Mystères

Knut Hamsun · Chapitre 16 sur 23

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Mystères

Chapitre XVI

 

 

Le jeudi arriva, il pleuvait un peu, mais la kermesse fut tout de même ouverte le soir à grand orchestre et avec la plus grande affluence. Toute la ville s’y était rendue ; même de la campagne il arrivait des gens pour prendre part à cette réjouissance inaccoutumée.

Quand Johan Nagel entra dans la salle des fêtes, à neuf heures, le local était plein. Il trouva une place en bas près de la porte où il resta quelques minutes pour écouter un dis-cours. Il était pâle et portait comme toujours son costume jaune ; mais il avait enlevé le pansement de sa main ; les deux plaies étaient presque guéries.

Il vit le docteur et Madame Stenersen en haut près de la tribune ; un peu à leur droite se tenait aussi Minûte avec les autres acteurs des tableaux vivants, mais Dagny n’était pas là.

La chaleur des bougies et de tous ces corps humains pressés les uns contre les autres le chassa bientôt de la salle ; dans la porte il rencontra le suppléant Reinert qu’il salua, mais il ne reçut en réponse qu’un petit signe de tête. Il resta debout dehors dans le couloir.

Il découvre alors quelque chose qui, un long moment après, continua à occuper ses pensées et éveilla sa curiosité ; à sa gauche une porte est ouverte, donnant sur une pièce at-tenante où le public avait accroché ses manteaux, et, à la lumière de la lampe de cette pièce, il voit distinctement Da-gny Kielland debout, en train de tripoter son pardessus, à lui,

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Nagel, qu’il avait accroché à une patère. Il ne se trompait pas ; il n’y avait personne en ville qui eût un pareil pardessus d’été jaune ; c’était vraiment le sien, il se rappelait en outre exactement où il l’avait accroché. Dagny ne faisait rien d’autre, elle avait l’air de chercher quelque chose et, en même temps, profitait de l’occasion pour tâter de la main, à plusieurs reprises, tout le long de son pardessus. Il se dé-tourna instantanément pour ne pas la surprendre.

Ce petit événement lui fit aussitôt perdre son calme. Que cherchait-elle et qu’avait-elle à faire avec son pardessus ? Il ne cessait d’y réfléchir et ne pouvait l’oublier. Dieu sait, peut-être avait-elle voulu explorer ses poches pour voir s’il y cachait une arme à feu ; elle le croyait peut-être assez fou pour se livrer à n’importe quelle extravagance. Mais, suppo-sons qu’elle ait mis dans le pardessus une lettre pour lui ? Il alla vraiment jusqu’à s’imaginer cette pure impossibilité. Non, non, elle avait simplement cherché son propre man-teau, tout cela n’était qu’un hasard ; comment pouvait-il nourrir de telles improbables chimères !… Cependant, un peu plus tard, quand il vit Dagny se frayer un chemin à tra-vers la salle, il sortit aussitôt et alla sonder les poches de son pardessus, avec des battements de cœur. Il n’y avait pas de lettre, rien, seulement ses gants et son mouchoir.

Des applaudissements éclatèrent dans la salle, le dis-cours d’ouverture du maire était terminé. Et maintenant le public refluait dans les couloirs, dans les pièces attenantes, vers tous les endroits frais et s’y installait tout autour le long des cloisons pour prendre des rafraîchissements. Costumées en serveuses, en tabliers blancs et la serviette sur le bras, de nombreuses jeunes dames de la ville circulaient avec des plateaux et des verres dans les deux mains.

 

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Nagel chercha Dagny ; on ne l’apercevait nulle part. Il salua Mademoiselle Andresen qui, elle aussi, avait un tablier blanc ; il demanda du vin et elle lui apporta du champagne.

Il lui jeta un regard étonné.

— Mais, vous ne buvez pas autre chose, dit-elle en sou-riant.

Cette attention quelque peu méchante donna toutefois à Nagel un peu plus d’animation qu’il n’en avait eu jusqu’ici. Il pria Mademoiselle Andresen de boire un verre de cham-pagne avec lui et, de fait, elle s’assit aussitôt, bien qu’elle fût fameusement occupée. Nagel la remercia de son amabilité, lui fit compliment de son costume et se montra ravi d’une broche ancienne qu’elle portait au col de sa robe. Elle avait bonne tournure ; le long visage aristocratique au grand nez était extrêmement fin, d’une finesse presque morbide, et il ne changeait pas d’expression, ne faisait pas de mouvements nerveux. Elle parlait avec un calme volontaire, on avait, dans sa société, un sentiment de sécurité, c’était la dame, la femme.

Quand elle se leva, Nagel dit :

— Il doit y avoir ici ce soir une personne à qui je vou-drais bien témoigner une petite attention, c’est Mademoiselle Gude, Martha Gude, je ne sais si vous la connaissez ? J’ai en-tendu dire qu’elle était entrée ici. Je ne saurais dire combien j’aimerais lui faire un peu plaisir d’une manière ou d’une autre ; elle vit tellement isolée, Minûte m’a raconté un peu son histoire. Ne croyez-vous pas, Mademoiselle, que je puisse l’inviter à venir ici avec nous ? Bien entendu, à suppo-ser que vous-même ne voyiez aucun inconvénient à l’avoir près de vous.

 

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— Oh ! non, loin, bien loin de là ! répond Mademoiselle Andresen ; et je vais avec plaisir la chercher tout de suite. Je sais où elle est assise.

— Mais vous revenez aussi ?

— Oui, merci.

Tandis que Nagel est assis là à attendre, entrent le sup-pléant Reinert, le professeur et Dagny. Nagel se lève et salue. Dagny était pâle, elle aussi, malgré la chaleur ; elle portait une robe jaunâtre avec des manches courtes et, au cou, une chaîne d’or beaucoup trop grosse. Cette chaîne d’or lui allait extrêmement mal. Dagny s’arrêta un instant près de la porte ; elle tenait une main derrière son dos et tripotait sa natte.

Nagel alla vers elle. Il la pria, en quelques mots passion-nés, de lui pardonner encore ses grandes fautes du vendredi précédent ; ce seraient les dernières, les toutes dernières ; elle n’aurait plus jamais l’occasion de lui rien pardonner. Il parlait bas, il dit les mots qu’il fallait dire et s’arrêta.

Dagny l’écouta, le regarda même et, quand il eut fini, elle dit :

— Je ne sais presque plus de quoi vous parlez, je l’ai ou-blié, je veux l’oublier.

Sur quoi elle s’en alla. Elle l’avait regardé avec une grande indifférence.

Les gens bourdonnaient de tous les côtés, on entendait le cliquetis des tasses et des verres, le claquement des bou-chons, des rires, des appels et, de l’intérieur de la salle, la fanfare de la ville qui jouait supérieurement mal…

 

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Quand Mademoiselle Andresen et Martha entrèrent, Mi-nûte aussi les accompagnait ; tous s’assirent à la table de Nagel où ils restèrent un quart d’heure. De temps à autre Mademoiselle Andresen présentait à la ronde un plateau aux gens qui demandaient du café ; à la fin elle disparut tout à fait, elle avait par trop à faire.

Les différents numéros du programme se succédèrent ; un quatuor vocal chanta, l’étudiant Öien déclama à pleine voix un poème de sa composition, deux dames jouèrent du piano et l’organiste donna son premier solo de violon. Dagny était toujours assise avec les deux messieurs. Finalement on vint chercher Minûte, il fallait qu’il aille faire des courses, il fallait se procurer de nouveaux verres, de nouveaux sand-wiches, tout avait été calculé trop juste pour cette cohue, cette cohue de petite ville.

Quand Nagel fut demeuré seul avec Martha, elle aussi se leva et voulut s’en aller. Elle ne pouvait pas rester là toute seule, elle avait déjà vu le suppléant faire ses remarques et que Mademoiselle Kielland en avait ri. Non, il valait mieux qu’elle s’en allât.

Mais Nagel la persuada de boire en tout cas encore une petite coupe. Martha était vêtue de noir ; sa robe neuve allait bien mais ne lui seyait pas, elle vieillissait cette fille à l’aspect singulier et tranchait par trop avec ses cheveux blancs. Seuls les yeux couvaient d’un feu ardent et, quand elle riait, son visage devenait vraiment plein de vie.

Nagel dit :

— Eh ! bien, vous amusez-vous ? Êtes-vous heureuse ce soir ?

— Oui, merci ! répondit-elle, je suis heureuse.

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Nagel s’entretenait avec elle sans arrêt, se réglait sur elle ; il imagina de lui raconter une histoire drôle dont elle rit beaucoup, il s’agissait de la manière dont il était entré en possession de l’une de ses précieuses sonnailles. Un trésor, une antiquité inestimable ! Elle portait gravé un nom de

vache, même que la vache, s’appelait Öystein26 de sorte que ce devait avoir été très certainement un taureau…

Ici Martha se mit tout à coup à rire. Elle s’oublia elle-même, oublia où elle était, secoua la tête et rit comme un en-fant de cette pauvre drôlerie. Elle était littéralement rayon-nante.

— Pensez, dit Nagel, je crois que Minûte était jaloux.

— Non, répondit-elle, avec hésitation.

— J’ai eu cette impression. Du reste je préfère aussi res-ter ici tout seul avec vous. C’est amusant de vous entendre rire.

Elle ne répondit pas et baissa les yeux.

Et ils continuèrent à causer. Nagel était tout le temps placé de manière à pouvoir voir la table de Dagny.

Quelques minutes passèrent. Mademoiselle Andresen revint pour un instant, dit quelques paroles, but une gorgée de son verre et repartit.

Alors Dagny quitta soudain sa place et vint à la table de Nagel.

 

26 Öystein est un prénom masculin.

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— Comme vous vous amusez, ici ! dit-elle, et sa voix tremblait un peu. Bonsoir, Martha ! De quoi riez-vous donc ?

— Nous nous amusons de notre mieux, répondit Nagel. Je bavarde à bride abattue et Mademoiselle Gude est bien trop indulgente pour moi, elle a ri maintes et maintes fois… oserions-nous vous offrir un verre de champagne ?

Dagny s’assit.

Une rafale d’applaudissements particulièrement nourrie dans la salle des fêtes fournit à Martha un prétexte pour se lever et aller voir ce qui se passait. Elle se retira de plus en plus loin ; à la fin, elle leur cria : C’est un prestidigitateur, il faut que je voie cela ! Et elle s’en alla.

Pause.

— Vous avez abandonné votre société, dit Nagel, et il en aurait dit davantage, mais Dagny l’interrompit brusquement :

— Et vous, c’est la vôtre qui vous a abandonné.

— Oh ! elle reviendra bien. Est-ce que Mademoiselle Gude n’a pas l’air étrange ? Ce soir elle est joyeuse comme une enfant.

À cela, Dagny ne répondit pas, elle demanda :

— Avez-vous fait un petit voyage ?

— Oui.

Pause.

— Trouvez-vous vraiment que ce soit si amusant ici ce soir ?

 

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— Moi ? Je ne sais même pas du tout ce qui se passe, répondit Nagel. Je ne suis pas venu ici précisément pour m’amuser.

— Et pourquoi donc êtes-vous venu ?

— Pour pouvoir vous revoir, naturellement. Oh ! seule-ment à distance, naturellement, en silence…

— Oui-da. Et c’est à cette occasion que vous amenez une dame ?

Nagel ne comprit pas cette phrase. Il regarda Dagny et réfléchit.

— Est-ce Mademoiselle Gude que vous voulez dire ? Je ne sais pas ce que je dois répondre. On m’a tant raconté de choses sur elle, elle vit seule chez elle, année après année, il ne se trouve pas l’ombre d’une joie dans sa vie. Ce n’est pas moi qui l’ai amenée ici, je voulais seulement lui faire un peu la conversation ici pour qu’elle ne s’ennuie pas, c’est tout. C’est Mademoiselle Andresen qui l’a fait venir à cette table. Dieu, comme la pauvre a été malheureuse ! Aussi ses che-veux sont tout blancs…

— Mais, vous n’allez pas croire… vous n’allez tout de même pas vous imaginer que je suis jalouse ; hein ? Vous vous trompez ! Oui, je me souviens que vous avez raconté l’histoire d’un fou qui se promenait dans vingt-quatre voi-tures ; l’homme était b…b…bègue, comme vous disiez, et il devint amoureux d’une jeune fille qui s’appelait Klara. Oh ! oui, je m’en souviens assez clairement. Et Klara qui ne vou-lait pas avoir affaire à cet homme, ne toléra pas non plus que sa sœur bossue l’épousât. Je ne sais pas pourquoi vous m’avez raconté cela, vous devez le savoir mieux que moi, ce-la m’est égal. Mais vous ne réussirez pas à me rendre ja-

– 297 – louse, si c’est cela que vous avez voulu obtenir ce soir. Non ! ni vous, ni votre b…b…bègue !

— Mais, grand Dieu ! dit Nagel, vous ne pouvez pas pen-ser ce que vous dites.

Pause.

— Si, je le pense, répondit Dagny.

— Vous pensez que je me conduirais de la sorte si je voulais vous rendre jalouse ? Donner rendez-vous à une dame de quarante ans, la laisser partir, la lâcher aussitôt que vous arrivez… Il faut que vous me croyiez bien bête.

— Je ne sais pas du tout ce que vous êtes, je sais seule-ment que vous vous êtes imposé à moi par surprise et que vous m’avez procuré les heures les plus pénibles de ma vie et que, maintenant, je ne me comprends plus moi-même. Je ne sais pas si vous êtes bête, je ne sais pas non plus si vous êtes fou ; mais je ne m’occupe pas de le débrouiller, car ce que vous êtes m’est indifférent.

— Oui, cela doit l’être, dit Nagel.

— Et pourquoi cela ne me serait-il pas indifférent ? con-tinua Dagny, irritée de son acquiescement. Qu’ai-je affaire à vous, grand Dieu ? Vous vous êtes mal conduit avec moi et je devrais, par-dessus le marché, aller m’occuper de vous ? Et cependant, vous me racontez une histoire pleine d’allusions ; j’en suis sûre, ce n’est pas sans motif que vous m’avez racon-té l’histoire de Klara et de sa sœur, certainement non ! Mais pourquoi me poursuivez-vous ? Je ne veux pas dire : en ce moment, cette fois-ci c’est moi qui vous ai cherché, mais d’une manière générale, pourquoi ne me laissez-vous pas tranquille, en général ? Et, que je me sois arrêtée ici une mi-

 

– 298 – nute et que j’aie échangé quelques paroles avec vous, vous l’interprétez volontiers comme une preuve que je tiens tel-lement, que j’attache une telle importance…

— Non, chère Mademoiselle, je ne m’imagine rien.

— Non ? Mais je ne sais pas du tout si vous dites la véri-té, je n’en sais absolument rien. Je doute de vous, je me mé-fie de vous et je vous soupçonne, je dirais presque, d’être ca-pable de tout. Il est bien possible que je sois injuste envers vous en ce moment et, pour une fois, je puis bien avoir, moi aussi, la permission de vous faire de la peine. Je suis si lasse de toutes vos allusions et de toutes vos combinaisons…

Nagel ne disait rien, il faisait tourner lentement son verre sur la table. Mais, quand Dagny répéta qu’elle ne le croyait pas, il se contenta de répondre :

— Ah ! je le mérite bien.

— Oui, continua-t-elle, et je vous crois même extrême-ment peu. J’ai même eu un soupçon au sujet de vos épaules, j’ai pensé que vos larges épaules pourraient bien n’être que de l’ouate. J’avoue franchement que je suis entrée, il n’y a qu’un moment, dans cette pièce-là et ai examiné votre par-dessus pour voir si vous ne portiez pas des épaules rembour-rées. Et, bien que l’expérience m’ait donné tort et qu’il n’y ait rien de faux dans vos épaules, j’ai malgré tout des soupçons, je n’y puis rien. Vous pourriez certainement, par exemple, employer n’importe quel moyen pour vous faire de quelques pouces plus grand que vous ne l’êtes, attendu que vous n’êtes pas particulièrement grand. Je crois fermement que vous seriez capable d’user d’un pareil moyen s’il en existait un. Mais, Grand Dieu ! comment ne pas concevoir de mé-fiance à votre égard ! Qui êtes-vous, au fond ? Et pourquoi

 

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êtes-vous venu dans cette ville ? Vous ne vous présentez même pas sous votre vrai nom, vous vous appelez en réalité Simonsen, tout bonnement Simonsen ! Je l’ai appris à l’hôtel. Il paraît que vous auriez reçu la visite d’une dame qui vous connaissait et qui vous a crié : Simonsen ! avant que vous pussiez l’en empêcher. Dieu, comme c’est ridicule et bête, cela aussi ! On raconte en ville que vous vous amusez à faire fumer des cigares aux petits garçons et que vous commettez scandale sur scandale dans la rue. Ainsi, vous auriez deman-dé à une bonne que vous avez rencontrée un jour sur le mar-ché, vous lui auriez demandé, en présence de plusieurs per-sonnes, demandé… quelque chose… Et, malgré tout, vous trouvez tout à fait normal de me faire des déclarations et de vous présenter sur mon chemin à tout bout de champ et… C’est cela qui me torture si indiciblement, que vous puissiez l’oser…

Elle s’arrêta. Quelques contractions autour de sa bouche trahissaient son émotion, chaque parole qu’elle disait était véhémente et profondément sentie, elle pensait ce qu’elle di-sait et elle n’y allait pas de main morte. Il y eut une courte pause, puis Nagel répondit :

— Oui, vous avez raison, je vous ai causé bien du tour-ment… Il est clair que si on surveille quelqu’un jour après jour un mois durant, si l’on note toutes ses paroles et tout ce qu’il entreprend, on finira bien par trouver quelque chose de mal à quoi s’accrocher. On peut aussi faire légèrement tort à ce quelqu’un, mais cela n’a pas grande importance, je l’avoue. La ville, ici, n’est pas grande, mes manières sautent quelque peu aux yeux, on se cogne à moi, tous ont un œil au bout de chaque doigt dès que je suis en vue ; c’est inévitable. Et puis, je ne suis pas comme je devrais être.

 

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— Ah ! Seigneur ! dit Dagny, d’un ton bref et tranchant, c’est naturellement parce que la ville est si petite que l’on vous observe tant, je le dis moi-même. Dans une plus grande ville vous ne seriez pas le seul homme à attirer l’attention des gens.

Cette réponse froide et extrêmement juste éveilla au premier abord l’admiration franche de Nagel. Il était sur le point d’en remercier Dagny par quelque politesse, mais il se ravisa. Dagny était par trop échauffée, elle lui en voulait par trop et, en outre, elle sous-estimait peut-être un peu trop sa valeur. Cela le blessa un tantinet. Qu’était-il donc à ses yeux ? Un très quelconque étranger dans une petite ville, un homme que l’on remarquait uniquement parce qu’il était étranger dans la petite ville et portait un costume jaune. Il dit, avec quelque amertume :

— Mais ne dit-on pas aussi que je suis allé une fois écrire des vers obscènes sur une pierre tombale, sur la pierre tombale de Mina Meek ? N’y a-t-il personne qui l’ait vu ? C’est pourtant vrai, par ma foi ! C’est vrai aussi qu’à la pharmacie de cette ville, de cette même ville, je suis entré demander des remèdes pour une maladie honteuse, que j’en avais fait la liste sur un bout de papier, mais que je n’ai pas pu obtenir ces remèdes parce que je n’avais pas d’ordonnance. Et tout à coup je me rappelle ceci : Minûte ne vous a-t-il pas raconté qu’une fois j’ai voulu le soudoyer en lui offrant deux cents couronnes pour qu’il consentît à se donner comme le père d’un enfant naturel à moi ? Cela aussi est la pure vérité, Minûte lui-même peut en témoigner. Ah ! je pourrais sûrement ajouter encore d’autres traits…

— Non, cela n’est pas nécessaire, il y en a déjà assez, répondit Dagny, par bravade. » Et, tandis que ses yeux deve-

 

– 301 – naient froids et durs, elle rappelait à Nagel les faux télé-grammes, la richesse qu’il s’était attribuée en se télégra-phiant à lui-même, la boîte à violon qu’il traînait avec soi bien qu’il n’eût pas de violon et ne sût au surplus pas en jouer, une chose après l’autre, toutes ses impostures, jusqu’à la médaille de sauvetage que, selon son propre aveu, il n’avait pas non plus gagnée de la manière la plus honnête. Elle se rappelait tout et ne l’épargnait pas ; chaque bagatelle prenait à présent de l’importance à ses yeux et elle lui fit sa-voir que tous les mauvais tours dont elle avait cru autrefois qu’il ne se les attribuait que par manie du mensonge, elle croyait maintenant qu’il les avait réellement commis. Ah ! oui, il était très certainement une nature impudente et équi-voque ! « Et tel que vous êtes, dit-elle, vous cherchez tout de même à me prendre par surprise, à me troubler, à m’entraîner à commettre des folies avec vous. Vous n’avez pas honte, vous n’avez pas de cœur pour d’autres que vous-même, vous ne faites que vous expliquer et vous expliquer…

À ce moment Dagny fut interrompue par le docteur Stenersen qui venait de la salle des fêtes en jouant des coudes et était très occupé. Il avait un rôle dans l’organisation de la fête et donnait un fameux coup de col-lier.

— Bonsoir, Monsieur Nagel ! cria-t-il. Merci pour l’autre soir ! C’était une folle soirée que nous avons eu cette fois-là… Ah ! écoutez, Mademoiselle Kielland, il faut que vous preniez garde, nous allons tout de suite préparer les tableaux vivants.

Sur quoi le docteur redisparut.

On donna encore un morceau de musique et il y eut un mouvement parmi le public dans la salle des fêtes. Dagny se

– 302 – pencha en avant et guetta par la porte, puis elle se retourna vers Nagel et dit :

— Voilà Martha qui revient.

Pause.

— N’entendez-vous pas ce que je vous dis ?

— Si, répondit Nagel, distraitement. Il ne leva pas les yeux et continua à faire tourner et tourner son verre plein, sans y boire, et baissa la tête presque jusqu’au niveau de la table.

— Chut ! dit railleusement Dagny, voilà qu’on joue de nouveau. N’est-ce pas : quand on entend cette sorte de mu-sique, il est préférable d’être à une petite distance, dans une pièce écartée, avec la main de la bien-aimée dans la sienne,… n’est-ce pas ainsi que vous avez dit une fois ? Je crois que c’est précisément la même valse de Lanner, et puisque voilà Martha qui vient…

Mais elle parut tout à coup regretter sa méchanceté, elle se tut soudain, une lueur passa dans ses yeux et elle se recu-la nerveusement sur sa chaise. Nagel restait toujours là, la tête baissée, Dagny voyait seulement comme sa poitrine était agitée d’une respiration courte et irrégulière. Elle se le-va, déjà elle prenait son verre et voulait dire quelque chose, finir par quelques mots plus aimables qui ne fissent pas mal à Nagel, elle commença même :

— Ah ! il faut que je m’en aille, dit-elle.

Nagel leva vivement les yeux sur elle, se leva à son tour et prit son verre. Tous deux burent en silence. Nagel se fai-sait violence pour empêcher sa main de trembler, Dagny pouvait voir quelle lutte il soutenait pour prendre un air

– 303 – calme. Et cet homme que précisément elle avait cru anéanti, écrasé par sa raillerie, dit soudain, tout à fait poli et indiffé-rent :

— C’est vrai, Mademoiselle : voulez-vous être assez ai-mable… je ne vous verrai sans doute plus… voulez-vous être assez aimable une fois, à l’occasion, quand vous écrirez à votre fiancé, de lui rappeler deux chemises qu’il a autrefois promises à Minûte, il y a deux ans. Je vous prie de me par-donner si je me mêle de ce qui ne me regarde pas, aussi bien est-ce seulement pour Minûte que je le fais. J’espère que vous excuserez ma hardiesse. Dites que c’est deux chemises de flanelle, il se rappellera bien.

Dagny demeura un instant absolument frappée de stu-peur, elle restait bouche bée et regardait Nagel, elle ne trou-vait pas un mot à dire et oubliait même de reposer son verre sur la table. Cela dura une bonne minute. Mais elle se reprit, jeta à Nagel un regard furieux, plein de tout le tumulte qu’elle sentait en elle, une paire d’yeux qui donnaient au jeune homme une réponse écrasante, et lui tourna le dos d’un coup. En s’en allant elle posa son verre sur une table près de la porte. Elle disparut dans la salle des fêtes.

Elle ne semblait pas du tout penser que le suppléant et le professeur étaient toujours assis au même endroit et l’attendaient.

Nagel se rassit. Ses épaules recommençaient à tressauter et plusieurs fois il se prit violemment la tête à deux mains. Il était très affaissé. Quand Martha arriva, il se leva d’un bond, un regard reconnaissant illumina son visage, et il avança une chaise à Martha.

 

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— Comme vous êtes bonne, comme vous êtes bonne ! dit-il. Asseyez-vous ici, je serai aux petits soins pour vous, je vous raconterai tout un monde d’histoires, si vous le voulez. Vous verrez comme je serai amusant, si vous voulez vous as-seoir. Allons, venez donc ! Vous partirez quand vous voudrez et vous me permettrez de vous accompagner, n’est-ce pas ! Je ne vous ferai jamais de chagrin, jamais ! Écoutez, vous voulez bien boire encore une toute petite coupe ? Car je veux vous raconter quelque chose d’amusant, pour vous faire rire encore. Je suis si content que vous soyez revenue ! Dieu ! quelle bénédiction que de vous entendre rire, vous qui êtes toujours si sérieuse ! Ce n’était pas très amusant dans la grande salle, hein ? Restons plutôt un moment ici, il fait si chaud aussi là-dedans ; asseyez-vous donc !

Et Martha hésita, mais elle s’assit.

Et Nagel se met à parler, sans arrêt, raconte d’un trait des historiettes et des aventures comiques, bavarde à tort et à travers, fébrilement, d’un ton forcé, dans la crainte que Martha ne s’en aille s’il vient à se taire. Il change de couleur tant il fait d’efforts, s’embrouille et se prend désespérément la tête entre les mains pour retrouver le fil, et Martha trouve qu’alors encore il est amusant et elle rit ingénument. Elle ne s’ennuie pas, son vieux cœur s’épanouit et elle se laisse même entraîner à parler, elle aussi. Comme elle était éton-namment chaleureuse et naïve ! Quand Nagel dit que la vie était inconcevablement misérable, n’est-ce pas ? – À sa san-té ! répondit-elle, cette femme qui, année après année, vivait si pauvrement de vendre des œufs sur le marché, la vie… non, elle n’était pas tellement mauvaise, plus d’une fois même elle était bonne !

— Maintes fois la vie est bonne ! dit-elle.

 

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— Oui, vous avez aussi raison ! répondit alors Nagel… Maintenant il faut que nous regardions les tableaux vivants ! Restons là près de la porte, comme cela nous pourrons nous rasseoir quand vous voudrez. Pouvez-vous voir de votre place ? Sans cela je vous prendrais sur mes bras.

Elle rit et secoua la tête pour le rappeler à l’ordre.

Dès que Nagel aperçut Dagny là-haut sur la scène, sa jo-vialité se modéra tout à coup, son regard devint fixe et il ne vit plus qu’elle. Il suivait la direction de ses regards, la toisait des pieds à la tête, observait ses mines, et il remarqua qu’une rose sur sa poitrine oscillait, montait et descendait, montait et descendait. Elle se tenait tout à fait en arrière dans un groupe compact de personnages et elle était facilement re-connaissable malgré son scrupuleux déguisement. Mademoi-selle Andresen était assise au milieu et jouait la reine. C’était une scène dans un éclairage rouge, un arrangement de per-sonnages et d’armures en manière de charade que le docteur Stenersen avait composé à grand’peine et avec grand dé-vouement.

— C’est beau ! murmura Martha.

— Oui… Qu’est-ce qui est beau ? demanda Nagel.

— Là-haut ; ne pouvez-vous pas voir ? Que regardez-vous ?

Oui, c’était beau.

Et pour ne pas éveiller chez elle le soupçon qu’il ne re-gardait qu’un petit endroit, un seul point de toute la scène, il se mit à lui demander qui était chacun des acteurs, et cepen-dant il écoutait à peine ce qu’elle lui répondait. Ils restèrent

 

– 306 – là jusqu’à ce que la lumière rouge fût juste sur le point de s’éteindre et que le rideau tombât.

Avec des intervalles de quelques minutes, cinq tableaux se succédèrent ; minuit arriva, Martha et Nagel étaient en-core dans la porte et regardaient le dernier tableau ; quand enfin il fut terminé et que la musique recommença à jouer, ils se rassirent à la table et se mirent à causer. Dans sa bonté, Martha résistait de moins en moins et ne parlait plus de s’en aller.

Quelques jeunes dames circulèrent, des carnets à la main, et vendirent des billets pour une loterie qui comportait des poupées, des chaises à bascule, des broderies, un service à thé, une pendule. Partout les gens vacarmaient, tout le monde s’en donnait à cœur joie, la grande salle et les pièces attenantes bruissaient de cette foule de voix comme une Bourse. On ne devait fermer qu’à deux heures du matin.

Mademoiselle Andresen s’installa de nouveau à la table de Nagel. Ah ! qu’elle était lasse, lasse ! Oui, mille fois merci, elle prendrait volontiers une coupe, une demi-coupe ! Ne pouvait-elle aller chercher aussi Dagny ?

Et elle alla chercher Dagny. Minûte l’accompagnait.

Et alors arrive la chose suivante :

Une table est renversée dans le voisinage, une quantité de tasses et de verres tombent par terre, Dagny pousse un petit cri et saisit nerveusement le bras de Martha. Par la suite elle en rit elle-même et pria qu’on l’excusât, tandis que son visage rougissait d’émotion. Elle était surexcitée au plus haut degré et riait d’un rire bref, ses yeux étaient extrêmement brillants. Elle avait déjà mis son manteau et était toute prête

 

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à partir, elle n’attendait que le professeur qui devait la rac-compagner comme d’habitude.

Mais le professeur, qui était encore assis avec le sup-pléant et ne s’était pas levé de sa chaise depuis plus d’une heure, commençait à être passablement ivre.

— Monsieur Nagel t’accompagnera bien, Dagny, dit Ma-demoiselle Andresen.

Dagny éclata de rire. Mademoiselle Andresen la regarda avec étonnement.

— Non, répondit Dagny, je n’ose plus me trouver avec Monsieur Nagel ! Il est si plein de lubies. Il a même été, une fois, entre nous soit dit, jusqu’à me demander un rendez-vous. Vraiment vrai ! Sous un arbre, disait-il, un grand tremble, à tel et tel endroit. Non, Monsieur Nagel est trop plein d’imprévu pour moi ! Naguère il m’a réclamé à cor et à cri quelques chemises que mon fiancé aurait autrefois pro-mises à Grögaard. Et Grögaard lui-même ne connaît pas le premier mot de cette histoire ! N’est-ce pas, Grögaard ? Ha-haha ! C’est bien extraordinaire !

Sur quoi elle se leva vivement, toujours riant, et alla vers le professeur à qui elle dit quelques mots. Visiblement elle insistait pour qu’il l’accompagnât.

Minûte était devenu très agité. Il chercha à dire quelque chose, à s’expliquer, mais il s’embrouilla et y renonça. Il je-tait des regards anxieux de l’un à l’autre. Martha elle-même s’étonna et eut peur, Nagel lui parla, lui chuchota quelques mots rassurants et se mit ensuite à remplir les verres. Ma-demoiselle Andresen eut tout de suite l’idée de parler de la kermesse, quelle foule de spectateurs, malgré la pluie ! Ah !

 

– 308 – ils allaient certainement gagner beaucoup d’argent, les frais n’étaient pas si terriblement élevés…

— Quelle était cette belle dame qui jouait de la harpe ? demanda Nagel ; celle qui avait une bouche à la Byron et une flèche d’argent dans les cheveux ?

C’était une étrangère, elle était seulement en visite en ville. Était-elle si belle ?

Oui, il trouvait qu’elle était belle. Et il posa plusieurs questions au sujet de cette dame, bien que tous pussent voir que ses pensées étaient ailleurs. À quoi pensait-il ? Pourquoi, tout d’un coup, lui était-il venu au front cette ride amère ? Il faisait lentement tourner son verre.

Dagny revenait ; elle s’arrêta de nouveau. Tandis qu’elle se tient debout derrière la chaise de Mademoiselle Andresen et boutonne ses gants, elle parle de nouveau, elle dit, avec sa voix claire, si délicieuse.

— Mais quelle était au juste votre intention, en me de-mandant ce rendez-vous, Monsieur Nagel ? Quelle était votre intention ? Dites-le moi donc.

— Mais, Dagny ! » murmure Mademoiselle Andresen, et elle se lève. Minûte se lève aussi. Tous sont fort péniblement impressionnés. Nagel leva les yeux, son visage ne trahissait pas grande émotion, mais tous remarquèrent qu’il avait lâché son verre et se tordait les mains à plusieurs reprises, et qu’il respirait précipitamment. Qu’allait-il faire ? Il sourit un peu, puis redevint subitement sérieux, qu’est-ce que cela signi-fiait ? À l’étonnement général, il répondit, d’une voix calme :

— Pourquoi je vous ai demandé ce rendez-vous ? Ma-demoiselle Kielland, ne préférez-vous pas que je vous

 

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épargne cette explication ? Je vous ai déjà causé tant de dé-sagréments. Je le regrette et, par Dieu, je ferais l’impossible pour que cela ne fût pas arrivé. Mais, pourquoi je vous ai, cette fois-là, demandé un rendez-vous, vous le savez bien, je n’en ai pas fait mystère, encore que j’eusse dû le faire. Vous devez m’accorder votre grâce. Je ne puis rien dire de plus…

Il s’arrêta. Dagny non plus n’en dit pas davantage, elle avait sans doute attendu de lui une autre réponse. Le profes-seur arriva enfin, juste à temps pour interrompre cette scène pénible ; il était fortement échauffé et ne tenait même pas tout à fait solidement sur ses jambes.

Dagny prit son bras et sortit.

À partir de ce moment ceux de la petite société qui res-taient devinrent tout autrement animés, tous respiraient plus légèrement, Martha riait de joie à propos de rien et battait des mains. Par moments quand elle se sentait entraînée à rire par trop souvent elle devenait toute rouge et s’arrêtait en regardant les autres à la ronde pour voir s’ils l’avaient re-marqué. Ce joli trouble qui se répétait coup sur coup mettait Nagel dans le ravissement et le poussa à commettre maintes folies, simplement pour tenir Martha en haleine. C’est ainsi qu’il inventa de jouer la chanson du « vieux Noé » sur un bouchon qu’il s’était mis entre les dents.

Madame Stenersen s’était jointe à eux. Elle prétendait ne pas vouloir quitter la place avant que tout fût fini ; il res-tait encore un numéro : les exercices de deux gymnastes qu’elle voulait absolument voir. Elle avait l’habitude de res-ter toujours jusqu’à la fin, la nuit était si longue, elle devenait toujours triste quand elle rentrait dans son chez-soi et se re-trouvait seule. Ne devraient-ils pas entrer tous dans la salle pour voir les deux gymnastes ?

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Et tous entrèrent dans la salle.

Tandis qu’ils sont assis là, un grand homme barbu des-cend par l’allée centrale. Il porte une boîte à violon à la main. C’est l’organiste, il avait exécuté tous ses numéros et était prêt à rentrer chez lui. Il s’arrête, salue, et se met aussi-tôt à parler du violon à Nagel. Minûte avait effectivement été chez lui et avait voulu le lui acheter ; mais, voilà, c’était une impossibilité, c’était une pièce d’héritage, il le considérait absolument comme un petit être humain, tant il lui était cher. Et puis, il y avait fait graver son nom, Nagel pouvait voir lui-même que ce n’était pas un violon ordinaire. …Et il ouvre la boîte avec précaution.

Là repose le délicat instrument, d’un brun foncé, soi-gneusement enveloppé de soie rose, les cordes entourées d’ouate à pansements.

N’est-ce pas, il avait bon air ? Et les trois lettres en mi-nuscules rubis du Cap ici tout en haut du manche, elles signi-fiaient : Gustav Adolf Christensen. Non, vendre un pareil ob-jet, ce serait péché ; avec quoi pourrait-on s’égayer quand les journées paraissaient longues ? C’était une toute autre affaire s’il n’était question que de l’essayer un instant, de donner un coup d’archet ou deux…

Non, Nagel ne voulait pas l’essayer.

Mais l’organiste avait tout de même tiré l’instrument de la boîte, tout à fait, et tandis que les deux gymnastes fai-saient leur dernier saut et que le public applaudissait dans toute la salle, il continua à parler de l’admirable violon qui s’était transmis en héritage à travers trois générations. Il était léger comme une plume, voyez vous-même, vous pou-vez le prendre…

 

– 311 –

Et Nagel aussi trouva qu’il était léger comme une plume. Mais une fois qu’il eut le violon dans les mains, il se mit à le tourner et le retourner et à tripoter les cordes. Il prit un air à demi connaisseur et dit : C’est un Mittelwalder, à ce que je vois. Mais, que ce fût un Mittelwalder, ce n’était pas difficile à voir, du moment que c’était imprimé sur une étiquette col-lée au fond du violon ; alors, à quoi bon cet air de connais-seur ? Quand les gymnastes eurent disparu et que personne n’applaudit plus, Nagel se leva, lui aussi ; il ne dit rien, pas un mot, mais tend la main vers l’archet. L’instant d’après, alors que tous étaient en train de se lever de leurs places pour quitter la salle, tandis que tout n’était que vacarme et conversations à haute voix, Nagel commence soudain à jouer et obtient peu à peu le silence général. Ce petit homme aux larges épaules qui surgissait, dans un costume d’un jaune criard, au beau milieu de la salle, frappa tout le monde d’étonnement. Et que jouait-il ? Une chanson populaire, une barcarolle, une danse, une danse hongroise de Brahms, un pot-pourri passionné, une musique d’un ton sauvage, qui s’enflait et pénétrait partout. Il tenait la tête tout à fait de cô-té, tout cela avait un air presque mystérieux : sa subite appa-rition, en dehors du programme, et au milieu de la salle où il faisait passablement sombre, son extérieur tapageur, cette dextérité folle qui troublait tous les auditeurs et les faisait penser à un sorcier. Nagel continua plusieurs minutes et, toujours, le public restait assis à ses places sans bouger ; il sauta à un morceau pathétique, lourd, énorme, un forte d’une puissance de fanfare, il se tenait tout à fait immobile, son bras seul se mouvait et constamment il tenait la tête de côté. Lui qui avait surgi si inopinément et surpris même les dirigeants de la kermesse, il prit vraiment d’assaut ces pla-cides citadins et paysans ; ils n’y comprenaient rien : à leurs yeux ce jeu devint bien meilleur qu’il ne l’était, meilleur que

 

– 312 – tout, tant il se présentait bien, encore que Nagel jouât avec une véhémence pleine de négligence. Mais après quatre ou cinq minutes, il donna subitement quelques coups d’archet atroces, un hurlement désespéré, une lamentation si impos-sible, si révoltante, que personne ne savait plus ce que cela voulait dire ; il donna trois ou quatre coups d’archet de ce genre et s’arrêta net. Il retira le violon de son menton et s’arrêta.

Une minute entière passa avant que le public se reprît ; finalement il se mit à applaudir follement et sans arrêt, on cria aussi bravo ; des gens montèrent sur les sièges et criè-rent : bravo. L’organiste reprit son violon en s’inclinant pro-fondément, le tâta et le recoucha avec précaution ; sur quoi il prit la main de Nagel et le remercia plusieurs fois. Tout n’était que vacarme et tumulte, le docteur Stenersen accou-rut, hors d’haleine, saisit le bras de Nagel et s’exclama :

— Mais, mordieu, mon garçon, vous jouez tout de même… tout de même !

Mademoiselle Andresen qui était assise le plus près de lui le regarda encore avec le plus grand étonnement et dit :

— Mais, vous racontiez que vous ne saviez pas jouer ?

— Je ne sais pas non plus, répondit Nagel, pas beau-coup, pas de quoi en parler, et je l’avoue sans détours. Si vous saviez comme c’était artificiel, comme c’était peu sin-cère ! Mais, n’est-ce pas, j’avais l’air extraordinairement sin-cère ? Héhéhé, il faut étonner le monde, il ne faut pas se gê-ner !… N’allons-nous pas retourner à nos verres ? Voulez-vous prier Mademoiselle Gude de venir avec nous !

Et ils entrèrent dans la salle voisine. Tout le monde était encore occupé de cet individu mystérieux qui les avait tant

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étonnés ; même le suppléant Reinert s’arrêta, en effet, un instant, et dit à Nagel, en passant :

— Je vous remercie, vous avez eu l’amabilité de m’inviter à une réunion de garçons un soir chez vous. Je ne pouvais pas venir, j’étais pris ; mais je vous remercie beau-coup, c’était très aimable de votre part.

— Mais pourquoi donc avez-vous donné ces affreux coups d’archet pour terminer ? dit Mademoiselle Andresen.

— Je n’en sais rien, répondit Nagel ; ça c’est trouvé comme ça. Je voulais marcher sur la queue d’un démon.

De nouveau le docteur Stenersen s’approcha de Nagel et lui fit encore un compliment et, de nouveau, Nagel répondit que son jeu n’était que comédie et bluff, plein de grossiers ef-fets ; si l’on pouvait savoir comme c’était loin d’être bon. Le doigté sur doubles cordes était faux, oui la plupart des touches étaient un tantinet fausses, il l’avait entendu lui-même, mais il n’avait pas pu faire mieux, il y avait si long-temps qu’il avait cessé d’étudier.

Il vint de plus en plus de monde autour de la table et tous restèrent assis jusqu’à la dernière minute, la foule s’était écoulée et l’on commençait déjà à éteindre les bougies dans la salle, avant qu’ils se levassent. Il était deux heures et de-mie.

Nagel se pencha vers Martha et murmura :

— N’est-ce pas, vous me permettez de vous accompa-gner chez vous ? J’ai quelque chose à vous dire.

Il paya précipitamment l’addition, dit bonne nuit à Ma-demoiselle Andresen et sortit avec Martha. Elle n’avait pas de manteau, rien qu’un parapluie qu’elle s’évertuait à cacher

– 314 – parce qu’il était si troué. Quand ils passèrent la porte, Nagel remarqua que Minûte les suivait d’un long regard doulou-reux. Il avait la figure tout de travers, plus encore qu’à l’ordinaire.

 

Ils rentrèrent tout droit à la maison de Martha, Nagel épiait autour de soi, mais il n’aperçut personne. Il dit :

— Si vous vouliez me laisser entrer un petit moment, je vous en serais très reconnaissant.

Martha hésita.

— Il est tard, répondit-elle.

— Vous savez que je vous ai promis de ne jamais vous importuner en aucune façon. Il faut que je vous parle.

Elle ouvrit sa porte.

Quand ils furent entrés, elle alluma une bougie, tandis que Nagel accrochait, comme l’autre jour, quelque chose de-vant la fenêtre. Il demeura silencieux jusqu’à ce qu’il en eût fini, puis il dit :

— Vous êtes-vous un peu amusée ce soir ?

— Oui, merci ! répondit-elle.

— Bon, ce n’était d’ailleurs pas de cela que je voulais vous parler. Venez vous asseoir un peu plus près. Il ne faut pas du tout avoir peur de moi, voulez-vous me le promettre ? Bon, donnez-moi la main pour sceller le pacte !

Elle lui tendit sa main et il la garda.

 

– 315 –

— Et vous ne croyez pas non plus que je mente, que je veuille vous mentir, n’est-ce pas ? J’ai l’intention de vous dire quelque chose ; alors, vous ne croyez pas que je veuille vous mentir ?

— Non.

— Bien, car je vais tout vous expliquer au fur et à me-sure… Mais, à quel degré me croyez-vous ? je veux dire : jusqu’où pouvez-vous aller dans votre croyance en moi ? Sornettes ! Comme je bafouille ! Mais le fait est que c’est un peu difficile. Me croyez-vous, si je dis, par exemple, que je suis si… vraiment si épris de vous ? Car vous devez bien vous en être aperçue. Mais si j’allais plus loin, je veux dire… Comprenez-vous, je veux simplement vous demander de de-venir mon épouse. Oui, mon épouse, le mot est lâché. Non pas seulement ma bonne amie, mais mon épouse… Dieu m’assiste, comme vous vous démenez ! Non, non, laissez-moi garder votre main : je vais m’expliquer mieux. Vous allez comprendre tout à fait clairement. Figurez-vous qu’il n’y a pas d’impossibilité à ce que vous entendiez bien : que, car-rément et sans plus de détours, je vous demande votre main et que je pense réellement chaque mot que je dis, figurez-vous d’abord cette possibilité et ensuite permettez-moi de continuer. Bon ! Quel âge avez-vous ? Oh ! je n’avais pas l’intention de vous le demander ; mais j’ai moi-même vingt-neuf ans, j’ai passé l’âge de la légèreté papillonnante, vous avez peut-être quatre, cinq, six ans de plus, cela n’a pas d’…

— J’ai douze ans de plus que vous, dit Martha.

— Douze ans de plus que moi ! s’exclame Nagel, ravi de voir qu’elle lui répond, qu’elle ne perd même pas tout à fait la tête. Ainsi, douze ans de plus que moi, c’est parfait, c’est positivement magnifique ! Et croyez-vous que douze ans

– 316 – soient un obstacle ? Je pense que vous êtes folle, ma chère ! Mais, quoi qu’il en soit, quand vous auriez trois fois douze ans de plus que moi, puisque j’en suis arrivé à vous aimer et que je pense sincèrement chaque mot que je dis en ce mo-ment, eh ! bien, alors ? J’ai longtemps pensé à cela, non, à vrai dire, pas longtemps, mais toutefois pendant plusieurs jours, je ne mens pas d’une syllabe, croyez-moi, pour l’amour de Dieu, maintenant que je vous prie si instamment. J’y ai pensé pendant beaucoup, beaucoup de jours et cela m’a fait passer des nuits sans sommeil. Vous avez des yeux si étranges, ils m’ont attiré dès la première fois que je vous ai vue. Car une paire d’yeux peuvent m’entraîner au bout du monde ; ah ! une fois un vieillard m’a fait tourner dans une forêt la moitié d’une nuit rien qu’avec ses yeux. L’homme était possédé… Bon ! c’est une autre histoire ! Mais ce sont vos yeux qui ont fait impression sur moi. Pouvez-vous vous rappeler une fois que vous vous teniez ici au milieu de la pièce et que vous m’avez regardé juste comme je passais de-vant votre maison ? Vous n’avez pas tourné la tête dans ma direction, vous me suiviez seulement des yeux, je ne l’oublierai jamais. Mais quand je vous rencontrai une autre fois et réussis à vous parler, ce fut votre sourire qui me tou-cha. Je ne sais pas avoir jamais vu quelqu’un rire si cordia-lement, si chaleureusement que vous ; mais vous ne le savez pas vous-même, et c’est précisément cela qui est si merveil-leusement beau, que vous ne le sachiez pas vous-même… Voilà que je divague d’une façon tout à fait épouvantable. Je l’entends bien, mais j’ai le sentiment qu’il me faut parler sans arrêt, sinon vous ne me croiriez pas, et cela fait que je m’embrouille. Mais si seulement vous n’étiez pas à ce point sur vos gardes, je veux dire : si vous n’étiez pas à ce point prête à vous lever et à vous en aller, je parlerais tout de suite beaucoup mieux. Je vous en prie, laissez-moi de nouveau te-

 

– 317 – nir votre main, et je parlerai plus clairement. Bien, merci !… Vous comprenez, je ne veux vraiment rien obtenir d’autre de vous que ce que je vous ai dit ; je ne couve pas d’arrière-pensées. Et qu’y a-t-il donc dans mes paroles qui vous sur-prenne ? Vous ne pouvez pas comprendre que j’aie conçu cette folle pensée, vous ne pouvez pas saisir que je… que je… veuille… non, et il ne vous semble pas que ce puisse être possible ; n’est-ce pas, c’est à cela que vous pensez ?

— Oui… mais, grand Dieu, laissez cela !

— Mais, écoutez : je ne mérite pas que vous me soup-çonniez encore de fausseté…

— Non, dit Martha, tout à coup prise de remords, je ne vous soupçonne de rien ; mais c’est tout de même impos-sible.

— Pourquoi est-ce si impossible ? Êtes-vous liée à quelqu’un d’autre ?

— Non, non.

— Pas du tout ? Parce que, si vous êtes engagée à quelqu’un d’autre… disons, simplement pour dire un nom, par exemple : à Minûte…

— Non ! crie-t-elle très haut… » Et elle lui pressa bel et bien la main.

— Non ? Eh bien, alors il n’y a donc pas d’obstacle jusqu’à maintenant. Et laissez-moi parler encore ; il ne faut pas croire que je suis tellement plus haut placé que vous au point que cette raison rende la chose impossible. Je ne veux rien vous cacher, je ne suis pas, sous bien des rapports, tel que je devrais être ; vous avez entendu vous-même ce soir ce qu’a dit Mademoiselle Kielland. Vous avez peut-être aussi

– 318 – entendu dire par d’autres personnes de la ville que je ne vaux pas cher, d’une manière et de l’autre. On peut me faire un peu de tort parfois ; mais, dans l’essentiel, on a raison, je suis un homme avec de grands défauts. Ainsi donc c’est vous, avec votre âme pure et vos délicates pensées d’enfant, qui êtes infiniment au-dessus de moi, bien loin que ce soit le contraire. Mais je vous promettrais d’être toujours bon avec vous, vous pouvez me croire, cela ne me semblerait pas diffi-cile, je trouverais ma plus grande joie à vous rendre joyeuse… Il y a en outre une autre chose : vous êtes peut-être un peu inquiète de ce que la ville pourrait trouver à dire ? Mais, d’abord, c’est une chose dont la ville devrait prendre son parti, que vous deveniez mon épouse, volontiers dans l’église même de cette ville, si vous le vouliez. Et, d’autre part, j’ai déjà donné à la ville assez de quoi parler ; cela n’a guère dû passer inaperçu que je vous ai déjà rencon-trée plusieurs fois et que vous m’avez permis ce soir d’être avec vous à la kermesse. Par conséquent ce ne deviendra guère pire que ce n’est déjà. Et puis, grand Dieu, quelle im-portance cela peut-il avoir ? Cela vous deviendrait si déli-cieusement indifférent, ce que penserait le monde… Vous pleurez ? Mais, voyons, est-ce que cela vous fait de la peine que je vous aie exposée aux potins, ce soir ?

— Non, ce n’est pas cela.

— Qu’est-ce donc alors ?

Elle ne répond pas.

Une idée vient à l’esprit de Nagel, il demande :

— Trouvez-vous que je suis méchant avec vous ? Dites-moi : vous n’avez pourtant pas bu beaucoup de champagne ? Vous n’avez certainement pas même bu deux verres ? Vous

 

– 319 – avez peut-être eu l’impression que j’ai guetté l’occasion et que je profite de ce que vous avez bu une gorgée de vin pour obtenir plus vite votre consentement ? Est-ce pour cela que vous pleurez ?

— Non, non, pas le moins du monde.

— Alors, pourquoi pleurez-vous ?

— Je ne sais pas.

— Mais vous ne croyez pas, en tout cas, que je machine quelque traîtrise. Je suis sincère, de fond en comble, par le Dieu du ciel, croyez-moi !

— Oui, je vous crois aussi ; mais je ne comprends pas, je suis si troublée. Vous ne pouvez pas vouloir… vouloir cela.

Si, il le voulait ! Et le voilà qui développe son projet, en tenant la petite main frêle de Martha, tandis que la pluie bat les vitres. Il parle très doucement, se règle sur les idées de Martha et en arrive par moments à dire les pires enfantil-lages. Ah ! ils réussiraient à mener la chose à bien ! Ils s’en iraient loin, très loin, Dieu sait où ; mais ils se cacheraient si bien que personne ne saurait ce qu’ils seraient devenus. N’est-ce pas, ils feraient cela ? Puis ils achèteraient une pe-tite cabane et un lopin de terre au milieu d’une forêt, une dé-licieuse forêt dans un pays ou un autre ; ce serait leur pro-priété personnelle, et ils l’appelleraient l’Éden, et lui le culti-verait, oh ! comme il le cultiverait ! Mais il pourrait arriver qu’il devînt un peu triste parfois ; oh ! cela pourrait arriver ; il pourrait lui venir une idée, un souvenir, quelque événement amer de sa vie qu’il viendrait peut-être à se rappeler ; comme cela pourrait facilement arriver ! Mais alors elle se-rait un peu patiente avec lui, n’est-ce pas ? Parce qu’il ne le lui laisserait pas trop voir, jamais, il le promettait. Alors il

– 320 – demanderait seulement un peu de calme pour ruminer seul ce souvenir, ou bien il s’en irait un peu plus loin dans la forêt et reviendrait après un moment. Oh ! mais il ne serait jamais prononcé une parole dure dans leur petite maison ! Et ils la pareraient avec les plus belles plantes sauvages qu’ils pour-raient trouver, et de la mousse et des pierres ; ils jonche-raient le sol de branches de genévrier, ce serait lui qui les irait chercher. Et à Noël ils n’oublieraient jamais de mettre dehors une gerbe pour les petits oiseaux. Pensez seulement comme ils trouveraient moyen de faire passer le temps et comme ils seraient heureux ! Ils seraient toujours ensemble, ils sortiraient et rentreraient ensemble et ne se quitteraient pas ; en été, ils feraient de longues promenades et observe-raient comment l’herbe et les arbres tremblent, comment ils croissent d’année en année. Grand Dieu ! comme ils seraient bons pour les étrangers et les voyageurs qui pourraient pas-ser par là. Il leur faudrait avoir quelque bétail, une couple de grandes bêtes au poil luisant, à qui ils apprendraient à leur manger dans la main, et tandis que lui bêcherait, piocherait et cultiverait la terre, elle surveillerait les bêtes…

— Oui, » répondit Martha. Elle dit : oui, involontaire-ment, et Nagel l’entendit. Il continua :

Plus tard, ils se donneraient un jour ou deux de liberté par semaine, afin de pouvoir aller ensemble à la chasse et à la pêche, tous les deux, la main dans la main, elle en jupe courte avec une ceinture à la taille, lui en vareuse et en sou-

liers à boucles 27. Comme ils chanteraient et parleraient haut

 

27 Costume ancien des paysans norvégiens.

– 321 – et crieraient que toute la forêt en sonnerait ! Mais, n’est-ce pas, la main dans la main ?

— Oui, dit-elle de nouveau.

Peu à peu, elle se laissait entraîner ; Nagel lui faisait tout voir si clairement, il pensait à tout, sans oublier la moindre bagatelle. Il précisa même qu’il s’agirait de trouver un en-droit où il serait facile de se procurer de l’eau. Oui, mais ce serait lui qui s’en chargerait, il se chargerait de tout ; elle pouvait avoir confiance en lui. Oh ! il avait des forces pour défricher ce foyer au milieu de la forêt touffue, il avait une paire de poings, elle pouvait voir !… Et, en souriant, il mesu-rait la frêle main d’enfant de Martha contre la sienne.

Elle acceptait qu’il fît d’elle ce qu’il voulait ; même quand il lui caressait la joue elle restait tranquille et le regar-dait. Alors il lui demanda, la bouche tout près de son oreille, si elle osait et si elle voulait. Et elle répondit : Oui ; une ré-ponse pensive, une réponse de rêve, prononcée dans un murmure. Mais, peu après, elle commença à hésiter. Non, en y réfléchissant, cela ne pouvait tout de même pas être pos-sible. Comment pouvait-il vouloir une pareille chose ? Qu’était-elle ?

Et de nouveau il la persuada qu’il le voulait, qu’il le vou-lait de toute la volonté qu’il possédait. Elle ne souffrirait pas de disette, même si la vie était difficile pour eux pendant quelque temps ; il trimerait pour eux deux, elle n’avait rien à craindre. Il parla durant toute une heure et, pièce à pièce, il ébranlait sa résistance. Cela se répéta deux fois pendant cette heure qu’elle se défendit, mit les mains devant son vi-sage et cria : Non, non ; et néanmoins elle lui céda, elle étu-dia son visage et se rendit compte que ce n’était pas uni-quement une victoire d’un instant qu’il voulait remporter. Au

– 322 – nom de Dieu, alors, puisqu’il le voulait ainsi ! Elle était vain-cue, il ne lui servait plus de rien de se rebeller. Finalement elle lui donna un : Oui, sans condition.

La bougie commençait à brûler au ras du goulot de la bouteille vide ; ils étaient toujours assis chacun sur sa chaise, ils se tenaient les mains et causaient. Martha était absolu-ment défaite d’émotion, les larmes lui venaient fréquemment aux yeux, mais elle souriait cependant.

Nagel dit :

— Pour en revenir à Minûte, je suis sûr qu’il était jaloux, là-haut, à la kermesse.

— Oui, répondit Martha, peut-être bien l’était-il. Mais il n’y a rien à y faire.

— Non, n’est-ce pas, il n’y a rien à y faire !… Écoute, je voudrais tant te faire une joie ce soir, que pourrait-ce être ? Je voudrais te donner un tel sujet de ravissement que tu sentes ton cœur éclater ! Dis-moi quelque chose, demande-moi une chose ou une autre ! Ah ! tu es trop bonne, ma petite amie, tu ne demandes jamais rien ! Oui, oui, Martha, rap-pelle-toi ce que je dis maintenant : je te protégerai, j’essaierai de deviner tes désirs et d’être plein de préve-nances pour toi jusqu’à mon dernier moment ! Oh ! chère, souviens t’en, veux-tu ? Jamais tu ne pourras dire que j’ai oublié ma promesse.

Il était quatre heures du matin.

Ils se levèrent ; Martha fit un pas vers Nagel et il l’attira contre sa poitrine. Elle mit les bras autour de son cou et ils demeurèrent ainsi, debout, un petit moment ; le cœur de Martha, son cœur de nonne, craintif et pur, battait violem-

 

– 323 – ment contre la main du jeune homme, il le sentit et, pour la tranquilliser, il lui caressa les cheveux. Ils étaient d’accord.

Ce fut Martha qui parla la première :

— Je veux rester éveillée toute la nuit, à penser. Peut-être te verrai-je demain ? Si tu veux ?

— Oui, demain. Oui, je le veux ! Quand demain ? Puis-je venir à huit heures ?

— Oui… Veux-tu que je mette la même robe ?

Cette question touchante, les lèvres tremblantes, les deux yeux francs qui le regardaient, cela le saisit, cela lui alla droit au cœur. Il répondit :

— Chère, douce enfant, comme tu voudras ! Comme tu es bonne !… Non, il ne faut pas que tu veilles cette nuit, il ne faut pas ! Pense à moi, dis bonne nuit et dors ! Tu n’as pas peur ici toute seule ?

— Non… Tu vas être mouillé en rentrant chez toi !

Elle pensait à tout, même qu’il pourrait être mouillé.

— Sois heureuse et dors bien, dit-il.

Mais, comme il était déjà arrivé dans l’entrée, une idée lui revint, il se tourna vers Martha et dit :

— Encore une chose que j’oubliais ; je ne suis pas riche. As-tu peut-être cru que j’étais riche ?

— Je ne sais pas, répondit-elle en secouant la tête.

— Non, je ne suis pas riche. Mais nous nous achèterons une maison et tout ce dont nous aurons besoin, je suis assez riche pour cela. Et, par la suite, à mesure que le temps passe-

– 324 – ra, je me chargerai de tout, je porterai toutes les charges, c’est pour cela que j’ai des mains. Tu n’es pas déçue de ce que je ne sois pas riche, au moins ?

Elle dit : non, et s’empara des mains de Nagel qu’elle serra encore une fois. Finalement il la pria de bien fermer la porte derrière lui et sortit dans la rue.

Il pleuvait à verse et il faisait très sombre.

Nagel ne rentra pas à l’hôtel mais prit le chemin de la fo-rêt du presbytère. Il continua à marcher pendant un quart d’heure ; les ténèbres étaient si épaisses qu’il ne pouvait rien distinguer. Enfin il ralentit le pas, s’écarta de la route et avança à tâtons jusqu’à un grand arbre. C’était un tremble. Là il s’arrêta.

Le vent mugit au-dessus de la forêt, la pluie continue à tomber à torrents, à part cela tout est mort et silencieux au-tour de lui. Il murmure à part soi quelques mots, un nom, il dit : Dagny, Dagny, se tait, puis répète le nom. Il se tient tout droit contre l’arbre et dit ce nom. Au bout d’un moment il parle plus haut, il parle et dit : Dagny, à voix intelligible. Elle l’a offensé ce soir, elle a déversé sur sa tête tout son mépris, il sent encore dans sa poitrine chaque mot qu’elle lui a jeté, et pourtant il est là qui parle d’elle. Il s’agenouille au pied de l’arbre, il prend son canif et grave le nom de Dagny sur le tronc, dans les ténèbres. Il y travaille plusieurs minutes, il tâte l’écorce, entaille et tâte de nouveau, jusqu’à ce qu’il ait terminé…

Il avait ôté sa casquette et resta tête nue tout le temps que dura ce travail.

Quand il eut regagné la route, il s’arrêta, hésita un ins-tant et revint sur ses pas. Il retourna à tâtons à l’arbre, tâta le

– 325 – tronc avec ses doigts et retrouva les lettres. Il s’agenouille une seconde fois, se penche et baise ce nom, ces lettres, comme s’il ne devait jamais les revoir, enfin il se lève et s’éloigne rapidement.

Il était cinq heures quand il arriva à l’hôtel.

 

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