Obscuritas
Chapitre 11
11
— Allez, embrasse-moi. Lâche-toi un peu, dit-il.
Il était tard, il y avait de l’ambiance, elle était de sortie avec Vanessa pour la troisième ou quatrième fois du mois. Elle n’était pas exactement déchaînée, mais elle s’était bien amusée, glanant un peu de glamour – grâce à Vanessa, bien sûr. La vie tournoyait toujours autour d’elle.
Son amie attirait à elle les gens dans les boîtes et les bars du centre-ville, surtout des types de banlieue, comme ceux avec qui elles avaient grandi, mais aussi des hommes d’affaires, des sportifs de tout poil, et même Mario Costa, qui se trouvait à présent à environ un millimètre de Micaela. Mario venait d’être acheté par l’Olympique de Marseille et faisait le buzz. Mauvais garçon et star, il alternait les buts et les embrouilles : il avait beau faire, il n’arrivait pas à se débarrasser de cette histoire entre son père et Jamal Kabir, qui lui collait à la peau et contribuait à l’aura dangereuse qu’il dégageait. Âgé de dix-huit ans à présent, grand et musclé, il portait un T-shirt Nike moulant et une casquette vissée de travers. Il les avait abordées comme Beppe autrefois, à la manière d’un cow-boy à qui la ville appartenait.
Au début, il avait à peine remarqué Micaela. Comme tous les autres, c’était Vanessa qui l’intéressait. Mais il avait fini par se tourner vers elle, et elle avait alors réalisé qu’il ne se contentait pas de bouger comme Beppe. Il était ivre comme Beppe.
— Salut, toi, avait-il attaqué.
— Salut.
— Ça faisait un bail. Ça devait être… quand tu m’as interrogé. Quand tu m’as demandé si mon paternel me frappait.
— Oui, peut-être bien.
— Il t’est vachement reconnaissant.
— Je n’ai pas fait grand-chose.
— Il t’est vachement reconnaissant, avait-il répété.
— Comment va-t-il ?
— Il a été obligé de déménager. On racontait tellement de trucs dégueulasses à son sujet. Je lui ai acheté un appartement.
— Je sais.
— Mais pourquoi vous n’arrêtez personne, alors ?
— Je n’ai plus rien à voir avec l’enquête.
— Mais pourquoi vous n’arrêtez personne, alors ?
On aurait dit qu’il devait absolument répéter chaque phrase qu’il prononçait.
— Parce qu’ils sont débiles.
— Mais vous avez bien arrêté un autre type, non, un Arabe ?
— C’était une erreur.
— Mais mon paternel, il t’est quand même vachement reconnaissant.
C’était là qu’il s’était penché en avant, ou plutôt vers le bas – il faisait deux têtes de plus qu’elle – et l’avait embrassée en lui suggérant de se lâcher un peu. Peut-être n’était-ce pas totalement désagréable, même s’il n’était à ses yeux qu’un petit morveux. En même temps, il avait l’air tellement prétentieux et ridicule, comme si ce qu’il lui offrait était incroyablement généreux, ou même un dédommagement partiel de ce qu’elle avait fait pour Beppe. Peut-être lui rappela-t-il aussi la trogne de Jorge Moreno. Son impression un peu excitante ou comique fut remplacée par un soudain malaise.
Elle le repoussa plus violemment qu’elle n’en avait l’intention, et il était si bourré qu’il tomba à la renverse et s’affala sur un copain, un minus gominé en surpoids avec les dents du bonheur. Le type faillit s’étaler par terre, lui aussi.
— Qu’est-ce que vous foutez ? lâcha-t-il.
— Oh ! rien, fit Mario en se relevant d’un mouvement mal assuré.
— C’est qui, cette connasse ?
— C’est Vargas, je t’en ai parlé. La nana qui a enquêté sur le meurtre de l’arbitre. Elle est OK.
— Putain, dit le copain en se tournant vers Micaela.
— Putain quoi ?
— Faudrait vous rencarder sur cet arbitre. Paraît qu’il trafiquait la beuze, le shit et compagnie.
— Ouais, et y avait pas aussi une embrouille en Afghanistan ? C’est pas ce que vous croyez, maintenant ? demanda Mario.
Il se tourna vers elle avec une expression nouvelle et confuse dans le regard, comme s’il avait vraiment envie de savoir, oubliant complètement qu’il était en train de lui faire du rentre-dedans.
— Je ne sais pas ce qu’ils croient, rétorqua-t-elle avant de les laisser en plan.
Un jeune qui portait trois bières la bouscula en éclaboussant son chemisier, lui arrachant un juron. Elle ne pestait pas seulement contre Mario et l’autre type. Elle pensait aussi à l’enquête. Bordel, comment avaient-ils pu la virer du groupe ? Elle travaillait toujours sur la délinquance juvénile à Husby, Rinkeby et Akalla, et même si son taux d’élucidation était le plus élevé de son service, elle n’avait pas de crime sérieux à se mettre sous la dent. Peu importait qu’elle soit deux fois meilleure que les autres. Interdiction pour elle de jouer dans la cour des grands – à moins de poignarder son frère dans le dos.
Elle essuya son chemisier et erra à travers le Spy Bar à la recherche de quelque chose, peut-être juste un sourire, un flirt de loin, n’importe quoi qui lui permettrait de quitter les lieux en se sentant un peu mieux. Mais elle se lassa rapidement, alla récupérer sa veste et s’en alla.
On était le 3 avril 2004, l’hiver avait été gris et venteux. Il faisait enfin plus chaud, mais elle avait froid aux jambes. Son collant était filé. Il était plus tard qu’elle ne pensait : 1 h 48. Craignant de rater le dernier métro, elle courut jusqu’à Östermalmstorg, sans faire attention au monde alentour.
Elle arriva juste à temps. La rame était annoncée dans quatre minutes. Micaela regarda autour d’elle sur le quai : c’était agité, plein de gens, la plupart ivres. Juste à côté d’elle, des types jouaient au foot avec une cannette de bière. Feignant de marquer un but, ils vociféraient en moulinant des bras. La situation lui sembla instable, comme si leur joie pouvait à tout moment se transformer en colère. Mais elle n’avait pas le courage de s’en soucier.
Elle se perdit dans ses pensées et, comme souvent, songea à Lucas. Elle ne l’avait jamais confronté à ce qu’elle avait vu dans le bois, mais leurs relations s’étaient rafraîchies. Une femme toussa non loin d’elle. Ça ressemblait à une bronchite. Comme Micaela s’y attendait, les types devant elle s’agitaient et devenaient de plus en plus agressifs.
— Tu veux ma photo ? lança l’un d’eux à un gars plus âgé en costume, juste à côté.
Un instant, la jeune femme envisagea de s’interposer. Mais elle n’en fit rien. Autre chose venait d’attirer son attention, rien de spécial, juste un homme de grande taille avec un manteau bleu foncé et un chapeau gris, un peu plus loin sur le quai. Visiblement soûl lui aussi. Son corps se balançait d’avant en arrière. Mais il ne dérangeait personne. Il restait dans son coin, le buste vaguement courbé en avant. Il y avait pourtant chez lui quelque chose qui la mettait sur ses gardes, et peut-être aussi exerçait sur elle une sorte d’attrait irrésistible. Ce n’est qu’au prix d’un effort de volonté que Micaela le quitta des yeux pour surveiller les jeunes devant elle. On avait l’impression qu’un regard, un mot aurait suffi pour déclencher une bagarre.
— Stop, du calme ! lança-t-elle, et ils se tournèrent vers elle.
L’un d’eux shoota à nouveau dans la cannette, qui valdingua vers les voies pendant qu’un autre membre de la bande crachait :
— Occupe-toi de ton cul, connasse !
Le type fit même un pas vers elle et, un instant, la jeune femme le sentit hennir de colère. Quelque peu confuse, elle se détourna.
Son regard fut à nouveau attiré par l’homme plus loin sur le quai. C’était encore plus clair à présent : son attitude avait quelque chose de louche. Pas seulement son instabilité, mais la détermination totale de son corps chancelant. Le tunnel s’éclaira. Les rails se mirent à chanter. La rame approchait, et c’est alors que Micaela comprit. L’homme s’apprêtait à sauter. Elle s’élança avant d’avoir seulement fini de le penser.
Sur son chemin, elle heurta le type devant elle, mais ne le vit pas s’effondrer à terre en poussant un juron. Elle continua juste à courir en criant : « Non, bordel ! », et comme l’homme ne répondait pas ni même ne réagissait, elle eut la conviction qu’il était trop tard. C’était fichu, sans espoir, elle en était sûre. Elle continua pourtant à courir ventre à terre, et l’image de son père s’imposa à son esprit. Un instant, l’homme et son père se confondirent et, à ce moment, à cette microseconde, elle se jeta en avant. Après coup, Micaela se souviendrait d’avoir quasiment volé sur le quai, heurté violemment quelque chose et rebondi en arrière.
Sa tempe et sa joue la brûlaient terriblement alors que les wagons défilaient en bringuebalant. Qu’est-ce qui venait de se passer ? Un grondement de tonnerre roulait dans son crâne et elle n’y voyait pas très clair. Des taches rouges et jaunes dansaient devant ses yeux. Elle était couchée sur quelque chose de mou, un corps, réalisa-t-elle, un ventre couvert de tissu, et, baissant la tête, elle vit que ce corps était vivant.
Un homme au visage anguleux lui rendait son regard, à la fois étonné et confus, comme s’il n’arrivait pas à comprendre pourquoi il n’était pas mort, tandis qu’elle-même s’efforçait de saisir la situation. Qu’était-il arrivé ? Elle avait sauvé cet homme, ça, c’était une certitude. Mais pourquoi cette impression tellement bizarre, et cette colère soudaine ?
— Qu’est-ce que vous foutiez, bordel ? cria-t-elle.
— Je…
— Vous vous rendez compte à quoi vous exposez les gens ? hurla-t-elle.
Ce qui était bien sûr totalement dénué d’empathie.
Il s’agissait quand même d’un homme qui avait décidé d’en finir. Mais ni sa colère ni sa confusion ne s’estompèrent. Il y avait un truc qui clochait. Elle devait être encore en état de choc. La vue toujours brouillée, sa douleur était indescriptible, elle aurait juste voulu fermer les yeux et disparaître. La jeune femme se redressa pourtant sur les genoux, secoua la tête pour y voir plus clair et se dit de nouveau que le visage de cet homme avait quelque chose de bizarre.
C’était contradictoire, comme s’il eût dû appartenir à une autre personne, dans un autre endroit… Et soudain, ou plutôt peu à peu – difficile à dire – elle comprit : l’homme était Hans Rekke, ce maudit Rekke, tranchant comme un rasoir, qu’elle imaginait mener la vie la plus parfaite du monde.
— C’est vous ? balbutia-t-elle.
— Hein… ? Non, répondit-il stupidement.
— Mais si, c’est vous.
— Qui ça ?
— Hans Rekke.
— Oui, murmura-t-il. Que s’est-il passé ?
— Je vous ai sauvé la vie.
À cela, il aurait pu répondre tout et son contraire, la remercier peut-être, ou bien l’engueuler de l’avoir empêché de mettre à exécution sa résolution radicale. Au lieu de quoi il la dévisagea, les yeux perdus de désespoir. Ensuite, il tendit les bras comme un petit enfant s’accroche à sa mère. Ce geste avait quelque chose de si pitoyable et désemparé qu’elle éprouva une pointe de mépris, comme si toute son admiration s’était inversée en un instant.
— J’aurais voulu…
— Mourir, c’est ça ?
— Hein… oui… peut-être.
— Qu’est-ce qui vous a pris, bordel ?
— Je vous demande pardon. Je vous crée des ennuis, dit-il.
Micaela ne répondit rien, ne trouvant pas de mots. Elle se contenta de se relever et de lui saisir les mains pour l’aider à se remettre sur ses pieds. Mais il était plus lourd qu’elle n’aurait cru, et ils trébuchèrent à nouveau l’un contre l’autre, à présent debout au bord des voies dans une étreinte folle. L’espace d’une seconde, elle se souvint que, dans un moment de faiblesse, elle avait rêvé de se serrer contre lui. Mais certainement pas ainsi – comme si elle tenait un noyé, un corps qui ne demandait qu’à retomber, et c’est là qu’elle se rappela qu’ils n’étaient pas seuls.
Tout le quai s’était assemblé autour d’eux pour regarder le spectacle, y compris bien sûr les types qui cherchaient la bagarre. Ils étaient au premier rang de la foule, avec leurs gestes turbulents et leurs regards éméchés. Elle aurait voulu les envoyer au diable. Mais à cet instant, elle entendit la voix de quelqu’un qui parlait fort, presque pour lui-même.
— Mon Dieu, mon Dieu.
C’était un homme d’une trentaine d’années, à la veste bleu marine et aux yeux bleus inquiets.
— Comment ça va ? demanda-t-il.
Micaela le regarda avec irritation.
— Je ne sais pas trop. Qui êtes-vous ?
— Le conducteur du métro. J’ai vu une silhouette voler et j’ai entendu un choc, j’étais persuadé que…
Il n’acheva pas sa phrase, et la jeune femme se demanda alors si ce choc n’était pas celui de sa tête contre le train. Mais le plus urgent était de se débarrasser de tous ces gens et de leurs regards insidieux. Micaela expliqua qu’elle était policière et qu’elle allait prendre en charge cet homme. Elle contrôlait parfaitement la situation, mentit-elle, avant de se retourner et de voir quelque chose qui traînait sur le quai. Le chapeau gris de Rekke. Elle le ramassa et le lui mit sur la tête.
Puis elle traîna le professeur vers l’escalator. Ils marchaient tous les deux de travers. Il pesait sur elle, mais elle ne dit rien. Elle avait déjà fort à faire pour le maintenir debout et essayer de comprendre ce qui lui était arrivé.
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