Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 1 sur 23

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Mystères

Chapitre I

 

 

L’année dernière au milieu de l’été une petite ville cô-tière norvégienne fut le théâtre de quelques événements on ne peut plus insolites. Il surgit dans cette ville un étranger, un certain Nagel, un curieux et singulier charlatan, qui fit une foule de choses bizarres et redisparut tout aussi soudaine-ment qu’il était venu. Cet homme reçut même la visite d’une mystérieuse jeune dame qui vint Dieu sait dans quel but et n’osa pas demeurer sur les lieux plus d’une couple d’heures avant de reprendre sa volée. Mais tout ceci n’est pas le commencement…

Le commencement c’est que, lorsque le vapeur accosta le quai à six heures du soir, il se montra sur le pont deux ou trois voyageurs parmi lesquels un homme portant un cos-tume d’un jaune voyant et une ample casquette de velours. C’était dans la soirée du 12 juin ; car on avait pavoisé ce jour-là en maints endroits de la ville, à l’occasion des fian-çailles de Mademoiselle Kielland qui furent précisément pu-bliées le 12 juin. Le garçon du Central Hotel monta aussitôt à bord et l’homme au costume jaune lui confia son bagage ; en même temps il remit son billet à l’un des officiers du bord ; mais là-dessus il se mit à arpenter le pont de long en large sans débarquer. Il semblait être en proie à une grande émo-tion. Quand le vapeur donna le troisième coup de cloche, il n’avait même pas réglé son addition au stewart.

Tandis qu’il était en train de le faire il s’arrêta subite-ment et vit que le bateau démarrait déjà. Il resta un instant

 

– 4 – interdit puis fit signe au garçon de l’hôtel qui était déjà à terre et lui dit par-dessus le bastingage :

— C’est bon ! montez mon bagage et préparez tout de même une chambre.

Sur quoi le bateau l’emporta plus loin dans le fjord.

Cet homme était Johan Nilsen Nagel.

Le garçon de l’hôtel transporta son bagage sur une char-rette ; ce n’était rien de plus que deux petites malles et une pelisse, – une pelisse aussi, bien que ce fût en plein été – et, en outre, une petite valise et une boîte à violon. Aucun de ces bagages ne portait de marque distinctive.

 

Le lendemain à midi Johan Nagel arriva à l’hôtel en voi-ture ; il arriva par la grand’route en voiture à deux chevaux. Il aurait pu tout aussi bien, et même beaucoup plus facile-ment, venir par mer, et néanmoins il vint en voiture. Il ap-portait quelques nouveaux bagages : sur le siège de devant il y avait encore une malle et, à côté, un sac de voyage, un pardessus et une enveloppe de plaid renfermant quelques ef-fets. Le plaid était marqué aux initiales J.N.N. brodées en perles.

Avant même de quitter la voiture, Nagel interrogea l’hôtelier sur sa chambre et quand on l’eut conduit au pre-mier étage il se mit à inspecter les cloisons, examinant quelle en était l’épaisseur et si l’on pouvait entendre quelque chose des chambres voisines. Puis il demanda brusquement à la bonne :

— Comment vous appelez-vous ?

 

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— Sara.

— Sara… Et tout aussitôt : Puis-je avoir quelque chose à manger ? Ah ! ah ! vous vous appelez Sara ? Écoutez, reprit-il, y a-t-il eu dans le temps une pharmacie dans cette mai-son ?

Sara répondit, étonnée.

— Oui. Mais il y a plusieurs années de cela.

— Ah ! ah ! plusieurs années ? Oui, cela m’a frappé tout à coup en entrant dans le vestibule ; ce n’est pas à l’odeur que je l’ai reconnu, mais j’en ai eu néanmoins le sentiment. Oui, oui.

Quand Nagel descendit pour manger, il n’ouvrit pas la bouche et ne dit pas un mot durant le repas. Ses compa-gnons de voyage de la veille, les deux messieurs qui étaient assis au haut bout de la table, se firent des signes d’intelligence quand il entra, plaisantèrent même assez ou-vertement sur sa mésaventure de la veille sans qu’il fît mine de les entendre. Il mangea rapidement, refusa le dessert d’un signe de tête et se leva brusquement en se laissant glisser à reculons sur son tabouret. Aussitôt il alluma un cigare et dis-parut en descendant la rue.

Puis il resta absent jusqu’à bien après minuit ; il revint un peu avant que la pendule sonnât trois heures. Où avait-il été ? Il s’avéra plus tard qu’il était retourné à pied à la ville voisine, qu’il avait marché, aller et retour, tout le long che-min qu’il avait déjà parcouru en voiture le matin. Il devait avoir une affaire extrêmement urgente. Quand Sara lui ouvrit la porte, il était trempé de sueur ; il sourit pourtant à plu-sieurs reprises à la servante et il était d’excellente humeur.

 

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— Dieu, quelle délicieuse nuque vous avez, ma fille ! dit-il. Est-il arrivé du courrier pour moi pendant que j’étais ab-sent ? À l’adresse de Nagel, naturellement, Johan Nagel ? Hou, trois télégrammes ! Ah ! écoutez, rendez-moi le service d’emporter ce tableau, là sur le mur, voulez-vous ? Comme cela j’éviterai de l’avoir devant les yeux. Ce serait si en-nuyeux de le regarder tout le temps quand je serai au lit. Na-poléon III n’a d’ailleurs pas la barbe aussi verte. Je vous re-mercie.

Quand Sara fut partie, Nagel s’arrêta au milieu de la pièce. Il se mit à regarder fixement un point précis sur le mur, l’esprit totalement absent, et n’était que sa tête s’inclinait de plus en plus d’un côté, il ne fit pas un mouve-ment. Cela dura un long moment.

Il était d’une taille au-dessous de la moyenne et avait un visage brun avec un regard étrangement sombre et une bouche très fine, une bouche féminine. À l’un de ses doigts il portait une bague commune, de plomb ou de fer. Il était très large d’épaules et pouvait avoir vingt-huit ou trente ans, en tout cas pas plus de trente. Ses cheveux commençaient à gri-sonner autour des oreilles.

Il s’éveilla de ses pensées avec un grand sursaut, si grand qu’on l’eût pu croire affecté, tout comme s’il eût dès longtemps prémédité de faire ce sursaut bien qu’il fût seul dans la chambre. Puis il tira de sa poche de pantalon quelques clefs, de la menue monnaie et une espèce de mé-daille de sauvetage attachée à un ruban en fort piteux état ; il posa ces objets sur la table près de son lit. Sur quoi il fourra son portefeuille sous l’oreiller et tira de la poche de son gilet sa montre et un flacon, une petite fiole de pharmacie portant une vignette « Poison ». Il tint la montre un moment à la

 

– 7 – main avant de la poser, par contre il remit aussitôt le flacon dans sa poche. Puis il ôta sa bague et fit sa toilette ; il rejeta ses cheveux en arrière avec les doigts, sans se servir aucu-nement de la glace.

Il s’était déjà mis au lit quand il constata soudain l’absence de sa bague qui était restée oubliée sur la toilette et, comme s’il ne pouvait se passer de ce pitoyable anneau de fer, il se leva et la remit. Finalement il décacheta les trois télégrammes, mais il n’avait pas même lu le premier en en-tier qu’il émit un petit rire bref et silencieux. Il riait tout seul, dans son lit ; ses dents étaient extraordinairement belles. Puis son visage redevint sérieux et, un peu après, il jeta les télégrammes avec la plus grande indifférence. Ils semblaient néanmoins concerner une grande et importante affaire ; il y était question de soixante-deux mille couronnes pour une propriété rurale, et même d’une offre de paiement de toute la somme en espèces si la vente était conclue immédiatement. C’étaient de secs et brefs télégrammes d’affaires, et ils n’avaient rien de risible ; mais ils étaient sans signature. Quelques minutes après, Nagel était endormi. Les deux bou-gies qui brûlaient sur la table et qu’il avait oublié d’éteindre éclairaient son visage rasé et sa poitrine et jetaient une lueur tranquille sur les télégrammes qui s’étalaient grands ouverts sur la table.

 

Le lendemain matin Johan Nagel envoya quelqu’un au bureau de poste : il reçut quelques journaux, parmi lesquels deux ou trois journaux étrangers, mais pas de lettre. Il prit sa boîte à violon et la posa sur une chaise au milieu de sa chambre, comme pour la bien mettre en vue ; mais il ne l’ouvrit pas et laissa reposer l’instrument sans y toucher.

 

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Dans le courant de la matinée il ne fit rien d’autre que d’écrire quelques lettres et de marcher de long en large par la pièce en lisant un livre. En outre il acheta une paire de gants dans une boutique et, un peu après, quand il passa sur le marché, il paya dix couronnes un petit chien rouge dont il fit incontinent cadeau à l’hôtelier. Il avait baptisé le petit

chien Jakobsen 1, à la risée générale, et ce, malgré que ce fût une chienne, par-dessus le marché.

Ainsi il n’entreprit rien de toute la journée. Il n’avait au-cune affaire en ville et ne fit aucune visite, ne se rendit dans aucun bureau : il ne connaissait âme qui vive. À l’hôtel on s’étonna un peu de sa manifeste indifférence pour à peu près tout, même pour ses effets personnels. Ainsi les trois télé-grammes s’étalaient encore, ouverts à la vue de chacun, sur la table de sa chambre ; il n’y avait pas touché depuis le soir qu’ils étaient arrivés. Il pouvait aussi négliger de répondre à des questions directes. L’hôtelier avait essayé deux fois de lui faire dire qui il était et ce pourquoi il était venu dans cette ville, mais Nagel avait par deux fois rompu les chiens. Un trait particulier de son caractère se manifesta encore au cours de la journée ; bien qu’il ne connût personne dans l’endroit et ne se fût adressé à personne, il s’était cependant arrêté devant une des jeunes dames de la ville, à l’entrée du cimetière : il s’était arrêté brusquement, l’avait regardée et saluée très bas sans dire un mot d’explication. La dame en question avait rougi de tout son visage. Là-dessus l’effronté personnage avait marché tout droit par la grand’route jusqu’au presbytère et l’avait même dépassé, chose que, du

 

1 Prénom masculin.

– 9 – reste, il fit aussi les jours suivants. Il fallait constamment lui ouvrir la porte après que l’hôtel était fermé le soir, tant il rentrait tard de ses pérégrinations.

Le troisième matin, juste comme Nagel sortait de sa chambre, il fut interpellé par l’hôtelier qui le salua et lui dit quelques paroles aimables. Ils sortirent sur la véranda, s’assirent tous deux et l’hôtelier imagina de lui poser une question touchant l’expédition d’une caisse de poisson frais.

— Comment dois-je expédier cette caisse-là, pouvez-vous me le dire ?

Nagel regarda la caisse, sourit et secoua la tête.

— Non, je n’y entends rien, répondit-il.

— Ah ! vous n’y entendez rien. Je pensais que peut-être vous pouviez avoir passablement voyagé et vu une chose ou l’autre, ailleurs, comment on s’y prend.

— Oh ! non, je n’ai pas beaucoup voyagé.

Pause.

— Ah ! c’est peut-être plutôt de… d’autres choses que vous vous êtes occupé. Vous êtes peut-être dans les af-faires ?

— Non, je ne suis pas dans les affaires.

— Alors, ce n’est pas pour affaires que vous êtes en ville ?

Pas de réponse. Nagel alluma un cigare et se mit à fumer lentement en regardant dans le vide. L’hôtelier l’observait de côté.

 

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— Ne voudrez-vous pas un jour nous jouer quelque pe-tite chose ? Je vois que vous avez apporté votre violon, re-prit l’hôtelier.

Nagel répondit avec indifférence :

— Oh ! non, j’ai cessé de jouer du violon.

Un peu après il se leva, sans autre forme de procès, et s’en alla. Après un moment il revint et dit :

— Écoutez, il m’est venu une idée. Vous pouvez me pré-senter la note quand vous voudrez. Cela m’est égal de payer n’importe quand.

— Oh ! merci, répondit l’hôtelier, cela ne presse pas. Si vous restez ici un certain temps, je vous compterai un peu meilleur marché. Je ne sais si vous avez l’intention de de-meurer ici un certain temps ?

Nagel s’anima tout à coup et répondit immédiatement ; et même, sans motif plausible, son visage rougit légèrement.

— Oui, il peut bien se faire que je demeure ici un certain temps, dit-il. Cela dépend des circonstances. À propos, je ne vous l’ai peut-être pas dit : je suis agronome, cultivateur, j’arrive de voyage, et il peut se faire que je m’installe ici un temps. Mais j’ai peut-être même oublié de… Je m’appelle Nagel, Johan Nilsen Nagel.

Sur quoi il alla serrer la main de l’hôtelier tout à fait cor-dialement et s’excusa de ne pas s’être présenté plus tôt. On ne pouvait voir aucune trace d’ironie dans l’expression de son visage.

— L’idée me vient que nous pourrions peut-être vous procurer une meilleure chambre, plus tranquille, dit

– 11 – l’hôtelier. Vous demeurez tout près de l’escalier et ce n’est pas toujours agréable.

— Non, merci, ce n’est pas la peine, la chambre est ex-cellente, j’en suis très satisfait. En outre, je puis, de mes fe-nêtres, voir toute la place du marché et c’est amusant.

Un peu après, l’hôtelier dit encore :

— Oui, alors, vous vous donnez un moment de liberté ? Vous resterez en tout cas une bonne partie de l’été ?

Nagel répondit :

— Deux ou trois mois, peut-être aussi plus longtemps, je ne sais pas au juste. Tout cela dépend des circonstances. Je verrai venir.

À ce moment un homme passa et salua l’hôtelier.

C’était un homme de chétive apparence, de petite taille et fort pauvrement vêtu ; sa démarche était si pénible que ce-la vous frappait et, néanmoins, il avançait assez rapidement. Bien qu’il eût salué très bas, l’hôtelier ne leva pas son cha-peau. Nagel, par contre, ôta complètement sa casquette de velours.

L’hôtelier le regarda et dit :

C’est un homme que nous appelons Minûte. Il est un peu imbécile, mais c’est grand’pitié car c’est une bonne pâte.

C’est tout ce qui fut dit de Minûte.

— J’ai lu, dit soudain Nagel, j’ai lu il y a quelques jours dans les journaux qu’un homme avait été trouvé mort ici quelque part dans le bois, qu’était-ce au juste que cet homme ? Un certain Karlsen, je crois ? Était-il d’ici ?

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— Oui, répond l’hôtelier, c’était le fils d’une poseuse de sangsues de la ville ; vous pouvez voir sa maison d’ici, le toit rouge là-bas. Il n’était chez elle que pour ses vacances et il en a profité pour mettre fin à ses jours du même coup. Mais c’est grand dommage, c’était un garçon très doué et il allait bientôt devenir pasteur. Ah ! ce n’est pas si facile de savoir ce qu’on doit en dire ; mais c’est un peu suspect ; car, du moment que les deux artères des poignets étaient tranchées, ce pouvait difficilement être un accident. Maintenant on a aussi trouvé le couteau, un petit canif à manche blanc ; la po-lice l’a trouvé hier soir, très tard. Il y avait probablement une histoire d’amour là-dessous.

— Ah ! ah ! Mais y a-t-il vraiment quelque doute qu’il se soit tué lui-même ?

— On a bon espoir ; c’est-à-dire il y a même des gens qui croient qu’il peut avoir marché en tenant le couteau à la main et trébuché si malencontreusement qu’il s’est endom-magé en deux endroits à la fois. Haha ! je trouve que c’est peu vraisemblable, très peu vraisemblable. Mais on lui ac-cordera très certainement la sépulture en terre bénite. Oh ! non, il ne doit pas avoir trébuché, malheureusement !

— Vous dites que l’on n’a trouvé le couteau qu’hier soir, le couteau n’était-il donc pas à côté de lui ?

— Non, il était quelques pas plus loin. Après s’en être servi, il l’aura jeté loin dans le bois ; c’est par un pur hasard qu’on l’a trouvé.

— Ah ! mais quel motif pouvait-il avoir de jeter le cou-teau, du moment que son corps présenterait tout de même des blessures provenant manifestement d’un couteau ? Il se-

 

– 13 – rait clair pour tout le monde qu’il devait s’être servi d’un couteau ?

— Ah ! Dieu sait quelle intention il peut avoir eue en fai-sant cela ; mais il devait y avoir, comme dit, une histoire d’amour là-dessous. Je n’ai jamais entendu chose si inouïe ; plus j’y pense, pire je la trouve.

— Pourquoi croyez-vous qu’il y avait une histoire d’amour là-dessous ?

— Pour différentes raisons. Du reste ce n’est pas si facile d’en dire quelque chose.

— Mais ne pourrait-il pas être tombé tout seul, involon-tairement ? Il était dans une position si affreuse : n’était-il pas étendu sur le ventre, le visage dans une flaque d’eau ?

— Oui, et il s’était terriblement sali. Mais cela ne signifie rien, il peut avoir eu aussi une intention en le faisant. Il peut avoir voulu, de cette manière, cacher les affres de la mort sur son visage. Nul ne le sait.

— N’a-t-il pas laissé un mot d’écrit ?

— Il doit avoir écrit, en marchant, sur un bout de pa-pier ; il avait du reste coutume d’aller souvent par les che-mins en écrivant quelque chose. Aussi pense-t-on qu’il s’est servi du canif pour tailler son crayon, ou quelque chose de ce genre, et qu’il est tombé et s’est fait une entaille d’abord à l’un des poignets, juste sur l’artère, et ensuite à l’autre poi-gnet, juste sur l’artère, le tout dans la même chute. Hahaha ! Mais il a effectivement laissé un mot d’écrit, il tenait un petit papier à la main et sur ce papier étaient écrits ces mots « Plût à Dieu que ton acier fût aussi tranchant que ton der-nier : Non ! »

 

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— Quelle absurdité ! Le canif était-il émoussé ?

— Oui, il était émoussé.

— N’aurait-il pas pu l’aiguiser d’abord ?

— Ce n’était pas son canif.

— À qui appartenait donc le canif ?

L’hôtelier hésite un peu, puis dit :

— C’était le canif de Mademoiselle Kielland.

— C’était le canif de Mademoiselle Kielland ? demande Nagel. Et un peu après il demande encore : Bon ! et qui est mademoiselle Kielland ?

— Dagny Kielland. C’est la fille du pasteur.

— Ah ! ah ! C’est tout à fait extraordinaire. A-t-on jamais vu chose pareille ! Le jeune homme était-il si toqué d’elle ?

— Oui, il devait l’être. Du reste tout le monde est toqué d’elle, de sorte qu’il n’était pas le seul.

Nagel s’absorbe dans ses réflexions et ne dit plus rien. Alors l’hôtelier rompt le silence et déclare :

— Ce que je viens de vous raconter est un secret et je vous prie de…

— Ah ! bien ! répond Nagel. Oui, vous pouvez être tout à fait tranquille.

Lorsqu’un peu plus tard Nagel descendit déjeuner l’hôtelier était déjà dans la cuisine à raconter qu’il avait enfin eu une conversation en règle avec l’homme jaune du n° 7. « Il est agronome, disait l’hôtelier, et puis il arrive de

 

– 15 – l’étranger. Il dit qu’il veut rester ici plusieurs mois, Dieu sait ce que c’est que cet homme-là ! »

 

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