No right to love you T3 : Kennedy
Chapitre 21
Ronan
— Vous entrez en scène dans cinq minutes ! nous rappelle Jade, l’assistante de Malone.
D’après ce que j’ai compris, c’est la première fois qu’elle accompagne le groupe sur la tournée. Avant, c’est simple notre manager se débrouillait seul.
— Ce soir, vous allez mettre le feu à L.A., les gars ! lâche à son tour ce dernier pour nous encourager.
Blue et les doubles se chamaillent. Ce n’est pas la première fois qu’ils le font. Je les ai déjà vus ainsi, lorsque nous assurions leur première partie avec mon ancien groupe. Je les observe, un sourire triste accroché à mes lèvres.
Depuis hier et notre retour précipité à l’hôtel, le spleen me colle à la peau. La faute à cette bombe brune qui a fait un pas dans ma direction en répondant à mon baiser, avant d’en faire dix en arrière. J’ai cru qu’elle comprendrait mes peurs et qu’elle accepterait de pardonner mes erreurs. Sur ce coup-là, je me suis bien planté.
— T’inquiète pas, tu vas t’en sortir comme une cheffe, entends-je Kennie prononcer.
Je porte mon regard vers cette voix si merveilleuse. Dans sa tenue de scène, pantalon en cuir et top rose poudré, elle est encore plus sublime. Mes yeux s’attardent sur son fessier magnifiquement moulé, avant de remonter vers le creux de ses reins mis à découvert par son haut.
Des flashs de nos nuits torrides me percutent. Pour ne pas perdre la face à quelques minutes de notre entrée en scène, je porte mes yeux sur Norah. La claviériste ne semble pas du tout à l’aise. Pourtant ce n’est pas la première fois qu’elle va se retrouver devant un public. Je comprends alors que Kennedy la rassure autant qu’elle le peut. Seulement Norah est comme ça. Angoissée dès qu’elle doit monter sur scène, mais quand elle sera derrière son clavier, elle oubliera son trac.
— Une minute ! s’égosille l’assistante.
Kane et Kenan se dirigent vers moi. Le premier me donne un coup dans l’épaule qui m’arrache une légère grimace.
— On va tout déchirer ! s’exclame son jumeau.
J’acquiesce d’une voix monocorde. Les deux froncent les sourcils, puis se tournent vers leur sœur que je n’ai pas lâchée des yeux, avant de revenir vers moi pour m’interroger d’un froncement de sourcil.
— Pas d’inquiétude. Tout va bien. On va tout déchirer.
J’essaie de me montrer enthousiaste, mais ils ne sont pas dupes. Tous les deux me connaissent trop bien.
— Dix secondes.
Le décompte commence.
Les gars s’excitent. Norah tremble. Kennedy sort un petit objet de la poche arrière de son futal. Quand elle le porte à ses lèvres, un sourire niais s’invite sur mes lèvres. Je sais ce qu’elle tient. Mon médiator. Son rituel n’a pas changé depuis que je le lui ai offert. C’était lors du tout premier concert des OC3 dans le bar qui nous a accueillis pendant des années jusqu’à ce qu’on nous donne notre chance d’aller fouler les plus grandes salles de concert d’Europe. Je la revois morte de trac. Dès que ses frangins avaient rejoint leurs instruments, je l’avais prise dans mes bras pour la rassurer. J’avais sorti mon médiator préféré et le lui avais offert.
Il te portera bonheur, c’est ce que je lui avais dit, avant de coller mes lèvres sur les siennes dans un baiser aérien. Notre second baiser.
— Oh, Ronan, qu’est-ce que tu fous ?! me rappelle à l’ordre Malone.
J’atterris durement. J’étais bien dans mes souvenirs. Je glisse une main dans mes cheveux et souffle.
— Allez, fonce, putain !
Un dernier coup d’œil sur Kennie et je rejoins les planches.
Pendant que j’enfile la sangle de ma guitare, ma sirène qui va encore m’envoûter, monte à son tour sur les planches. Une faible lumière me permet de la voir se placer devant le micro. Les doigts vers le sol, les bras légèrement écartés et la tête penchée. Je l’imagine les yeux fermés, à se concentrer une toute dernière fois avant que le show commence.
Les projecteurs s’allument. Kenan donne un premier coup de baguette. Kane balance son premier accord. Les guitares entrent en action. Les doigts de Norah se posent sur les touches blanches et noires pour lancer la mélodie.
Les fans scandent le nom de notre chanteuse alors qu’elle relève lentement la tête et porte ses mains sur son micro. Sa voix s’élève sur les premières paroles de Never Again, la chanson de Kenan écrite pour son double, juste après sa tentative de suicide.
À travers les mots de son jumeau, Kennedy hurle sa douleur et sa peine face à cet événement qui l’a traumatisée. Le public ne le réalise peut-être pas, mais, moi, je le ressens. Certainement parce que j’ai vécu ce drame à ses côtés. Je ferme les yeux, me laisse happer par ce moment qu’aucun de nous n’aurait voulu vivre. Moi aussi, j’ai failli perdre un frère ce jour-là.
Au moment du refrain, alors qu’elle le supplie de ne plus jamais tenter de s’en prendre à sa vie, j’ouvre les paupières. Kennedy fixe son frère, le responsable de ce drame. En tournant la tête vers mon pote, je découvre un sourire réconfortant sur ses lèvres. Sans un mot, il lui promet qu’il ne recommencera jamais.
— Bonsooooooiiiiir, L.AAAA. ! Vous allez bien ? demande ma sirène après avoir terminé ce morceau.
Le public en folie hurle, scande son nom.
— Vous savez quoi ? Je suis super heureuse d’être ici, ce soir. J’adore votre ville.
Mensonge ? Certainement. Ce n’est pas notre court passage à Disneyland qui lui aura permis de découvrir la richesse de ce territoire.
— Kenan ! T’es trop beauuuuu ! Crie une voix féminine alors que la salle était plongée dans le plus grand des silences.
Kennedy jette un regard amusé à son frère qui hausse les épaules.
— Ouais, il est canon, mon frangin, se marre-t-elle.
Le public rit à son tour.
— Mais, bon, nous ne sommes pas là pour débattre sur le physique de mon petit frère. D’ailleurs, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais il est marié et dingue de sa femme. Je me souviens encore du jour où il a fait sa demande. C’était sur scène alors que je chantais…
— Infiny ! s’exclame une autre nana dans la salle.
Les premières notes de cette chanson s’élèvent.
— Ouais, c’est ça… Souvenez-vous, c’était à Paris.
Dès que sa voix mélodieuse retentit, je vibre à nouveau. Chaque fois qu’elle chante, Kennedy me transporte. Me transcende.
Blue se déplace jusqu’à elle. Un jeu de scène débute entre eux et dure tout le long du concert. Mon cœur en berne m’empêche le moindre mouvement. Avant, c’était avec moi qu’elle s’éclatait.
Au cours du show, je sens le regard de Kane, à plus d’une reprise sur moi. Je ne me retourne pas vers lui, je n’ai aucune envie de lâcher sa sœur des yeux. La regarder est tout ce qu’il me reste. Il finit par se déplacer jusqu’à moi et me sonde. Je détourne la tête, avant qu’il puisse me décrypter.
J’ai joué, j’ai perdu. Sûrement bien plus que ce que je croyais à l’époque. Jamais je ne retrouverai une femme comme elle. Lauren en est l’exemple parfait. Simple pâle copie qui me conférait une sécurité toute relative.
Et comme fait exprès, pile à cet instant, nous cessons de jouer pour laisser Kennedy entonner, a cappella, I Will Never Find Another Woman Like You. Kenan l’a écrite pour Lou, pourtant je pourrais déclarer exactement la même chose à sa sœur.
À la fin de la représentation, nous sommes rappelés sur scène pour une toute dernière chanson.
Kenan et Kane quittent la scène les premiers, pressés de retrouver leurs femmes qui n’étaient pas dans le public. Elles avaient mieux à faire d’après ce que j’ai compris, même si je sais qu’elles sont nos fans numéro un. Surtout Aly qui est présente depuis nos tout débuts. Elle s’est juste absentée deux longues années, avant de revenir. À présent, elle ne les abandonnera plus jamais, bien trop amoureuse de son bassiste préféré.
Quand j’arrive dans les coulisses, elle et mon pote ne sont déjà plus là. Kennedy et Norah discutent paisiblement. Cette dernière est surexcitée, prête à jouer à nouveau sur scène. Le sourire que notre chanteuse lui adresse me fout un coup au cœur.
— Oh. Putain. de. bordel. de. merde ! s’exclame Kenan. Je… Je, quoi ?
Tous les regards convergent vers lui. Il semble complètement déboussolé devant Lou qui se mord la lèvre pour ne pas éclater de rire devant son attitude. Elle s’appuie sur ses épaules pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Sa réaction est immédiate. Il pose ses mains sur son crâne, tourne sur lui-même. Son bonheur rayonne sur ses traits.
— Je vais… Je vais être papa. J’y crois pas !
Je souris, super heureux pour lui.
— Félicitations à vous deux !
La voix morne de Kennedy m’interpelle. Je pivote aussitôt vers elle.
Pourquoi est-elle aussi triste ? Elle devrait être aussi heureuse pour eux que nous tous. Lou est l’une de ses meilleures amies, je ne vois pas le problème.
Nos regards se croisent et ce que je découvre dans le sien me trouble. Elle cache quelque chose. Quelque chose qui l’a brisée.
Aurait-elle eu un enfant ? Aurait-elle été obligée de l’abandonner ? D’avorter peut-être ?
— Faut que j’aille annoncer ça à Kane ! s’exclame Kenan. Je reviens… tout de suite, déclare-t-il à sa femme.
Sans perdre de temps, il fonce vers la loge de son jumeau. Je l’observe jusqu’à ce qu’il disparaisse, complètement amusé. Comment aurais-je réagi si Kennedy m’avait révélé qu’elle portait mon enfant ? Comme lui ? Probablement.
— Qu’est-ce qui se passe, Kennedy ? Pourquoi tu pleures ? demande Norah.
Je me retourne et la découvre en larmes. Des larmes silencieuses qui me flinguent.
— Pour rien.
Lou s’approche d’elle, essaie de la prendre dans ses bras, mais Kennedy la repousse et s’enfuit en direction de sa loge.
— Qu’est-ce qu’elle a ? s’inquiète Lou, qui ne comprend pas plus que moi la réaction de sa copine.
— J’en sais rien, réponds-je.
Nous fixons tous les deux la porte derrière laquelle s’est réfugiée Kennedy.
— Tu devrais aller la rejoindre. Kenan va revenir d’un instant à l’autre et je ne voudrais pas qu’il se pose des questions sur ma disparition.
— Tu sais, je peux l’attendre et lui dire que tu es allée discuter avec sa sœur.
Elle me fait les gros yeux.
— Vas-y.
— OK, OK. Je ne voudrais pas contrarier une future maman. Paraît que c’est mauvais pour le bébé, la taquiné-je.
Ses yeux roulent sur leurs orbites. Je l’exaspère, j’ai compris.
Alors, pour ne pas recevoir ses foudres, je m’exécute.
Arrivée devant la porte de la loge de Kennedy, je frappe quelques petits coups pour m’annoncer et entre sans attendre sa réponse. Ce que je découvre me tue littéralement. Kennie est assise au fond de la pièce, ses genoux remontés contre sa poitrine et elle pleure à chaudes larmes. Je dois faire quelque chose. La découvrir dans cet état me retourne le bide. J’ai si mal pour elle.
Sans un mot, je la rejoins. Assis à ses côtés, j’attends qu’elle prenne conscience de ma présence. Seulement elle reste enfermée dans son monde. Un monde de douleurs où je ne semble pas avoir ma place.
— Kennie, finis-je par l’interpeller en chuchotant pour ne pas l’effrayer.
Pas un seul mouvement ni même un regard.
— Kennedy, réitéré-je.
Elle bondit sur ses pieds et me mitraille d’un œil mauvais.
— Dégage, Byrne !
Je me lève à mon tour.
— Non, je ne partirai pas. Pas tant que tu ne m’auras pas dit pourquoi tu pleures.
Elle lâche un rire amer qui me glace le sang.
— Tu crois que je vais t’en parler alors que tu en es responsable ! s’agace-t-elle.
Sa réplique me coupe le souffle. Seulement, je suis trop têtu pour en rester là.
— Vraiment ? Je ne vois pas le rapport entre l’annonce de ton frangin et moi.
Encore ce rire qui me paralyse.
— À moins que tu aies toujours rêvé de porter mon enfant…
Cette idée vient de traverser ma cervelle. Je tente donc le coup. Qui sait ? C’est peut-être là le fond du problème ? Je me suis peut-être imaginé n’importe quoi tout à l’heure.
Elle grogne des mots incompréhensibles.
— Si c’est juste ça, il suffit que tu m’accordes une nouvelle chance et je te promets de te faire autant de bébés que tu le voudras.
Je donne sur le ton de l’humour, mais au fond de moi, cette idée me plaît bien.
— Pour que tu t’enfuies encore ? Non, merci, j’ai déjà donné une fois ! Maintenant, fous le camp ! tonne-t-elle en s’activant dans tous les sens.
Quoi ? Comment ça ? J’ai peur de mal comprendre ? Est-ce qu’elle a porté mon enfant ?
Putain de merde ! J’espère que je fais erreur.
Merde, merde, merde !
Si c’est le cas, alors ça signifie que…
Saleté de douche froide.
— Qu’est-ce que tu sous-entends par « j’ai déjà donné une fois » ?
Elle s’arrête, me fixe et déglutit difficilement.
C’en est trop ! Je dois connaître le fin mot de l’histoire.
A-t-elle oui ou non été enceinte de moi ?
Ni une ni deux, je franchis la distance qu’elle a instaurée entre nous, attrape son menton et la force à me regarder.
— Qu’as-tu voulu dire ?
Sa lèvre inférieure tremble.
— Que… Que… Que je ne rêve pas de porter… porter ton enfant… parce que je l’ai déjà fait.
Sous l’impact de ses mots, je la relâche et recule d’un pas. Incapable de digérer cette nouvelle, je secoue la tête.
— Tu n’as pas fui que moi, tu l’as fui, lui aussi.
Un énorme nœud au creux de ma trachée m’empêche de respirer.
Je ne peux pas croire que tout ça soit vrai. Je ne veux pas le croire.
— Où… Où est notre enfant ? demandé-je d’une voix peu certaine.
Une nouvelle larme lui échappe. Je me rappelle alors toutes les questions qui m’ont traversé l’esprit au moment de l’annonce de son frère.
— Tu as avorté…
D’un simple regard, je la supplie de me contredire.
— Non, je l’ai perdu… Et, toi, tu n’étais même pas là quand j’avais le plus besoin de toi ! Tu te tapais Lauren pendant que moi je pleurais ce qui me raccrochait encore à toi ! Si tu savais combien j’ai eu mal. Ici et là, me dit-elle en me désignant tour à tour son ventre et son cœur. Pourquoi m’as-tu rayé de ta vie, Ronan ? Pourquoi ? Je t’ai envoyé une tonne de messages pour te l’annoncer, mais tu n’y as jamais répondu, sanglote-t-elle. Les as-tu lu au moins ?
Le cœur à l’agonie, je secoue la tête.
Comment ai-je pu fuir alors qu’elle aurait pu m’offrir ma famille ? Et mon enfant ? Et s’il avait survécu… Bordel ! Il ne m’aurait jamais connu.
Je me débecte tellement, putain !
Je tente un pas dans sa direction. J’ai besoin de la prendre dans mes bras, de me faire pardonner cette erreur que je n’arrive pas à encaisser. Pire encore que de lui avoir caché ma relation avec Lauren.
Moi, l’orphelin, j’ai abandonné mon gosse. J’aurais dû être là pour elle. Pour lui. Pour eux.
— Reste à ta place, Ronan. Je te l’ai dit hier, nous deux, c’est terminé. On s’est fait beaucoup trop de mal. Va-t’en, maintenant… S’il te plaît.
Je refuse. Je ne souhaite plus la fuir. Je ne veux plus l’abandonner. Je me battrai contre ses frères, contre le monde entier, contre elle aussi s’il le faut, mais je veux rester à ses côtés.
— S’il te plaît, me supplie-t-elle.
— Kennedy… l’imploré-je.
Pour toute réponse, elle se dirige vers la porte et l’ouvre.
— Ne m’oblige pas à appeler la sécurité pour te faire sortir d’ici.
Quel autre choix ai-je ? Elle a raison, nous nous sommes trop blessés pour envisager de nous retrouver. Ou plutôt elle a trop souffert par ma faute. Je dois abandonner la partie. Aucun autre choix n’est possible.
Alors je mords l’intérieur de ma joue, vire les larmes qui maculent désormais mes joues et acquiesce en silence. Sans un mot, je me dirige devant la porte. Au moment où je passe près de Kennedy, je m’arrête et d’un simple regard chargé de peine, je lui demande pardon.
Pardon pour la peine que je lui ai infligée.
Pardon de ne pas avoir su assumer mon amour pour elle. De l’avoir abandonnée alors qu’elle avait besoin de moi.
Pardon pour la perte de cet enfant qui n’a jamais vu le jour.
Et surtout pardon d’avoir été un tel lâche.
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