Mystères
Chapitre IV
Johan Nagel se réveilla le lendemain matin en entendant Sara qui frappait à sa porte et lui apportait les journaux. Il les parcourut distraitement et les jeta par terre à mesure qu’il en avait fini. Il lut deux fois une dépêche annonçant que Glads-tone avait gardé le lit deux jours à la suite d’un refroidisse-ment, mais qu’il était de nouveau sur pied, et là-dessus Nagel éclata de rire. Puis il se passa les bras sous la nuque et tom-ba dans l’association d’idées suivantes, cependant qu’il par-lait tout seul à haute voix de temps à autre :
« C’est dangereux de marcher dans un bois avec un canif ouvert. Comme il est facile de tomber si malencontreuse-ment que la lame se ferme sur l’un et même sur les deux poi-gnets. Voyez ce qui est arrivé à Karlsen… Du reste c’est dangereux aussi de circuler avec une fiole de médicament dans son gousset. On peut tomber sur la route, la bouteille se brise, les éclats entrent dans l’homme et le poison pénètre dans le sang. Il n’y a pas de chemin sans danger. Alors, quoi ? Mais il y a un chemin sans chute… celui que suit Gladstone. Je vois la mine intelligente de Gladstone, sa mine d’intelligence ménagère, quand il marche sur une route ; comme il évite de faire un faux pas, comme la Providence et lui, de compagnie, s’entraident pour le protéger. Maintenant, son rhume aussi est passé. Gladstone vivra jusqu’à ce qu’il meure de sa belle mort par excès de santé.
Pasteur Karlsen, pourquoi as-tu enfoui ton visage dans une flaque d’eau ? Doit-on laisser ouverte la question de sa-voir si c’était pour cacher les grimaces de la mort, ou si c’est
– 46 – un mouvement auquel t’a contraint l’agonie ? D’ailleurs tu as choisi ton moment comme un enfant qui a peur des ténèbres, une journée étincelante, l’heure de midi, et tu gisais avec un adieu dans la main. Petit Karlsen, petit Karlsen !
Et pourquoi as-tu gagné la forêt avec ton brillant petit projet ? Connaissais-tu la forêt, et avait-elle pour toi plus d’attraits qu’un champ, qu’un chemin ou un lac ? « Dans le
bois, le petit garçon errait tout le long du jour, la la la la4. » Nous avons par exemple les forêts de Vardal, sur la route qui monte de Gjövik. S’étendre là et s’assoupir et s’oublier, re-garder fixement en l’air, guigner dans le ciel à perte d’haleine, héhé ! jusqu’à se rendre presque compte de ce qu’on jabote sur vous là-haut : « Celui-là, dit la bienheureuse Maman, s’il vient ici je me retire » dit-elle, et elle en fait une question de cabinet. Héhé ! je réponds et dis : « Pst, que je ne vous dérange pas, surtout que je ne vous dérange pas ! » Et je dis cela assez haut pour m’attirer l’attention générale d’une couple d’anges féminins, l’honorable fille de Jaïre et
Svava 5 Björnson. Héhéhé !
De quoi diable est-ce que je ris ? Serait-ce arrogance ? Seuls les enfants devraient avoir le droit de rire, et les toutes jeunes filles, personne d’autre. Le rire est un vestige de l’âge simiesque, un bruit dégoûtant et éhonté de l’œsophage. Il est expulsé de l’une ou de l’autre partie de mon corps quand on me chatouille sous le menton. Que m’a donc dit une fois le boucher Hauge, le boucher Hauge qui avait lui-même un rire
4 Citation d’un poème de Björnstjerne Björnson.
5 Svava, héroïne de « Un Gant » de Björnstjerne Björnson.
– 47 – puissant et s’en prévalait largement ? Il m’a dit que per-sonne, jouissant pleinement de ses cinq sens…
Ah ! quelle jolie enfant il avait ! Le jour que je la rencon-trai dans la rue, il pleuvait ; elle portait un seau à la main et avait perdu son argent, l’argent qu’on lui avait donné pour le restaurant populaire, elle marchait et pleurait. Bienheureuse Maman, as-tu vu du haut du Ciel que je ne possédais pas un seul et unique liard pour le donner à cette enfant ? Que je m’arrachais les cheveux dans la rue et ne possédais pas un öre ? La musique militaire vint à passer, la belle diaconesse se retourna une fois et me jeta un regard étincelant ; puis elle rentra tranquillement chez elle, la tête baissée, pleurant sans doute sur elle-même à cause du regard étincelant qu’elle m’avait jeté. Mais un homme à longue barbe, coiffé d’un chapeau de feutre mou, me secoua le bras au même instant, sinon j’aurais été écrasé. Ah ! Dieu sait que j’aurais été…
Chut ! Un… deux… trois ; comme elle sonne lentement ! Quatre… cinq… six… sept… huit ; est-il déjà huit heures ? Neuf… dix ! Il est déjà dix heures ! Alors il faut me lever. Où sonnait cette pendule ? Ça ne peut pas être au café ? Bah, c’est indifférent, indifférent, indifférent. Mais n’y a-t-il pas eu un incident tout à fait drôle, hier au café ? Minûte tremblait, je suis arrivé juste au bon moment. Cela aurait sûrement fini par là qu’il aurait bu sa bière avec de la cendre de cigare et des allumettes dedans. Et puis après ? Peut-on demander à Ton Impertinence fieffée : « Et puis après ? » Pourquoi est-ce que je me mêle des affaires des autres ? Pourquoi en somme suis-je venu dans cette ville ? Est-ce arrivé à cause de telle ou telle catastrophe dans l’univers, par exemple à cause du rhume de Gladstone ? Héhéhé ! Dieu t’assiste, enfant, si tu dis comme il est vrai : que tu étais en réalité en route pour rentrer chez toi, mais que tu as été tout à coup si vivement
– 48 –
ému à la vue de cette ville – toute petite et misérable qu’elle fût – que tu fus sur le point de pleurer d’une joie mystérieuse et étrange en voyant tous les drapeaux. À propos : c’était le 12 juin, c’était à l’occasion des fiançailles de Mademoiselle Kielland que l’on pavoisait. Et deux jours plus tard, je la ren-contrai elle-même.
Pourquoi me fallut-il la rencontrer précisément le soir où j’étais dans un tel état de déchirement et ne me souciais pas de ce que je faisais ? Quand je réfléchis à tout cela, j’ai honte de moi comme un chien.
« Bonsoir, Mademoiselle ! Je suis étranger ici, pardon-nez-moi, je fais un tour de promenade et je ne sais pas où je me trouve. »
Minûte a raison, elle rougit tout de suite et, quand elle répond, elle rougit encore davantage.
« Mais où allez-vous ? » dit-elle, en me toisant des yeux.
Je prends ma casquette à la main et reste tête nue et j’imagine de répondre, cependant que je continue à tenir ma casquette à la main :
« Soyez assez aimable de me dire combien il y a d’ici à la ville, la distance exacte.
— Je n’en sais rien, dit-elle ; pas d’ici. Mais, la première maison où vous arriverez c’est le presbytère et, de là, il y a un quart de lieue jusqu’à la ville. » Là-dessus elle veut s’en aller sans plus attendre.
— Mille fois merci, dis-je, mais si le presbytère est de l’autre côté de cette forêt, permettez-moi de vous accompa-gner, si vous allez là ou plus loin. Le soleil ne donne plus, laissez-moi porter votre ombrelle. Je ne vous importunerai
– 49 – pas, je ne parlerai même pas, si tel est votre désir, pourvu que je puisse marcher à côté de vous et écouter le gazouillis des oiseaux. Oh ! ne vous en allez pas, pas tout de suite ! Pourquoi vous sauvez-vous ?
Mais comme elle courait tout de même et ne voulait pas m’écouter, je me mis à courir derrière elle, pour qu’elle pût entendre ma justification : « Que le diable emporte votre clair visage s’il n’a pas fait sur moi la plus forte impres-sion ! »
Mais elle détalait si vite qu’en quelques minutes elle était hors de ma vue. La grosse natte blonde, elle l’avait tout simplement prise dans la main en se mettant à courir. Je n’ai jamais vu chose pareille.
C’est ainsi que cela s’est passé. Je ne voulais pas l’importuner, je n’avais pas de mauvaises intentions ; je pa-rierais bien quelque chose qu’elle aime son lieutenant, l’idée ne m’est pas venue de m’imposer à elle. Mais c’est bien, tout est bien ; son lieutenant me provoquera peut-être, héhé, il va se cotiser avec le suppléant, le suppléant du juge cantonal, et me provoquer…
J’aimerais du reste à savoir si ce suppléant va donner un nouveau paletot à Minûte ? Nous pouvons attendre un jour, nous pouvons peut-être attendre deux jours, mais s’il ne l’a pas fait d’ici deux jours nous lui rafraîchirons la mémoire. Un point. Nagel.
Je sais une pauvre femme ici, elle m’a regardé d’un air honteux, comme si elle voulait demander quelque chose, mais elle n’a même pas osé. Je suis absolument hanté par ses yeux, bien que ses cheveux soient blancs, quatre fois j’ai fait un détour pour éviter de la rencontrer. Elle n’est pas
– 50 – vieille, ce n’est pas l’âge qui l’a blanchie ; ses cils sont encore terriblement noirs, cruellement noirs, si bien que ses yeux semblent se tapir et couver leur feu. Elle porte presque tou-jours une corbeille devant soi sous son tablier et c’est sans doute de cela qu’elle est honteuse. Quand elle a passé devant moi je me retourne et je vois qu’elle descend vers le marché et tire quelques rares œufs de sa corbeille et, ces trois œufs, elle les vend à n’importe qui, sur quoi elle rentre chez elle en portant la corbeille de la même façon, sous son tablier. Elle demeure dans une toute petite maison en bas près du quai ; la maison n’a qu’un rez-de-chaussée et n’est pas peinte. Une fois, je l’ai vue à travers la croisée, il n’y a pas de rideaux de-vant, je n’y ai vu que quelques fleurs blanches : elle se tenait très avant dans l’intérieur de la pièce et me regarda fixement quand je passai. Dieu sait quelle personne c’est ; mais ses mains sont toutes petites. J’aurais bien pu te donner une aumône, fille aux cheveux blancs, mais j’aimerais mieux t’apporter une aide.
Je sais du reste très bien pourquoi ces yeux me hantent de la sorte, je l’ai su tout de suite. Il est étrange qu’une amourette de jeunesse puisse s’accrocher si longtemps et re-paraître de loin en loin. Mais tu n’as pas son visage béni et tu es beaucoup plus âgée qu’elle. Ah ! oui, mais elle s’est ma-riée tout de même avec un télégraphiste et a émigré à Kabel-vaag ! Bah ! autant de têtes, autant d’avis ; je ne pouvais pas attendre son amour, et je ne l’ai pas eu non plus. Il n’y a rien à y faire… Tiens, la pendule sonne dix heures et demie…
Ah ! que nenni, il n’y a rien à y faire. Mais si seulement tu savais avec quelle intensité je me suis souvenu de toi pen-dant dix, douze ans, et que je ne t’ai jamais oubliée… Héhé ! mais c’est aussi ma propre faute, elle n’y peut pas remédier.
– 51 –
Tandis que les autres gens se souviennent pendant un an, et puis basta, moi je me souviens pendant dix.
J’apporterai une aide à la marchande d’œufs aux che-veux blancs, oui, une aide et une aumône, en l’honneur de ses yeux. J’ai, ici tout un univers où puiser, soixante-deux mille couronnes pour une propriété rurale, et ce, en espèces dans la main. Hoho ! je n’ai qu’à jeter un regard sur la table et à chercher des yeux trois documents télégraphiques de la plus haute valeur… Aïe, quelle farce et quel bon tour ! On est agronome et capitaliste, on ne vend pas sans barguigner à la première offre, on dort là-dessus et on réfléchit. Voilà ce qu’on fait, on réfléchit. Et entre temps il n’y a pas un être humain qui tique, quoiqu’on ait fait la farce aussi grossière et le tour aussi gros que possible. Homme, ton nom est âne ! On peut t’ânifier et te conduire par le bout du nez où l’on veut.
Par exemple, il sort un petit goulot de bouteille de la poche de mon gilet là-bas. C’est un médicament, c’est de l’acide prussique, je le conserve à titre de curiosité et je n’ai pas le courage de m’en servir. Alors, pourquoi porter cette fiole et pourquoi me l’être procurée ? Bluff, cela aussi, simple bluff, moderne bluff de décadence, réclame et snobisme. Fi… « Aussi tendre que porcelaine, elle est le remède à ma
peine6… ».
Ou bien prenez une chose aussi innocente que ma mé-daille de sauvetage. Je l’ai ce qu’on appelle honnêtement méritée, on bricole un peu dans tous les genres, on sauve des gens. Mais Dieu sait si, en réalité, ce fut un mérite de ma
6 Sans doute un refrain d’une chanson populaire.
– 52 – part. Jugez vous-mêmes, Messieurs et Mesdames : Un jeune homme se tient près du bastingage, il pleure, ses épaules tressautent, quand je lui adresse la parole il me regarde avec un air égaré et file subitement dans le salon du bas. Je le suis, l’homme est déjà allé se coucher. J’examine la liste des passagers, trouve le nom de l’homme et vois qu’il se rend à Hambourg. C’est le premier soir. De ce moment je le tiens constamment à l’œil, je le surprends dans des endroits inat-tendus et le regarde en plein visage. Pourquoi fais-je cela ? Messieurs et Mesdames, jugez vous-mêmes. Je le regarde pleurer, quelque chose le tourmente atrocement, il regarde souvent dans l’abîme avec des mines affolées et ravies. En quoi cela me regarde-t-il ? Non, certainement, aussi, jugez vous-mêmes, ne vous gênez pas ! Quelques jours se passent, nous avons vent debout et grosse mer. La nuit, à deux heures, mon homme vient à l’arrière, je suis déjà étendu là, bien caché, et je l’observe, la lune lui fait un visage jaune. Quoi encore ? Il se tourne de côté et d’autre, tend les bras en l’air et saute par-dessus bord, les jambes en avant. Il n’est tout de même pas capable de retenir un cri. Regrettait-il sa résolution ? Avait-il eu peur au dernier moment ? Sinon, pourquoi donc avait-il crié ? Messieurs et Mesdames, qu’auriez-vous fait à ma place ? Je m’en remets complète-ment à vous. Peut-être auriez-vous respecté cet honorable bien qu’un peu défaillant courage chez un malheureux et se-riez-vous restés tranquilles dans votre cachette ; moi, au contraire, je hurle quelques mots au capitaine sur la passe-relle et je saute par-dessus bord, moi aussi, et, par pure pré-cipitation, je saute même la tête en avant. Je bats des bras comme un forcené, je cafouille dans toutes les directions et j’entends que là-haut sur le bateau on crie avec une voix de tonnerre. Puis tout à coup je rencontre un des bras de l’homme, un bras étendu et raide, avec les doigts écartés.
– 53 –
L’homme remue un peu les jambes. Bon, je le prends par la nuque, il devient de plus en plus lourd, il fainéante, il ne re-mue plus les jambes ; à la fin il donne une secousse pour se dégager. Je tourbillonne avec lui, la mer houle fortement et entrechoque nos fronts, un voile noir me passe devant les yeux. Que devais-je faire ? Je grince des dents et jure comme un païen, et je tiens le gaillard fidèlement et tenacement par la nuque pendant tout le long temps jusqu’à ce que le canot arrive enfin. Qu’auriez-vous fait ? Je l’ai sauvé comme un ours mal léché et sans égards, et puis après ? Ne vous ai-je pas déjà laissé à vous-mêmes le soin de juger, Messieurs et Mesdames ? N’y allez pas de main morte, en quoi cela me regardait-il ? Mais supposez, dis-je, que c’eût été d’une im-portance capitale pour l’homme d’éviter d’aborder à Ham-bourg ? Nous tenons le nœud de l’affaire ! Peut-être devait-il y rencontrer quelqu’un qu’il ne voulait pas rencontrer ? Mais la médaille, c’est une médaille pour un acte méritoire et je la porte dans ma poche, je ne la jette pas le moins du monde aux pourceaux. Cela aussi vous devez le juger, jugez carré-ment, en quoi diable cela me regardait-il ? Tout cela me re-garde si peu que je ne me rappelle même pas le nom de ce malheureux, bien que très certainement il vive encore au-jourd’hui. Pourquoi a-t-il fait cela ? Peut-être à cause d’un amour sans espoir, peut-être y avait-il réellement une femme en jeu, je n’en sais rien ; mais cela m’est d’ailleurs indiffé-rent. Basta !…
Ah ! les femmes, les femmes ! Voilà, par exemple, Kam-ma, la petite danoise Kamma. Que Dieu te protège ! Tendre comme une petite colombe, totalement malade de tendresse et en outre pleine de dévouement, mais néanmoins capable de soutirer à quelqu’un son dernier liard, de le pressurer jusqu’à l’indigence, rien qu’en penchant de côté sa tête astu-cieuse et en murmurant : « Simonsen, petit Simonsen ! »
– 54 –
Bah ! Dieu soit avec toi, Kamma, tu as été pleine de dévoue-ment pour moi, je t’envoie au diable, nous sommes quittes…
Et maintenant je me lève…
Oh ! il faut prendre garde à cette espèce ! « Mon fils, garde-toi de la faveur des femmes » dit un grand écrivain… ou n’importe ce que dit un grand écrivain. Karlsen était un faible, un idéaliste qui est allé à la mort pour ses grands sen-timents, c’est-à-dire pour ses nerfs trop ténus, ce qui, à son tour, veut dire : faute de nourriture solide et de travail en plein air… Héhé, et de travail en plein air. « Plût au ciel que ton acier fût aussi tranchant que ton dernier : Non ! » Il a gâ-té son renom posthume sur cette terre par une citation d’un poète. Mettons que j’aie rencontré Karlsen en temps oppor-tun, même à son dernier jour, même une demi-heure avant la catastrophe, et qu’il m’ait raconté qu’il voulait citer quelqu’un à son heure dernière, je lui aurais dit, par exemple : « Regardez-moi, je jouis de mon bon sens, j’ai inté-rêt, pour la cause de l’humanité, à ce que vous ne souilliez pas vos derniers moments par une citation de tel ou tel grand poète. Savez-vous ce que c’est qu’un grand poète ? Un grand poète est un homme qui n’a pas de pudeur, qui réellement ne rougit pas. D’autres fous ont des moments où ils rougissent de honte devant eux-mêmes dans le privé ; mais non pas le grand poète. Regardez-moi encore ; voulez-vous citer quelqu’un, alors citez un géographe et ne vous trahissez pas. Victor Hugo… Avez-vous le sens du comique ? Le baron Lesdain causait un jour avec Victor Hugo. Au cours de la conversation, l’astucieux baron Lesdain demanda : « Quel est à votre avis le plus grand poète de France ? »… Victor Hugo fit la grimace, se mordit les lèvres et finit par dire : Al-fred de Musset est le second ! Héhéhé ! Mais vous n’avez peut-être pas le sens du comique ? Savez-vous ce que fit Vic-
– 55 – tor Hugo en 1870 ? Il écrivit une proclamation aux habitants de la terre, par laquelle il interdisait le plus strictement aux troupes allemandes d’assiéger et de bombarder Paris. « J’ai mes petits-fils et d’autre famille ici, je n’ai pas envie de les voir atteints par des obus » dit Victor Hugo.
Tu vas voir que je n’ai pas encore mes souliers. Que fait Sara avec mes souliers ? Il est bientôt onze heures et elle n’a pas encore apporté mes souliers.
Ainsi donc, nous citons un géographe…
Elle a d’ailleurs un corps délicieux, cette Sara. Ses hanches tremblent quand elle marche, c’est exactement comme les reins d’une jument grasse à éclater. C’est tout à fait grandiose. J’aimerais savoir si elle a été mariée dans sa vie ? En tout cas elle ne piaule vraiment pas beaucoup quand on lui chatouille les côtes et elle doit ouvrir les jambes à n’importe quoi. … Ah ! j’ai vu un mariage dans mon exis-tence, j’y ai, pour ainsi dire, bel et bien assisté. Hem ! Mes-sieurs et Mesdames, c’était un dimanche soir dans une gare de Suède, à la gare de Kungsbacka. Mais je dois vous prier de bien vous rappeler que c’était un dimanche soir. Elle avait de longues mains blanches, Lui un uniforme de cadet tout battant neuf et pas encore de barbe, tant il était jeune. Ils venaient ensemble de Göteborg et elle aussi était jeune, c’étaient tous deux de vrais enfants. Je les regardais derrière mon journal ; ils étaient complètement déconcertés par ma présence ; ils se regardaient tout le temps. La jeune fille avait les yeux brillants et ne pouvait rester tranquille sur la ban-quette. Tout à coup le train siffle en entrant à Kungsbacka ; le cadet prend la main de sa compagne, ils se comprennent et sitôt que le train s’arrête ils sautent vivement à terre tous les deux. Elle court vers le « Côté des Dames », il lui emboîte
– 56 – le pas, droit sur les talons… par Dieu, il se trompe, il entre dans le « Côté des Dames » lui aussi ! Et ils ferment rapide-ment la porte derrière eux. Au même moment la cloche de l’église s’ébranle et se met à sonner là-haut dans la ville parce que c’était dimanche soir. Pendant toute la sonnerie de la cloche ils restèrent là-dedans ; trois minutes, quatre mi-nutes, cinq minutes se passent ; que deviennent-ils ? Ils sont encore là et la cloche sonne, le bon Dieu sait s’ils n’arriveront pas trop tard ! Enfin, Lui ouvre la porte et guette dehors. Il était nu-tête. Elle se tient juste derrière Lui et lui met sa casquette et Lui se tourne vers Elle et sourit. Puis il descend l’escalier d’un bond, Elle vient derrière, encore oc-cupée à rajuster ses vêtements, et quand ils atteignirent le train et reprirent leurs places, pas une âme ne les avait ob-servés, non, pas une âme en dehors de moi. Les yeux de la jeune fille étaient absolument dorés quand elle me regarda avec un sourire, mais sa petite poitrine palpitait fortement, en haut, en bas, en haut, en bas. Quelques minutes après ils étaient endormis, tous les deux ; ils perdirent connaissance sur place, tant ils étaient délicieusement las.
Que vous en semble ? Messieurs et Mesdames, mon his-toire est terminée. Je néglige l’excellente dame là-bas, celle qui a un lorgnon et un col d’homme montant, c’est-à-dire celle qui a des bas bleus ; je m’adresse aux deux ou trois d’entre vous qui ne passent pas leurs jours, les dents serrées, dans une activité utile à la Société. Pardon si j’ai blessé quelqu’un, tout spécialement je demande, pardon à l’honorée dame au lorgnon et aux bas bleus. Tiens, voilà qu’elle se lève, elle se lève ! Par Dieu, ou bien elle veut s’en aller ou bien elle veut citer quelqu’un. Et si elle veut citer quelqu’un, elle veut sans doute me réfuter. Mais si elle veut me réfuter elle va dire, par exemple : Hem ! va-t-elle dire, ce monsieur a de la vie la plus masculinement grossière conception que
– 57 – j’aie encore entendue. Est-ce là vivre ? Je ne sais si ce mon-sieur est totalement ignorant de ce qu’un des plus grands penseurs du monde a dit de la vie : Vivre c’est la guerre avec
les trolls sous la voûte du cœur et du cerveau, dit-il7…
Vivre c’est la guerre avec les trolls, oui. Sous la voûte du cœur et du cerveau. Ça colle. Messieurs et Mesdames, le
Norvégien Per Skysskaffer 8 conduisait un jour un grand poète. Tandis que la voiture roulait, le simple Per Skysskaffer parla, il dit : « Avec votre permission, qu’est-ce que c’est au juste que de composer des poèmes, à votre avis ? »… Le grand poète arbore une bouche pincée, bombe à l’extrême son jabot d’oiseau et produit les paroles suivantes : Compo-ser des poèmes c’est tenir le jugement dernier sur soi-même… Sur quoi le norvégien Per Skysskaffer se sentit at-teint dans chaque articulation.
Onze heures, mes souliers, où diable sont passés mes souliers ?… Bon, mais pour ce qui est de se hérisser contre tout et contre tous…
Une dame, grande et pâle, vêtue de noir, avec le plus rouge des sourires, me voulant du bien, me tira par la manche pour m’arrêter. Mettez en branle un mouvement comme le poète, dit-elle, alors vous aurez en tout cas le droit de parler, dit-elle. Héhé ! répondis-je. Moi qui ne connais pas seulement un poète et n’ai jamais causé avec l’un deux : moi qui suis agronome et ai vécu avec le guano et la buvée de son depuis ma petite enfance, moi qui ne pourrais pas même
7 Citation d’Ibsen.
8 C’est-à-dire Per le Voiturier.
– 58 – composer un poème sur un parapluie et, à plus forte raison, encore moins sur la mort et la vie et la paix éternelle !
Oui, oui, ou un autre grand homme, dit-elle alors. Vous êtes là à faire l’important et vous ravalez tous les grands hommes. Mais les grands hommes sont encore debout, et ils parviendront à rester debout aussi longtemps que vous vi-vrez, vous verrez. – Madame, répondis-je, en baissant la tête respectueusement ! Madame, grand Dieu, comme cela sent la demi-culture, la médiocre culture intellectuelle, ce que vous venez de dire. Excusez-moi d’ailleurs de parler si direc-tement ; mais si vous étiez un homme et non pas une femme, je jurerais sur ma part de paradis que vous êtes un « homme de gauche ». Je ne ravale pas tous les grands hommes, mais je ne juge pas la grandeur d’un homme d’après l’ampleur du mouvement qu’il a déclenché, je juge le grand homme d’après moi-même, d’après la propre vue de mon petit cer-veau, d’après ma faculté spirituelle d’évaluation. Je le juge, pour ainsi dire, d’après le goût que son activité me laisse dans la bouche. Ceci n’est pas de la suffisance, c’est une dé-cision de la logique subjective de mon sang. Ce qui importe avant tout n’est pas de créer un mouvement, d’arriver à faire supplanter Kingo par Landstad dans la commune de Höivaag près Lillesand. Ce qui a de la valeur ce n’est nullement de faire du remue-ménage parmi une plèbe d’avocats, de jour-nalistes ou de pêcheurs galiléens, ou de publier un écrit sur Napoléon le Petit. Ce qui importe c’est d’exercer une in-fluence et d’éduquer la Puissance, les élus et les supérieurs, les hommes maîtres, les grands, Caïphe, Pilate et l’Empereur. À quoi cela a-t-il servi que j’aie créé un mouvement parmi la canaille si j’ai, néanmoins, été livré à la croix ? On peut rendre la canaille si nombreuse qu’elle soit capable d’arracher avec ses ongles une parcelle de domination ; on peut lui mettre en main un couteau de boucher et lui ordon-
– 59 – ner de piquer et d’éventrer, on peut la pousser, comme on pousse les ânes, à prendre le dessus dans une élection ; mais gagner la victoire, gagner en valeur spirituelle fondamentale, faire avancer le monde d’un pas de coq vers le profit… non, elle ne le peut pas, la canaille ne le peut pas. Les grands hommes sont d’excellents sujets de conversation, mais l’homme haut, les hommes hauts, les maîtres, les esprits mondiaux équestres, il leur faut faire un effort de mémoire quand on prononce le nom des grands hommes, pour savoir qui c’est. Et le grand homme reste en arrière, avec la plèbe, la majorité sans valeur, l’avocat, l’institutrice, le journaliste et l’empereur du Brésil comme admirateurs.
Bon, dit la dame ironiquement… Le président frappe sur la table et réclame le silence, mais la dame persiste et dit tout de même : Bon, mais si vous n’attaquez pas tous les grands hommes, nommez-en quelques-uns ou en tout cas nommez-en un qui trouve grâce même à vos yeux. Ce serait amusant à entendre.
Je réponds comme suit :
Je le ferais volontiers. Mais le fait est que vous me pren-driez beaucoup trop brutalement au mot. Si j’en nommais un ou deux ou dix vous en conclueriez simplement qu’en dehors de ceux-là je n’en connais pas d’autres. Et, en outre, pour-quoi le ferais-je ? Si je vous donnais le choix, par exemple, entre Léon Tolstoï, Jésus-Christ et Emmanuel Kant, vous ré-fléchiriez encore avant de choisir le bon parmi ceux-là. Vous diriez, par exemple, que tous ceux-là étaient des grands hommes, chacun à sa manière, ce en quoi toute la presse li-bérale et avancée vous donnerait raison…
Eh ! bien, quel est donc le plus grand de ceux-là, à votre avis ? interrompt-elle.
– 60 –
À mon avis, Madame, le plus grand n’est pas celui qui a été le plus habile à « débiter », bien que ce soit, maintenant et toujours, celui-là qui fasse le plus de tapage dans le monde. Non, la voix de mon sang dit que celui-là est le plus grand qui a apporté à l’existence le plus de valeur foncière, le plus de profit positif. Le grand terroriste est le plus grand, la dimension, le cric inouï qui tient le monde en équilibre.
Mais, des trois noms cités, c’est tout de même le Christ qui… ?… est-ce le Christ, oui ! me hâtai-je de dire. Vous avez tout à fait raison, Madame, et cela me fait plaisir que nous soyons tout de même d’accord sur ce point… Non, somme toute, je place très bas l’aptitude à « débiter », l’aptitude de l’apôtre, ce don purement formel d’avoir toujours le mot à la gueule. Qu’est-ce qu’un apôtre, un apôtre professionnel ? Un homme qui rend le service négatif de l’intermédiaire, un agent en marchandises. Et plus il fait dans les marchandises, plus est grande la renommée mondiale qu’il acquiert ! Héhé, c’est comme cela, plus il est capable de faire le boniment, plus il peut étendre son affaire. Mais quel poids cela peut-il
avoir de prêcher à mon bon voisin Ola Nordistuen 9 les vues de Faust sur l’existence ! Cela modifiera-t-il, peut-être, le mode de penser du siècle qui vient ?
Mais qu’adviendra-t-il de Ola Nordistuen si personne… ?
Laissez Ola Nordistuen aller au diable ! interrompis-je, Ola Nordistuen n’a rien d’autre à faire en ce monde qu’à se morfondre en attendant de mourir, c’est-à-dire de débarras-ser le plancher le plus tôt possible. Ola Nordistuen est bon à fumer la terre, il est le soldat que Napoléon piétine sous les
9 Nom typique de paysan, l’équivalent de Jacques Bonhomme.
– 61 – fers de son cheval, voilà Ola Nordistuen… sachez-le bien ! Ola Nordistuen n’est même pas, le diable me danse, un commencement, encore moins un résultat de quoi que ce soit ; il n’est pas même une virgule dans le grand Livre, mais une tache dans le papier. Voilà Ola Nordistuen…
Chut ! Au nom de Dieu ! dit la dame terrifiée, en regar-dant le président pour voir s’il va m’expulser.
Bon ! répondis-je, héhéhé, bon, je n’en dirai pas plus long. Mais, au même instant, mon regard tombe sur sa bouche exquise et je dis : Pardon, Madame, de vous avoir re-tenue si longtemps avec des balivernes et des billevesées. Permettez-moi plutôt de vous remercier infiniment de votre bienveillance. Votre bouche est merveilleusement belle quand vous souriez. Adieu.
Mais voilà qu’elle rougit de tout son visage et m’invite chez elle. Simplement chez elle, dans sa maison, là où elle habite. Héhéhé ! Elle habite dans telle et telle rue, tel et tel numéro. Elle aimerait causer encore un peu avec moi de cette question, elle n’est pas de mon avis et pourrait faire mainte et mainte objection. Si je venais demain soir elle se-rait toute seule. Alors, viendrais-je demain soir ? Merci. Alors adieu.
Et puis ce n’était pas autre chose que ceci : elle voulait me montrer une nouvelle couverture moelleuse, un dessin national, tissage de Hallingdal.
« Le soleil brille sur la colline10… »
10 Refrain de chanson populaire.
– 62 –
Nagel sauta à bas du lit, ouvrit les rideaux et regarda de-hors. Le soleil brillait sur la place du marché et le temps était calme. Il sonna. Il voulait profiter de la négligence de Sara pour l’approcher d’un peu plus près aujourd’hui. Voyons de quoi est faite cette fille du Trondhjem aux yeux pleins de sexe. Ce n’est sans doute que du bluff.
Il la prit par la taille, sans plus.
— À bas les pattes ! dit-elle, furieuse, en le repoussant.
Alors il demanda froidement :
— Pourquoi n’ai-je pas eu mes souliers plus tôt ?
— Ah ! je vous demande excuse pour les souliers, ré-pond Sara. Nous avons lessive aujourd’hui et nous avons beaucoup d’ouvrage.
Nagel resta dans sa chambre jusqu’à midi, sur quoi il sortit et alla au cimetière pour assister à l’enterrement de Karlsen. Il portait comme d’habitude son costume jaune.
– 63 –