté la première fois, il avait craché encore une fois et cela avait porté juste. Alors il s’était remis à dormir. Mais, au matin, il vit que c’était le précieux journal sur lequel il avait craché, la très bienveil-lante opinion publique à son égard sur laquelle il avait cra-ché. Héhé ! c’était bien triste !

Tous rirent de cette histoire et la bonne humeur ne fit que croître. Madame Stenersen dit cependant :

— Mais vous avez réellement l’air plus pâle que d’habitude ?

— Ah ! répondit Nagel, cela ne signifie rien, je n’ai rien.

Et il éclata de rire à l’idée qu’il pût souffrir de quoi que ce fût.

Tout à coup une rougeur lui monte aux joues, il se lève du banc et dit qu’il a tout de même quelque chose qui ne va pas. Il ne comprenait pas ce que c’était, mais c’était comme si quelque chose d’inattendu devait lui arriver, il était un peu angoissé. Héhé ! Avait-on jamais entendu chose pareille ! C’était ridicule et cela ne signifiait rien, hein ? Il lui était d’ailleurs arrivé quelque chose.

On le pria de raconter.

 

– 393 –

Oh ! pourquoi ? C’était sans importance, c’était stupide, pourquoi perdre du temps à cela ? D’ailleurs cela ennuierait la société.

Mais non, cela ne les ennuierait pas du tout.

Oh ! c’était une si longue histoire. Cela commençait tout là-bas, à San-Francisco, cela remontait à un jour qu’il avait fumé l’opium…

L’opium ? Dieu ! comme c’était amusant.

— Non, Madame, à le bien prendre, c’est plutôt pénible, puisque maintenant, en plein jour, je suis là à ressentir de l’angoisse d’une chose vague. Il ne faut pas croire que je fume l’opium comme cela tous les jours ; je n’ai fumé que deux fois, dont la seconde ne présente aucun intérêt. Mais, la première fois, j’éprouvai réellement quelque chose de singu-lier, c’est vrai. J’étais descendu dans ce qu’on appelle un Den. Comment étais-je arrivé là ? Sans préméditation ! Je flâne de temps à autre par les rues, je regarde les gens, je choisis une personne isolée que je suis à distance et je vois où elle finit par disparaître. Je ne crains pas d’entrer jusque dans la maison et de monter les escaliers pour voir ce qu’elle devient à la fin. La nuit, dans les grandes villes, ce sport est extrêmement intéressant et peut vous conduire à faire les plus extraordinaires connaissances. Bon, ce n’est pas la question ! Me voilà donc à San Francisco en train de flâner par les rues. C’est la nuit, j’ai devant moi une grande femme maigre que je tiens à l’œil ; à la lumière des becs de gaz de-vant lesquels nous passons, je puis voir qu’elle a des vête-ments très minces et qu’elle porte au cou une croix avec des pierres vertes. Où allait-elle ? Elle traverse plusieurs quar-tiers, tourne plusieurs coins de rue et marche et marche, et je suis continuellement sur ses talons. Finalement nous nous

– 394 – trouvons dans le Quartier Chinois, la femme descend un es-calier de cave et je la suis ; elle entre dans un long couloir et j’entre, moi aussi, dans ce long couloir. À notre main droite se trouve un mur, mais à main gauche ce sont des cafés, des boutiques de coiffeurs et des blanchisseries. La femme s’arrête devant une porte, frappe, un visage aux yeux obliques regarde par le judas de la porte et on laisse entrer la femme. J’attends un peu et reste tout à fait tranquille, puis je frappe, moi aussi, la porte s’ouvre de nouveau et on me laisse entrer.

Dans la pièce il y avait beaucoup de fumée et des con-versations à haute voix. Là-bas au comptoir se tient la femme maigre, elle se dispute avec un Chinois portant une chemise bleue qui pend par-dessus son pantalon. Je m’approche un peu et entends que la femme veut donner sa croix en gage pour quelque chose, mais elle ne veut pas re-mettre la croix, elle veut la conserver elle-même. Il s’agissait de deux dollars et elle devait déjà quelque chose, de sorte que cela faisait en tout trois dollars. Bon, elle se lamente un peu, pleure de temps à autre et se tord les mains ; et je la trouvais très intéressante. Le Chinois en chemise aussi était intéressant, il ne voulait pas faire affaire, du moment qu’on ne lui remettait pas la croix : de l’argent ou le gage !

— Je m’assieds ici et j’attends un peu, dit la femme, et je crois que je finirai par le faire, que je finirai par accepter. Mais je ne devrais pas le faire ! …Et la voilà qui sanglote à la face du Chinois et se tord les mains.

— Qu’est-ce que vous ne devriez pas faire ? demandé-je.

Mais elle entend que je suis étranger et ne répond pas.

 

– 395 –

Elle était extraordinairement intéressante et je me dé-cide à faire quelque chose pour elle. Je pourrais lui prêter cet argent pour voir ce qui allait se passer. Ce fut par pure curio-sité que je le fis, et ensuite je lui donnai encore un dollar pour voir comment elle l’emploierait. Ce serait particulière-ment amusant à voir.

Elle me regarde avec de grands yeux et me remercie ; elle ne dit rien, mais hoche la tête à maintes reprises et me regarde avec des yeux pleins de larmes, et pourtant je n’avais agi que par curiosité. Bon, elle paie au comptoir et demande aussitôt une chambre. Elle avait donné tout son ar-gent.

Elle sort et je la suis. Nous parcourons encore un long couloir, il y a des chambres numérotées des deux côtés. Et dans une de ces chambres la femme se glisse et ferme la porte. J’attends un moment, elle ne revient pas ; je secoue un peu la porte, elle est fermée à clef.

Alors j’entre dans la chambre attenante et me mets à at-tendre. Il y a un divan rouge et une sonnette, la pièce est éclairée par une lampe encastrée dans la cloison. Je me couche sur le divan, le temps me paraît long et je m’ennuie. Pour faire quelque chose, j’appuie sur le bouton et je sonne. Je ne veux rien, mais je sonne.

Un boy chinois arrive, me regarde et disparaît. Quelques minutes se passent. « Viens, laisse-moi te voir une fois en-core ! dis-je, pour passer le temps ; pourquoi ne reviens-tu pas ? » Et je sonne de nouveau.

Alors le jeune boy revient, sans bruit, comme un esprit, glissant sur des chaussons de feutre. Il ne dit rien, je ne dis rien non plus ; mais il me tend une minuscule pipe de porce-

 

– 396 – laine avec un long tuyau mince et je prends la pipe. Alors il y pose un charbon ardent et je fume. Je n’avais pas demandé de pipe, mais je fume. Peu après, mes oreilles commencent à bourdonner.

Alors je ne me rappelle plus rien jusqu’au moment où je me sens quelque part dans les hauteurs, je commence à m’élever en l’air, je plane. Il faisait ineffablement clair autour de moi et les nuages que je rencontrais étaient blancs. Qui étais-je et où allais-je ? Je cherche dans ma mémoire et ne puis rien me rappeler, mais je montais, en glissant, merveil-leusement haut. Je voyais de vertes prairies dans le lointain, des lacs bleus, des vallées et des montagnes dans une splen-deur dorée ; j’entendais la musique des étoiles et l’espace au-tour de moi se berçait sur des mélodies. Mais c’étaient les nuages blancs qui me procuraient un bien-être incomparable, ils coulaient à travers moi et j’avais le sentiment que j’allais en mourir de délices. Cela dura et dura, je n’avais aucune no-tion du temps et j’avais oublié qui j’étais. Puis un souvenir terrestre vacille à travers mon cœur et tout à coup je com-mence à descendre.

Je descends, descends, la lumière diminue, il fait de plus en plus sombre autour de moi, je vois la terre sous mes yeux et je me reconnais, il y a des villes, du vent et de la fumée. Alors je m’arrête. Je jette un regard circulaire : autour de moi c’est la mer. Je ne me sens plus heureux, je me cogne à des pierres et j’ai froid. Sous mes pieds se trouve un fond de sable blanc et au-dessus de moi je ne vois rien d’autre que de l’eau. Je nage quelques brasses, je passe devant maints végé-taux étranges, des plantes vertes aux feuilles épaisses, des fleurs marines qui tanguent sur leur tige… un monde muet où l’on n’entend pas un son, mais où tout vit et se meut. Je nage encore quelques brasses et arrive à un récif de corail. Il

– 397 – n’y avait plus de coraux, le récif avait été pillé, mais je dis : Il est déjà venu quelqu’un ici. Et je ne me sentais plus si seul puisque quelqu’un était déjà venu. Je me remets à nager, je veux aborder à terre, mais cette fois je ne fais qu’une couple de brasses avant de m’arrêter. Je m’arrête parce qu’un être humain gît sur le fond devant moi ; c’est une femme, elle est grande et maigre et elle est étendue sur une pierre, tout écharpée. Je la touche et vois que je la connais ; mais elle est morte et je ne comprends pas qu’elle est morte, alors même que je la reconnais à sa croix avec des pierres vertes. C’est la même femme que j’avais suivie récemment à travers les longs couloirs, jusqu’aux chambres numérotées. J’ai envie de nager plus loin, mais je m’arrête et je la relève ; elle était tout étalée sur une pierre et cela me faisait une impression si-nistre. Elle tient les yeux grands ouverts, je l’entraîne vers une tache blanche et je vois la croix à son cou, mais je fourre la croix sous sa robe pour que les poissons ne la lui enlèvent pas. Puis je m’éloigne à la nage…

Le lendemain matin on me raconta que la femme était morte dans la nuit. Elle s’était jetée dans la mer devant le Quartier Chinois ; on l’avait trouvée le matin. C’est très ex-traordinaire, mais elle était morte. Peut-être pourrais-je la rencontrer encore une fois si je faisais quelque chose pour cela ! pensai-je. Et je fumai de l’opium une fois encore pour la rencontrer, mais je ne la rencontrai pas.

Comme c’était étrange ! Mais une autre fois, plus tard, il m’arriva encore quelque chose. J’étais revenu en Europe, j’étais dans mon pays. Je flânais par une nuit très chaude et je descendis au port, vers la pomperie, où je me tins un mo-ment, prêtant l’oreille à ce que l’on disait sur les navires. Tout était tranquille, les pompes ne fonctionnaient pas. Fina-lement je me sentis fatigué et pourtant je ne voulais pas ren-

– 398 – trer chez moi à cause de la chaleur. Je montai sur l’échafaudage de l’une des pompes et m’assis là. Mais la nuit était si calme et si chaude que je ne pus me tenir éveillé, et je m’endormis.

Je me réveille en entendant une voix qui m’appelle, je regarde en bas : une femme est debout en bas sur les dalles. Elle est grande et maigre ; quand le bec de gaz jette un éclat, je puis voir que ses vêtements sont très minces.

Je salue.

— Il pleut, dit-elle.

Bon, je ne sais pas s’il pleut, mais en ce cas il vaut mieux se mettre à l’abri. Et je dégringole de l’échafaudage. Au même moment les pompes se mettent à gronder, une pale s’élance en l’air et disparaît, une nouvelle pale s’envole et disparaît, les pompes marchent. Mais si je ne m’étais pas écarté au bon moment, j’aurais été mis en pièces, complète-ment écrasé. Je le compris tout d’un coup.

Je regarde autour de moi, il commence effectivement à pleuvoir un peu ; la femme s’est mise à marcher, je la vois devant moi et je la reconnais bien, elle porte la croix au-jourd’hui aussi. Je l’avais reconnue dès le début, mais j’avais fait comme si je ne la reconnaissais pas. À présent je voulais la rattraper et je marchai de toutes mes forces ; mais je ne la rattrapai pas. Elle n’avançait pas en déplaçant les pieds, elle glissait sans faire un mouvement, elle tourna au coin d’une rue et disparut à mes yeux.

Il y a de cela quatre ans.

Nagel s’arrête. Le docteur semble plutôt enclin à rire, cependant il dit aussi sérieusement qu’il le peut :

 

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— Et vous ne l’avez pas rencontrée depuis ?

— Mais si, je l’ai revue aujourd’hui. C’est pour cela que, par moments, j’ai un sentiment d’angoisse. J’étais à la fe-nêtre de ma chambre à regarder dans la rue et elle est venue droit vers moi, prenant en diagonale la place du marché, comme si elle venait des quais et de la mer, elle s’est arrêtée sous mes fenêtres et a regardé en l’air. Je n’étais pas sûr que ce fût moi qu’elle regardait et je passai à une autre fenêtre ; mais elle tourna les yeux pour me suivre et me regarda aussi à cette fenêtre. Alors je la saluai ; mais quand elle vit cela, elle fit vivement volte-face et rebroussa chemin, de sa dé-marche glissée, à travers le marché et vers les quais. Jakob-sen, le jeune chien, hérissa son poil, bondit comme un fou hors de l’hôtel en aboyant. Cela me fit une certaine impres-sion. J’avais presque oublié la femme pendant ce long temps et voilà qu’elle revient aujourd’hui. Peut-être voulait-elle me donner quelque avertissement.

Alors le docteur éclata de rire.

— Oui, dit-il, elle voulait vous détourner de venir ici vers nous.

— Naturellement non, elle s’est trompée cette fois, il n’y a rien à redouter. Mais, la fois précédente, il y avait des pales qui m’auraient mis en pièces. Et cela m’a donné une certaine angoisse. Alors, cela ne signifie rien, n’est-ce pas ? Héhé ! ce-la aurait aussi bon air si l’on devait être ainsi exposé à un danger ou à l’autre. Tout cela me fait rire.

— Nervosité et superstition ! dit le docteur brièvement.

Mais les autres se mirent aussi à raconter chacun leur histoire, la pendule sonnait une heure après l’autre, le soir approchait. Nagel demeura tout le temps silencieux ; il

– 400 – commençait à frissonner. Finalement il se leva pour partir. Il ne pouvait tout de même pas importuner Dagny avec cette lettre, il valait mieux laisser cela ; peut-être pourrait-il ren-contrer le docteur demain et lui remettre la lettre. Son heu-reuse disposition d’esprit avait complètement disparu.

À son grand étonnement, comme il était sur le point de partir, Dagny se leva aussi. Elle dit :

— Oh ! vous racontez tant d’histoires sinistres que je me sens remplie d’effroi, moi aussi. Je vais voir à rentrer chez moi avant qu’il fasse plus sombre.

Et ils sortirent ensemble du jardin. Nagel se sentit tout chaud de joie. Si, maintenant, il pourrait lui donner la lettre ! Il ne trouverait jamais une meilleure occasion.

— Ne vouliez-vous pas me parler ? cria le docteur, der-rière Nagel.

— Non, pas précisément, répondit celui-ci, un peu trou-blé. Je voulais vous saluer et… Il y avait si longtemps que je ne vous avais vu. Adieu.

Tandis qu’ils descendaient la rue, tous deux étaient in-quiets, Dagny aussi était inquiète. Elle imagina de parler du temps ; comme il faisait doux ce soir !

— Oui, calme et doux !

Nagel, lui non plus, ne pouvait rien dire, il marchait et regardait Dagny. Elle avait les mêmes yeux de velours et la même natte blonde dans le dos. Il sentit de nouveau s’éveiller tous les sentiments de son cœur, le voisinage de la jeune fille l’enivrait et il se passa la main sur les yeux. Elle devenait de plus en plus belle à chaque fois qu’il la voyait, à chaque fois ! Il oubliait tout, il oubliait ses sarcasmes, il ou-

– 401 – bliait qu’elle lui avait enlevé Martha et qu’elle l’avait tenté d’une manière impitoyable avec un mouchoir. Il lui fallait se détourner pour ne pas céder à un nouvel accès d’ardeur. Non, il lui fallait se tenir droit, déjà deux fois il l’avait pous-sée à bout ; il était tout de même un homme ! Et il retenait presque sa respiration et se faisait dur.

Ils étaient arrivés dans la rue principale ; l’hôtel se trou-vait à droite. Dagny avait l’air de vouloir parler. Nagel mar-chait silencieusement à côté d’elle. Peut-être pourrait-il l’accompagner à travers la forêt ? Tout à coup, Dagny le re-garda et dit :

— Merci de votre récit ! Avez-vous encore de l’angoisse ? Il ne faut pas en avoir !

Oui, elle était douce et bonne aujourd’hui ; il voulait sans plus tarder aborder la question de la lettre.

— Je voudrais vous prier de me rendre un service, dit-il. Mais je ne sais si je puis… vous ne voudrez sans doute plus me rendre un service ?

— Mais si, très volontiers même, répondit-elle.

Elle le ferait volontiers, disait-elle ! Nagel mit la main à sa poche pour prendre la lettre.

— Je voulais vous prier de faire parvenir cette lettre. C’est une simple communication, quelque chose… Ce n’est rien d’important, mais… C’est pour Mademoiselle Gude. Vous savez peut-être où est Mademoiselle Gude ? Elle est partie en voyage.

Dagny s’arrêta. Un singulier regard voilé s’échappa de ces yeux bleus, elle demeura un moment tout à fait immo-bile.

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— Pour Mademoiselle Gude ? dit-elle.

— Oui. Si vous voulez être assez bonne ? Cela pourrait peut-être aussi attendre, cela ne presse pas…

— Si, si ! dit-elle tout à coup, vous n’avez qu’à me la donner, je puis bien remettre une lettre de vous à Mademoi-selle Gude… » Et quand elle eut mis la lettre dans sa poche, elle fit soudain un salut de la tête et dit : « Allons, merci de cette soirée. Maintenant il faut que je m’en aille. »

Sur quoi elle le regarda de nouveau et partit.

Nagel resta sur place. Pourquoi avait-elle brisé là si rapi-dement ? Elle ne l’avait pourtant pas regardé avec colère en partant ; bien au contraire. Et cependant elle était partie tout de suite ! Maintenant elle tournait au chemin du presby-tère… maintenant elle avait disparu…

Quand il ne lui fut plus possible de la voir, Nagel monta à l’hôtel… Elle avait un chapeau blanc comme neige. Et elle l’avait regardé si étrangement…

 

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