Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 11 sur 23

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Mystères

Chapitre XI

 

 

Vint le 29 juin. C’était un lundi.

En ce jour arrivèrent plusieurs choses extraordinaires ; il surgit même en ville une personne étrangère, une dame voi-lée qui redisparut après deux heures de séjour et après avoir rendu une visite à quelqu’un à l’hôtel…

Dès le matin de bonne heure Nagel avait fredonné et sif-flé de contentement dans sa chambre. Tout en s’habillant il sifflait de joyeuses mélodies comme si quelque chose l’eût grandement réjoui. Toute la journée d’avant il avait été taci-turne et silencieux, après la forte cuite qu’il avait prise le samedi soir, avec Minûte. Il avait arpenté le plancher de long en large à grands pas et bu une énorme quantité d’eau. Quand il sortit de l’hôtel, le lundi matin, il fredonnait encore et ayant l’air extrêmement satisfait ; dans une attaque de claire joie il adressa même la parole à une bonne femme qui se tenait devant le perron et lui donna quelques sous.

— Pouvez-vous me dire où je pourrais trouver un violon à emprunter ? demanda-t-il. Savez-vous s’il y a quelqu’un qui joue du violon dans cette ville ?

— Non, je ne sais pas, répondit la femme, étonnée.

Elle ne le savait pas, mais Nagel lui donna tout de même quelques sous, de joie, et s’éloigna rapidement. Il avait vu Dagny Kielland avec son ombrelle rouge sortir d’une bou-tique et il lui emboîta le pas. Elle était seule. Il la salua très bas et lui adressa la parole. Elle devint tout à coup rouge

 

– 197 – comme une pivoine, ainsi qu’à son ordinaire, et tint son om-brelle un peu en avant de son visage pour le cacher.

Ils parlèrent d’abord de leur dernière promenade dans la forêt. Dagny avait tout de même été un peu imprudente car elle s’était légèrement enrhumée bien que le temps fut très chaud, elle n’était pas encore tout à fait bien. Elle dit cela franchement et sincèrement comme si elle se fût confiée à une vieille connaissance.

— Mais il ne faut pas le regretter voulez-vous ? dit Na-gel, allant droit au but.

— Non, répondit-elle, avec un air étonné ; non, je ne le regrette pas ; comment vous est venue cette idée ? J’ai trou-vé que c’était une nuit amusante, quoique, grand Dieu, quelle peur j’ai eue constamment du « feu follet » dont vous racon-tiez l’histoire. J’ai aussi rêvé de lui depuis. Un rêve ef-froyable !

Et ils parlèrent un moment du « feu follet ». Nagel ba-vardait volontiers aujourd’hui, il avoua que lui aussi avait de ridicules accès de terreur muette pour un motif ou un autre : souvent, par exemple, il ne pouvait monter un escalier sans se retourner à chaque pas et regarder s’il n’y avait pas quelqu’un derrière lui. Qu’était-ce ? Ah ? ce que c’était ! Quelque chose de mystérieux, quelque chose d’étrange que la pauvre science « omnisciente » était trop géométrique et trop grossière pour saisir, un souffle d’une puissance invi-sible, une action des forces aveugles de la vie.

— Savez-vous, dit Nagel, qu’en ce moment je pourrais avoir envie de quitter cette rue pour aller dans une autre parce que ces maisons-ci, ces bornes à gauche, ces trois poi-riers en bas dans le jardin du juge cantonal, tout cela a sur

 

– 198 – moi une influence antipathique, me remplit d’un sourd tour-ment. Quand je vais seul, je ne traverse jamais cette rue, je la contourne, même si cela me fait faire un détour. Qu’est-ce que c’est ?

Dagny rit :

— Je ne sais pas. Mais le docteur Stenersen appellerait certainement cela : nervosité et superstition.

— Parfaitement, c’est ainsi qu’il appellerait cela ! Ah ! quelle sottise boursoufflée !… Vous arrivez un soir dans une ville étrangère, disons cette ville-ci, pourquoi pas ? Le len-demain vous faites une promenade par les rues pour jeter un premier coup d’œil. Et au cours de cette promenade vous concevez une secrète aversion, déterminée, pour certaines rues, certaines maisons, tandis que, par d’autres rues, d’autres maisons, vous vous sentez attiré, elles vous inspi-rent un sentiment d’aise et de joie. Nervosité ? Mais je sup-pose que vous avez des nerfs comme des bouts de cordages, que, d’une manière générale, vous ne savez pas ce que c’est que la nervosité ? Continuons ! Vous marchez toujours par les rues, vous rencontrez des centaines de personnes et pas-sez devant elles, indifférent ; mais soudain – comme vous ar-rivez en bas au quai et vous arrêtez devant une pauvre petite maison en rez-de-chaussée, sans rideaux, mais avec quelques fleurs blanches dans la fenêtre – vient à votre ren-contre un homme qui vous frappe aussitôt d’une manière ou d’une autre. Vous regardez l’homme et l’homme vous re-garde. Il n’y a chez lui rien d’insolite, si ce n’est qu’il est pauvrement habillé et marche un peu courbé ; c’est la pre-mière fois de votre vie que vous le rencontrez et vous avez la bizarre intuition que l’homme s’appelle Johannes. Précisé-ment Johannes. Pourquoi vous semble-t-il qu’il s’appelle

 

– 199 – précisément Johannes ? Vous ne pouvez pas vous l’expliquer, mais vous le voyez à ses yeux, vous le remarquez aux mouvements de ses bras, vous l’entendez dans le son de ses pas ; et cela ne vient pas de ce que vous ayez jamais ren-contré auparavant un homme qui ressemblât à ce dernier et s’appelât Johannes, non cela ne vient pas de là. Car vous n’avez jamais rencontré personne que ce dernier homme vous eût rappelé. Mais vous restez là avec votre étonnement et votre mystérieuse impression, sans rien pouvoir vous ex-pliquer.

— Avez-vous rencontré un pareil homme ici en ville ?

— Non, non, se hâta-t-il de répondre, je suppose seule-ment cette ville-ci, cette maison en rez-de-chaussée et cet homme, je suppose le tout. Mais, n’est-ce pas, c’est étrange ?… Puis il arrive d’autres choses : Vous arrivez dans une ville étrangère et vous entrez dans une maison étran-gère, disons un hôtel, où vous n’avez encore jamais été. Tout à coup vous éprouvez une très forte impression que, dans le temps, il y a beaucoup d’années peut-être, il y a eu une pharmacie dans cette maison. Comment cette idée vous vient-elle ? Il n’y a rien qui rappelle le souvenir d’une phar-macie, il n’y a pas la moindre odeur de médicaments, au-cune, aucune trace de rayons sur les murs, aucune empreinte d’un comptoir sur le plancher. Et tout de même vous savez dans votre cœur, qu’il y a bien des années, il y a eu une pharmacie dans cette maison ! Vous ne vous trompez pas, vous êtes pour le moment rempli d’une mystérieuse compli-cité qui vous révèle des choses cachées. Cela ne vous est peut-être jamais arrivé ?

— Je n’y avais encore jamais pensé. Mais, maintenant que vous en parlez, il me semble que cela m’est arrivé, à moi

 

– 200 – aussi. En tout cas j’ai souvent peur dans l’obscurité, je suis angoissée sans cause. Mais c’est peut-être autre chose.

— Dieu sait ce qui est une chose et ce qui en est une autre ! Il se passe tant de choses entre le ciel et la terre, des choses singulières, délicieuses, nonpareilles, et des pressen-timents inexplicables, de muettes terreurs qui vous font fris-sonner de malaise. Imaginez-vous : entendre quelqu’un mar-cher et se frotter le long des murs par une nuit sombre. Vous êtes complètement éveillé, vous fumez une pipe, vous êtes assis à une table, les sens vagues. Vous avez la tête pleine de projets parmi lesquels vous vous débattez et vous êtes ex-traordinairement anxieux de venir à bout de tout ce qui con-cerne ces projets. Et tout à coup vous entendez très distinc-tement que quelqu’un se frotte le long des murs, dehors, sui-vant le lambris, dehors, ou même dans votre chambre, là-bas vers le poêle où vous voyez aussi une ombre sur le mur. Vous enlevez l’abat-jour de la lampe pour qu’il fasse plus clair et vous allez vers le poêle. Vous vous placez devant l’ombre et vous voyez une personne inconnue de vous, un homme de taille moyenne avec un cache-nez de laine blanc et noir autour du cou et avec des lèvres complètement bleues. Il ressemble au valet de trèfle dans le jeu de cartes norvégien. Je suppose que vous êtes plus curieux qu’effrayé, vous marchez sur le gaillard pour le balayer d’un regard ; mais il ne bouge pas, et pourtant vous êtes si près de lui que vous le voyez cligner des yeux et, au surplus, il est vivant comme vous-même. Alors vous le prenez par la douceur, vous lui dites, comme ça – quoique vous ne l’ayez jamais vu auparavant – : votre nom ne serait-il pas par hasard Homan, Bernt Homan, dites-vous. Et comme il ne répond pas, vous décidez de l’appeler Homan et vous dites : pourquoi diable ne seriez-vous pas un certain Bernt Homan ? Et vous ricanez de lui. Mais il ne bouge toujours pas et vous ne savez plus

– 201 – comment le prendre. Alors vous reculez d’un pas, vous poin-tez vers lui le tuyau de votre pipe et vous dites : Bisque ! Mais il ne fait pas mine de sourire. Et voilà le diable déchaî-né. Vous vous fâchez et donnez à l’homme une bonne bour-rade. Mais voilà que l’homme a l’air de se trouver dans un autre endroit à proximité, mais votre bourrade ne semble pourtant pas le concerner le moins du monde. Il ne tombe pas, il fourre les deux mains dans ses poches, les enfonce bien dans ses poches, remonte les épaules et prend une mine comme s’il voulait dire : Et puis, après ? Tant ça l’a peu af-fecté que vous lui ayez donné une bourrade. Et puis, après ! répondez-vous, furieux, en lui allongeant un coup dans le creux de l’estomac. Et vous assistez à la chose suivante : après le dernier coup l’homme commence à s’évaporer, vous êtes là et vous le voyez, de vos propres yeux, qui s’efface pe-tit à petit, devient de plus en plus indistinct et finalement il ne reste plus rien de lui que le ventre qui disparaît à son tour. Mais, tout le temps, l’homme a tenu ses poings dans ses poches et vous a regardé avec cette expression de défi qui semblait dire : Et puis, après ?

Dagny rit de nouveau.

— Ah ! quelles étranges aventures vous vivez ! Mais, après ? Comment cela se passe-t-il ensuite, à la fin ?

— Eh ! bien, quand vous vous rasseyez à la table et que vous allez recommencer à vous occuper de vos projets, vous découvrez que vous vous êtes broyé les phalanges sur le mur. Mais ce que je voulais dire, c’est ceci : racontez l’histoire le lendemain à vos amis et connaissances, vous en entendrez. Vous dormiez, répondront-ils. Héhéhé, mais oui, vous dormiez, quoique Dieu et tous ses anges sachent que vous n’avez pas dormi. C’est pure grossièreté et sagesse de

 

– 202 – primaire d’appeler cela sommeil alors que vous vous teniez parfaitement éveillé debout à côté d’un poêle, que vous fu-miez votre pipe et que vous avez causé avec un homme. Alors arrive le médecin. C’est un excellent médecin qui re-présente la science, avec la bouche pincée et un air supé-rieur. Cela, dit-il, mais ce n’est que de la nervosité, cela, dit-il. Ah ! Dieu ! Quelle comédie ! Bon. Mais c’est de la nervosi-té, cela, dit-il. Pour le cerveau du médecin, c’est une chose de telles et telles dimensions, tant de pouces en hauteur et tant de pouces en largeur, quelque chose qu’on peut prendre dans la main, de la bonne, compacte nervosité. Et il prescrit du fer et de la quinine sur un bout de papier et vous guérit séance tenante. Mais dites, quelle obtusité et quelle logique de rustre de pénétrer – avec ses dimensions et sa chimie – dans un domaine où même les âmes fines et sages n’ont pas pu s’expliquer la chose.

— Vous allez perdre un bouton, dit la jeune fille.

— Je perds un bouton ?

— Elle indiqua du doigt, en souriant, un bouton de la veste de Nagel qui pendait et se balançait au bout d’un fil.

— Si vous l’enleviez tout à fait ? Vous allez bientôt le perdre.

Nagel lui obéit, tira un couteau de sa poche et coupa le fil. En tirant son couteau il fit tomber de sa poche quelque menue monnaie et une médaille suspendue à un ruban en lamentable état. Il se baissa vivement et ramassa les objets tandis que Dagny, arrêtée, le regardait. Alors elle dit :

— Est-ce une médaille ? Mais comment la traitez-vous, regardez le ruban ! Quelle médaille est-ce ?

 

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— C’est une médaille de sauvetage… surtout n’allez pas croire que ce soit grâce à quelque mien mérite qu’elle se trouve dans ma poche. C’est simplement du bluff.

Dagny regarda Nagel. Son visage était parfaitement calme, ses yeux bien ouverts comme s’il ne mentait pas le moins du monde. Elle tenait toujours la médaille à la main.

— Allez-vous recommencer ! dit-elle. Si vous ne l’avez pas méritée vous-même, comment pouvez-vous conserver une telle chose, la porter sur vous ?

— Je l’ai achetée ! cria-t-il, et il rit. Elle est mienne, ma propriété, je la possède comme je possède mon canif, mon bouton de veste. Pourquoi donc devrais-je la jeter ?

— Mais, acheter une médaille ! dit-elle.

— Oui, c’est du bluff, je ne le nie pas ; mais que ne fait-on pas, bien souvent. À certaine occasion, je l’ai portée toute une journée, j’ai fanfaronné avec, j’ai accepté un toast en son honneur, héhéhéhéhé ! Une sorte de bluff en vaut bien une autre ?

— On a gratté le nom, reprit la jeune fille.

Nagel changea soudain de mine et tendit la main vers la médaille.

— Le nom est gratté ? Ce n’est pas possible ; laissez-moi voir. C’est simplement un accident qui lui est arrivé dans ma poche. Je l’ai portée avec de la monnaie, c’est toute l’histoire.

Dagny le regarda avec méfiance. Tout à coup il claque des doigts et s’écrie :

 

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— Comme je puis être distrait ! Le nom est gratté, vous avez raison, c’est tout à fait exact. En effet ce n’était pas mon nom qui était gravé là, c’était le nom du propriétaire, le nom du sauveteur. Je l’ai fait sauter aussitôt que j’ai eu la mé-daille. Je vous prie de m’excuser de ne pas vous avoir ren-seignée sur ce point dès le premier moment, ce n’était pas pour mentir. Je pensais en effet à autre chose : comment en êtes-vous venue si soudainement à vous énerver de voir ce bouton de veste qui était sur le point de tomber ? Et après, s’il était tombé ? Serait-ce une manière de réponse à ce que j’ai dit de la nervosité et de la science ?

Pause.

— Mais c’est cependant une étonnante sincérité dont vous faites toujours preuve vis-à-vis de moi, dit la jeune fille, sans répondre à sa question. Je n’en vois pas l’utilité. Vos conceptions sont quelque peu insolites ; en dernier vous me laissez entendre qu’à le bien prendre tout n’est que bluff, rien n’est noble, rien n’est pur, rien n’est grand ; est-ce votre opi-nion ? Est-ce que cela peut être exactement la même chose, que l’on achète une médaille pour tant et tant de couronnes, ou qu’on la conquière soi-même par telle ou telle action d’éclat ?

Nagel ne répondit pas. Elle continua tout à fait lente-ment et sérieusement :

— Je ne vous comprends pas. Je puis, par moments, en vous entendant parler, je puis me demander si vous avez vraiment votre raison. Pardon de vous dire cela ! Vous m’inquiétez un peu plus à chaque fois, vous me troublez même ; vous brouillez mes idées sur toutes choses, peu im-porte de quoi vous parliez, vous mettez tout sens dessus des-sous. Comment cela peut-il se faire ? Je n’ai rencontré per-

– 205 – sonne qui, à ce degré, contredît tout en moi. Dites-moi ; dans quelle proportion pensez-vous vous-même ce que vous dites ; quelle est votre opinion de cœur ?

Elle avait interrogé avec un tel sérieux, une telle chaleur, que Nagel en tressaillit.

— Si j’avais un Dieu, dit-il alors, un Dieu qui soit vrai-ment pour moi sublime et sacré, je jurerais par ce Dieu que je pense sincèrement tout ce que je vous ai dit, absolument tout, et que mon intention est d’agir pour le mieux, même quand je vous trouble. La dernière fois que nous avons causé ensemble, vous avez dit que j’étais la contradiction même de tout ce que les autres gens pensent des choses. Oui, c’est vrai, je reconnais que je suis une contradiction vivante et je ne le comprends pas moi-même. Mais je suis hors d’état de concevoir que les autres gens aussi n’ont pas des choses la même idée que moi. À tel point les questions me paraissent simples et transparentes et tant je vois leur corrélation dans une clarté éblouissante. Ceci est mon opinion de cœur, Ma-demoiselle ; plût à Dieu que je puisse vous amener à me croire, maintenant et toujours !

— Maintenant et toujours, oh ! non, je ne veux pas pro-mettre cela.

— J’y attache une importance si infinie, dit-il.

Ils étaient arrivés dans la forêt, ils marchaient si près l’un de l’autre que souvent leurs manches se frôlaient, et l’air était si calme qu’il leur suffisait de parler très doucement. De temps à autre un oiseau gazouillait.

Nagel s’arrêta brusquement et fit aussi arrêter la jeune fille.

 

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— Comme j’ai eu envie de vous voir, ces jours-ci, dit-il. Non, non, ne vous effrayez pas ; je ne dirai presque rien, et je n’obtiendrai rien, je ne me fais sur ce point aucune, aucune illusion. Du reste vous ne me comprenez peut-être même pas, je pars à faux et je parle de travers, je dis ce que je ne voudrais pas dire…

Quand il se tut, Dagny dit :

— Comme vous êtes étrange aujourd’hui.

Là-dessus elle voulut se remettre en marche.

Mais Nagel l’arrêta de nouveau.

— Chère Mademoiselle, attendez un peu ! Ayez un peu d’indulgence pour moi aujourd’hui ! J’ai peur de parler, je crains que vous ne m’interrompiez et ne me disiez : Allez-vous en ! Et cependant j’ai pesé tout ceci durant maintes heures de veille.

Elle le regarda, de plus en plus étonnée, et demanda :

— Où voulez-vous en venir ?

— Où je veux en venir ? Me permettez-vous de vous le dire sans détours ? Je veux en venir à ceci… à ceci… que je vous aime, Mademoiselle Kielland. À vrai dire, je ne com-prends pas non plus que cela puisse vous étonner à ce point, je suis un homme de chair et d’os, je vous ai rencontrée et j’ai été charmé par vous, cela n’a rien de si singulier ? Que je n’aie peut-être pas dû vous l’avouer, c’est une autre affaire.

— Non, vous n’auriez pas dû.

— Mais à quoi ne peut-on être poussé ? Je vous ai même calomniée par pur amour pour vous, je vous ai traitée de co-

 

– 207 – quette et j’ai essayé de vous rabaisser, simplement pour me consoler moi-même et pour me dédommager parce que je vous savais inaccessible pour moi. Cela fait la cinquième fois que je vous rencontre, et je ne me suis cependant pas trahi avant la cinquième fois, quoique j’eusse pu le faire dès la première. En outre, c’est aussi mon anniversaire aujourd’hui, j’ai vingt-neuf ans, et j’étais heureux et j’ai chanté depuis que j’ai ouvert les yeux ce matin. Je pensais – oh ! naturellement c’est ridicule que l’on puisse inventer de pareilles sottises – mais je pensais à part moi : si tu la rencontres aujourd’hui et si tu lui avoues tout, cela ne peut peut-être pas nuire que, par-dessus le marché, ce soit ton anniversaire. Tu peux lui raconter cela aussi et peut-être sera-t-elle plus encline à te pardonner en un tel jour. Vous souriez ? Ah ! combien c’est ridicule ; mais il n’y a plus moyen d’y revenir, malgré tout. Je vous offre mon tribut, de même que tous les autres.

— C’est bien triste que ceci vous soit arrivé aujourd’hui, dit la jeune fille. Vous n’avez pas eu de chance cette année pour votre anniversaire. C’est tout ce que j’en puis dire.

— Non, naturellement… Dieu, quel pouvoir vous avez ! Je comprends que l’on puisse être poussé à n’importe quoi, à cause de vous. Même maintenant, quand vous avez dit ces derniers mots qui n’étaient pas précisément joyeux à en-tendre, même alors, votre voix était comme un chant. C’était littéralement comme si tout se mettait à fleurir en moi. Comme c’est étrange ! Savez-vous que j’ai erré autour de votre maison la nuit pour essayer de vous entrevoir dans une fenêtre, que je me suis agenouillé ici dans la forêt et que j’ai imploré Dieu pour vous, moi qui ne crois même pas autre-ment à Dieu. Voyez-vous ce tremble ? J’ai choisi de m’arrêter justement ici maintenant parce que, juste au pied de ce tremble, je me suis agenouillé plusieurs nuits, effondré

– 208 – de désespoir, stupide et éperdu, simplement parce que vous ne sortiez plus jamais de mes pensées. D’ici je vous ai dit : bonne nuit ! chaque soir, j’ai prié le vent et les étoiles de vous porter mon salut et je crois que vous devez l’avoir reçu en songe.

— Pourquoi m’avez-vous dit tout cela ? Ne savez-vous pas que je…

— Si, si, interrompit-il avec une émotion extraordinaire. Je sais aussi ce que vous vouliez dire : que vous appartenez à un autre depuis longtemps et que je suis sans doute un mal-honnête personnage qui viens m’imposer, maintenant qu’il est trop tard, pourquoi ne le saurais-je pas ? Ah ! pourquoi, alors, vous ai-je dit tout cela ? Eh ! bien, pour vous influen-cer, pour faire impression sur vous et vous amener à réflé-chir. Par Dieu, je dis la vérité maintenant, je ne peux pas faire autrement. Je sais que vous êtes fiancée, que vous avez un amoureux que vous aimez et que je ne puis donc aboutir à rien ; oui, mais tout de même j’ai voulu essayer de vous in-fluencer un peu, je ne voulais pas abandonner tout espoir. Figurez-vous cette pensée : abandonner tout espoir, et peut-être me comprendrez-vous mieux. Quand j’ai dit tout à l’heure que je ne m’attendais pas à obtenir quelque chose, je mentais. Je ne l’ai dit aussi que pour vous tranquilliser provi-soirement et pour gagner du temps, pour que vous n’éprouviez pas trop d’anxiété d’un seul coup. Dites, est-ce que je dis des folies ? Je ne veux pas dire que vous m’ayez jamais laissé espérer quoi que ce soit et je ne me suis vrai-ment pas imaginé non plus que je pouvais supplanter quelqu’un. Ah ! l’idée ne m’en est même jamais venue. Mais, pendant des heures désolées, j’ai pensé à part moi : oui, elle est fiancée et elle partira bientôt, adieu !… mais elle n’est pas encore absolument perdue, elle n’est pas déjà partie, dé-

– 209 – jà mariée, déjà morte ; qui sait ! Et si j’essayais tout, peut-être serait-il encore temps ! Vous êtes devenue ma pensée constante, ma pensée forcée, je vais et vous vois dans toutes choses et j’appelle « Dagny » toutes les rivières bleues. Je ne crois pas qu’il se soit écoulé un seul jour dans ces semaines sans que j’aie pensé à vous. Peu importe le moment du jour où je sors de l’hôtel, aussitôt que j’ouvre la porte et que je sors sur le perron, cet espoir traverse mon cœur : peut-être vas-tu la rencontrer ! et mon regard vous cherche de tous les côtés. Maintenant que je vous le dis, je ne le comprends plus, mais c’est plus fort que moi. Croyez-moi, si j’ai fini par me rendre, du moins ne me suis-je pas rendu sans résistance. Ce n’est pourtant pas encourageant de savoir en son for inté-rieur que vos efforts sont lamentablement perdus et de ne pouvoir s’empêcher de faire des efforts ; c’est pourquoi aussi l’on résiste jusqu’au dernier moment. Mais, quand cela ne sert absolument à rien ! On peut inventer tant de choses, tant de choses, quand on est assis à sa fenêtre dans sa chambre toute une nuit durant, et que l’on ne peut dormir. On tient un livre à la main, mais on ne lit pas ; on serre les dents, encore et encore, et on lit trois lignes, puis on ne peut plus et on re-ferme le livre en secouant la tête. Le cœur vous bat folle-ment, on murmure sans voix des mots secrets, des mots suaves, pour soi, on appelle un nom et on le baise dans sa pensée. Et la pendule sonne, deux heures, quatre heures, six heures ; puis on veut en finir et on prend la résolution, à la prochaine fois qu’on en trouvera l’occasion, de risquer le saut et de tout avouer… Si j’osais vous adresser une prière en ce moment, je vous prierais de garder le silence. Je vous aime, mais taisez-vous, taisez-vous. Attendez trois minutes.

Dagny l’avait écouté, absolument consternée, sans arti-culer une parole en réponse. Ils n’avaient pas fait un pas.

 

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— Oh ! vous devez être fou ! dit-elle en secouant la tête. » Et, désolée et blême, au point que ses yeux parais-saient bleuâtres comme la glace, elle ajouta : « Vous savez que je suis déjà fiancée, vous vous en souvenez, vous partez de là, et néanmoins…

— Mais oui, je le sais ! Pourrais-je oublier son visage et son uniforme ? Il est vraiment bel homme et ce n’est pas que je lui trouve des défauts, mais je pourrais bien le souhaiter mort et disparu. À quoi sert-il que je me sois dit à moi-même cent fois : ici tu n’arriveras à rien. Je cesse plutôt de penser à cette impossibilité et je me dis à moi-même : mais si, je puis bien arriver à quelque chose, il peut survenir tant de choses, il y a encore de l’espoir… Et, n’est-ce pas, il y a de l’espoir ?

— Non, non, ne me désespérez pas complètement ! cria la jeune fille. Où voulez-vous m’entraîner ? À quoi songez-vous ? Pensez-vous que je doive… Grand Dieu, ne parlons plus de cela, je vous en prie. Allez-vous en ! Voilà que vous avez tout gâché par quelques sottes paroles, vous avez même gâché toutes nos conversations, car nous ne pouvons plus nous rencontrer. Pourquoi avez-vous fait cela ? Ah ! si j’avais su ! Mais, restez-en là, je vous en prie, aussi bien pour vous que pour moi. Vous comprenez bien que je ne puis rien être pour vous ; je ne conçois pas comment vous avez jamais pu vous imaginer le contraire. Que cela ne dure pas plus longtemps ! Il faut rentrer chez vous et tâcher de prendre votre mal en patience. Grand Dieu, cela me fait sincèrement peine pour vous, à moi aussi ; mais je ne puis agir autrement.

— Mais sera-ce aujourd’hui l’adieu ? Est-ce que je vous vois pour la dernière fois ? Non, non, écoutez ! Je promets d’être calme, de parler de toutes autres choses, et jamais de celle-ci ; alors, nous nous rencontrerons ? Puisque je serai

 

– 211 – tout à fait calme ? Ce pourrait être un jour que vous seriez peut-être lasse de tous les autres ; seulement que ce ne soit pas la toute dernière fois aujourd’hui. Voilà encore que vous secouez la tête… votre tête charmante, mais vous la se-couez… Comme tout, tout est impossible… Même si vous ne vouliez pas me le permettre, mais que vous répondiez tout de même oui, et que vous mentiez un peu pour me donner une joie. Car cette journée deviendra triste, très triste, et pourtant je chantais ce matin. Seulement une fois encore !

— Vous ne devriez pas me demander cela. Puisque je ne puis le promettre. En outre, à quoi cela servirait-il ? Allez-vous en donc, faites cela ! Peut-être aussi nous rencontre-rons-nous, je ne sais pas, mais cela peut bien arriver. Non, partez maintenant, entendez-vous, s’écria-t-elle avec impa-tience. C’est une vraie charité que vous me ferez, ajouta-t-elle.

Pause. Nagel la regardait fixement, sa poitrine haletait fortement. Puis il rassembla ses forces et salua ; il laissa tomber sa casquette et tout à coup il saisit la main que la jeune fille ne lui avait pas tendue et la serra rudement entre les siennes. Dagny poussa un petit cri et Nagel la lâcha aussi-tôt, malheureux, complètement désespéré de lui avoir causé cette douleur. Et il demeura là à la suivre des yeux quand elle partit. Quelques pas encore et elle aurait disparu ! Une rougeur lui monte au visage, il se sent offensé et se mord les lèvres, il veut s’en aller, lui tourner le dos, dans une ten-dresse furieuse. Tout compte fait, il était tout de même un homme ; c’était bien, tout était bien, adieu…

Tout à coup Dagny se retourna et dit :

— Et il ne faut pas rôder la nuit autour du presbytère. Je vous en prie, surtout ne faites pas cela. C’est donc vous qui

– 212 – avez fait aboyer le chien si furieusement plusieurs nuits. Une nuit, papa était sur le point de se lever. Vous n’avez pas le droit de faire cela, entendez-vous. J’espère que vous ne vou-lez pas faire notre malheur à tous deux.

Rien que ces mots ; mais au son de sa voix, la colère de Nagel avait tout de même passé, il secoua la tête.

— Et pourtant c’était mon anniversaire aujourd’hui ! dit-il. Sur ce, il mit un de ses bras devant son visage et partit.

Dagny le suivit des yeux, hésita un instant, puis revint sur ses pas en courant. Elle lui saisit le bras.

— Pardonnez-moi, mais il ne peut en être autrement, je ne puis rien être pour vous. Mais peut-être nous rencontre-rons-nous plus tard ; ne croyez-vous pas ? Maintenant, il faut que je m’en aille.

Elle tourna sur ses talons et s’éloigna rapidement de Na-gel.

 

– 213 –