Obscuritas
Chapitre 8
8
Enfant, Lucas avait foncé à travers une vitre. Depuis, une cicatrice pâle lui barrait le front. Micaela avait toujours trouvé qu’elle lui allait bien mais, parfois, elle l’effrayait. Il lui semblait y voir l’expression d’une violence intérieure tout juste tenue en échec, qui disparaissait invariablement quand elle s’approchait de lui.
Son frère avait un merveilleux sourire en coin, lui faisait souvent des cadeaux, surtout des vêtements, qu’elle ne portait jamais, et lui répétait tout le temps qu’il était fier d’elle. Il y avait chez lui une énergie irrésistible.
— Salut !
Dans la cour, il lui fit signe de le rejoindre. Au-dessus de lui s’élevait l’immeuble vert où ils avaient grandi, avec ses coursives blanches et ses fenêtres carrées, et elle se dirigea vers lui en passant devant l’aire de jeu et les bancs. Ils durent pourtant attendre pour pouvoir se parler : des gens arrivèrent pour serrer la main à Lucas, échanger quelques mots. On aurait dit un homme politique.
— Tu m’as manqué. On va faire un tour ? proposa-t-il quand ils se retrouvèrent seuls.
— On ne va pas voir maman ?
— Pas besoin qu’elle entende tout.
Ils remontèrent Trondheimsgatan, traversèrent les espaces verts en direction du centre. Les commerçants ambulants installés sur la place haranguaient les clients, mais il n’y avait pas grand monde. Micaela sentait le soleil lui brûler la nuque. Plus loin, une voiture de police entra sur le parking.
— Ça me fait plaisir de te voir, lança Lucas. Hier, j’ai croisé ton ancienne prof de suédois. Elle pensait que tu étais devenue avocate, ou médecin.
— Désolée de la décevoir.
— Mais non, penses-tu, enquêtrice, c’est plus cool. Par contre, j’ai cru comprendre que les flics te font des crasses.
Elle le regarda au fond de ses grands yeux bruns.
— Qui t’a raconté ça ?
Il passa un bras autour de ses épaules.
— Personne en particulier. Tu sais bien que j’ai mes contacts. Est-ce que je peux faire quelque chose ?
— Ce n’est pas si grave, répliqua-t-elle.
— Mais ce Fransson est un con.
— Peut-être un peu, oui.
Elle sourit en revoyant le commissaire précipiter son corps pesant vers le rayon horlogerie de NK.
— Il paraît que tu penses que Beppe est innocent.
Elle sursauta, tentée de lui répéter ce que Jonas Beijer lui avait confié. Mais bien sûr, ce n’était pas possible.
— Plus que jamais, répondit-elle.
— Et les autres ne sont pas d’accord.
— Ça viendra.
Histoire de changer de sujet, elle lui demanda s’il travaillait toujours comme portier chez Sophie.
Il n’avait pas l’air de vouloir en parler. Il se contenta de saluer d’un signe de tête Héctor Pérez, un de ses amis plus jeunes, qui fumait devant la blanchisserie de Husby.
— On cause beaucoup de cet arbitre.
— Le contraire serait étonnant, rétorqua-t-elle.
D’un geste, Lucas chassa Héctor, qui faisait mine de venir lui parler.
— J’ai entendu dire qu’il avait peur.
Près du métro, en contrebas, Micaela entrevit sa collègue de la police de proximité, Filippa Gran, qui la regardait avec curiosité, et se demanda un instant s’il fallait qu’elle la salue.
— Comment tu sais ça ?
Il écarta les bras, comme elle l’avait vu faire mille fois.
— Ne me fais pas marcher, reprit-elle. C’est l’affaire la plus importante sur laquelle j’aie travaillé jusqu’ici.
— Je ne te fais pas marcher.
Elle le dévisagea avec irritation.
— De quoi il aurait eu peur, selon toi ?
— J’ai vu ce reportage sur lui à la télé, poursuivit-il. On avait l’impression qu’il se faisait mousser pour cacher à quel point il avait la trouille. Il y a quelque chose de pas net dans son passé, je t’assure.
— Donc, tu te lances dans la psychologie de comptoir ?
— J’ai toujours donné dans la psychologie de comptoir.
Elle lui adressa un regard sceptique, auquel il répondit d’un sourire en coin.
— On va devoir te convoquer pour prendre ta déposition.
Lucas fit mine de la prendre à nouveau par les épaules. Elle se dégagea.
— Je vais essayer d’en savoir plus, si tu veux, dit-il. Il y a des rumeurs dingues qui circulent à son sujet.
Elle le fixa, persuadée qu’il faisait juste son intéressant. Toute son enfance, Lucas avait prétendu savoir des choses, il se comportait de façon mystérieuse, comme s’il détenait un grand secret.
— Volontiers, répliqua-t-elle.
— On pourrait s’entraider, toi et moi.
Évidemment. Mais elle n’aimait pas son ton. À quoi jouait-il ? Elle eut soudain envie de s’en aller. Elle songea à Rekke, et à ce qu’il avait failli dire au sujet des blessures de Kabir.
Deux jours plus tard, dans l’après-midi, Micaela fut convoquée par Carl Fransson. Malgré elle, la jeune femme était dans l’expectative. Peut-être espérait-elle secrètement qu’il reconnaisse son travail. Il y avait quelque chose dans l’air, et elle se redressa en entrant dans son bureau. Fransson était assis, un maillot de foot de l’AIK Solna tendu sur son ventre. Un bouquet de tulipes décorait son bureau.
— Salut, fit-il d’un ton plus léger qu’à l’ordinaire.
Elle lui demanda des nouvelles de sa montre. Fransson marmonna qu’elle avait été envoyée en Suisse. La réparation prendrait six semaines.
— Zut alors, dit-elle.
— Un mécanisme de précision suisse. Ça ne peut se réparer que sur place.
— Tu voulais me parler de quoi ?
Fransson hésita.
— De ton frère.
Elle sursauta.
— Lucas, je suppose…
— Qu’est-ce que tu penses de lui ?
— Je ne sais pas vraiment quoi dire, répondit-elle, embarrassée. Mais je crois qu’il ne fait plus de trop grosses conneries. Il bosse comme vigile en centre-ville. Il s’est trouvé une petite amie très bien, qui fait des études de marketing.
Carl Fransson se tortilla sur son siège et parut soudain avoir du mal à la regarder dans les yeux.
— On pense au contraire qu’il est passé au niveau supérieur.
— Je n’ai rien entendu là-dessus.
C’était la vérité. Au contraire, sa mère et Simón lui avaient assuré qu’il évitait désormais les mauvaises fréquentations.
— Pourtant, vous êtes très proches, non ? fit remarquer Fransson.
— On l’était, plus jeunes, juste après la mort de papa. Mais aujourd’hui, on ne se voit plus si souvent.
— Ah bon ? Vous avez traversé Husby bras dessus bras dessous l’autre jour.
Filippa avait donc trouvé absolument nécessaire d’aller le raconter.
— De quoi s’agit-il ? demanda-t-elle.
Lucas, de son côté, avait paru bien au courant de qui était Fransson. Il l’avait traité de con. Pouvait-il y avoir une embrouille entre eux ?
— On commence à recevoir beaucoup d’informations inquiétantes à son sujet, et on voudrait avoir ton aide.
— Comment ça ? lança-t-elle, sentant les muscles de son visage se tendre.
— Ouvre l’œil, tout simplement. Sans lui tirer les vers du nez, ni fouiner. Ne va pas éveiller le moindre soupçon, contente-toi d’écouter et de voir si tu peux apprendre quelque chose.
— Vous voulez que je sois infiltrée au sein de ma propre famille ?
— C’est un peu ça, oui.
— Ça ne va pas, de me demander ça ?
— Des fois, il faut choisir son camp, Micaela.
— Vous savez tous dans quel camp je suis.
— Bien sûr, on le sait. Mais parfois, il faut faire des choix un peu plus nets. Qu’est-ce que tu en dis ?
Elle n’en avait aucune idée. Tout se mélangeait dans sa tête, pas seulement Lucas sous mille formes différentes, mais aussi l’enquête, le vieil homme boiteux au manteau vert, et ce sentiment d’avoir juste sous les yeux quelque chose de décisif.
— Je ne crois pas, non, rétorqua-t-elle.
— Donc, tu ne vas pas nous aider.
— De toute manière, je veux avant tout me concentrer sur l’enquête.
— Justement.
— Comment ça, justement ?
— On va procéder à des changements au sein de l’équipe.
— D’accord, très bien, répondit-elle, sur ses gardes.
— Et toi, tu dégages.
— Hein ?
Elle s’agrippa à l’accoudoir du fauteuil.
— Tu dégages, à moins que…
— Que quoi ?
— Que tu nous montres que tu as vraiment envie de rester.
D’abord, elle se refusa à comprendre. Ses idées s’éclaircirent pourtant jusqu’à formuler une question désagréable :
— Donc, tu essaies de me dire que, pour pouvoir rester, il faut que j’envoie mon frère au trou ?
— On veut que tu nous offres un petit quelque chose en plus.
— Mais merde, je suis la seule à avoir vu qu’on était à côté de la plaque.
— Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de mise en examen qu’on était forcément à côté de la plaque. Mais ce qui est vrai, c’est qu’on doit désormais penser plus large et, pour ça, il nous faut une équipe soudée, ce n’est pas plus difficile que ça.
— Entre mecs ?
— Ne joue pas la carte féministe, Micaela. Tu vaux mieux que ça.
— Tu ne peux pas me faire ça.
— Oh que si. Et encore une fois, on te donne une possibilité de rester au sein du groupe. Je trouve ça généreux, vu les circonstances.
— Quelles circonstances ?
— Tes difficultés à travailler en équipe, entre autres.
Elle chercha ses mots. Et n’en trouva pas un seul. Il fallait pourtant qu’elle dise quelque chose. Pas n’importe quoi, et surtout pas un truc agressif, plutôt une remarque raisonnable et objective qui montre le caractère inhumain et injuste de cet ultimatum, d’autant plus qu’elle était la seule du groupe à ne pas avoir foncé tête baissée dans un tunnel obscur.
Mais elle avait beau faire, c’était le blanc, elle se sentait juste vidée de son sang. Au lieu de lui dire ses quatre vérités, elle se leva en marmonnant mollement entre ses dents :
— Je ne sais pas.
— Tu t’en vas déjà ?
— J’ai besoin d’air, répondit-elle.
Elle ressortit dans le couloir, descendit l’escalier et déboucha au soleil dans Sundbybergsvägen.
Un cabriolet rouge passa, conduit par un type en casquette qui la salua de la main, et elle lui fit un doigt, espérant presque qu’il s’arrête pour lui chercher querelle. Mais il continua gaiement sa route. Elle décida de rentrer chez elle.
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