Obscuritas
Chapitre 38
38
Martin Falkegren avait convoqué une conférence de presse, et il aurait préféré s’en occuper seul. Mais il s’était senti obligé d’associer le commissaire Fransson. Il se tenait donc là en compagnie de ce gros lard. D’un autre côté, il aurait eu mauvaise grâce de se plaindre. Ils avaient fini par avoir bonne presse. Taisir Sarwani avait reconnu le meurtre et se trouvait incarcéré, ainsi que son père. Les détails spectaculaires ne manquaient pas. Il y avait sûrement quarante ou cinquante journalistes. On avait dû installer des chaises supplémentaires et deux ventilateurs. C’était un jour de printemps étonnamment chaud. Falkegren portait un costume neuf bleu clair et une paire de chaussures Alden.
— Bienvenue. Comme vous le savez tous, le travail policier est un travail d’équipe, déclara-t-il.
Cette répétition n’était pas terrible, mais la formulation pas mal, malgré tout. Elle était sans vantardise, mais permettait en même temps de n’avoir à nommer personne en particulier, ce qui l’amena à pouvoir parler, en général et à grands traits, des observations qui avaient conduit à une percée dans l’enquête, et il attendit d’avoir dit tout ce qui lui paraissait notable avant de passer la parole à Fransson – ce qui était sage. Il le remarqua d’emblée : Fransson ne brillait pas particulièrement sous les feux de la rampe, se noyant dans les détails. Pendant ce temps, Falkegren s’efforça d’apparaître déterminé et élégant. Il estima y être assez bien parvenu, et pas seulement parce qu’il s’y était entraîné devant le miroir dans la matinée. Il pouvait se tourner vers Fransson avec un parfait naturel et ainsi montrer son profil gauche, le meilleur.
Mais il en vint à nouveau à penser à Rekke et à la Chilienne – à quel point Bruckner s’était trompé en lui assurant qu’ils ne réussiraient pas à embarquer. Au lieu de quoi ils avaient résolu l’affaire en un rien de temps. Il y avait là quelque chose de terriblement humiliant et il espérait, Grand Dieu, que la chose ne s’ébruite pas trop et que son propre rôle dans cette histoire ne fuite pas. Il entendit son nom et chercha parmi les journalistes qui l’avait interpellé.
— Il paraît que vous avez deviné l’identité réelle de Kabir en trouvant des traces de cordes d’alto sur sa main gauche ? demanda une jeune fille aux cheveux sombres qu’il pensa être une journaliste de la télévision.
— Cela est inexact. Aucun détail en particulier n’a été décisif. Encore une fois, c’était un travail d’équipe. Un travail large, intelligemment dirigé, ajouta-t-il en parvenant une fois de plus à s’empêtrer dans une répétition.
Mais il n’eut pas le loisir d’y songer, car un journaliste de Dagens Nyheter, dans la force de l’âge, lui posa une autre question :
— Que pensez-vous du traitement par le gouvernement de la question du droit d’asile dans cette affaire ? Kleeberger semble avoir, en parfaite connaissance de cause, laissé entrer un individu constituant un risque sécuritaire afin de complaire à l’administration américaine.
Un instant, Falkegren hésita. Il aurait volontiers pris ses distances avec le ministre des Affaires étrangères. D’un autre côté, il ne voulait pas énerver Bruckner, qui protégeait ses arrières. Il finit donc par adopter une formulation analogue à celle du secrétaire de cabinet Magnus Rekke, lequel, assez curieusement, était sorti renforcé de cette crise.
— Je vois bien ce que la situation du gouvernement a de difficile. Je vois aussi clairement qu’un autre les conséquences malheureuses de cette décision. Mais je constate aussi qu’il a fallu du courage pour laisser entrer Kabir. C’est grâce à lui que le mollah Zakaria a pu être abattu à Copenhague : mollah Zakaria qui, à la différence de Kabir, était un vrai terroriste constituant un problème de sécurité réel.
Il poursuivit d’un ton un peu emprunté dans l’espoir d’éviter d’autres questions, racontant quelle aide précieuse les services de renseignement américains à Kaboul leur avaient apportée, sans se soucier du fait que lesdits services américains n’avaient peut-être pas trop la cote après les récentes révélations sur la torture à la prison d’Abou Ghraib, près de Bagdad.
Rekke était assis au piano sans jouer, l’air à nouveau apathique. Mais Micaela ne le pensait pas drogué, pas particulièrement en tout cas. Il était juste paralysé et perdu en lui-même, dans sa propre Prison of Darkness, comme Julia l’avait si bien exprimé. Elle s’était quant à elle affalée sur le canapé vert derrière lui et parcourait une enquête sur une fusillade à Rinkeby, mais jetait de temps à autre des coups d’œil à Rekke. Ça l’agaçait de le voir aussi passif. Ces derniers jours, il n’avait même pas ouvert un de ses livres, restant le plus clair du temps ainsi, penché sur le clavier.
En même temps, elle pouvait tout simplement se retirer de son côté s’il l’énervait trop. Elle vivait ici par intermittence depuis un mois déjà, pour le plus grand ravissement de Mme Hansson. Lucas était moins content, bien sûr, et sa mère et Vanessa se plaignaient de trop peu la voir, mais elle n’avait pas la force de s’en préoccuper. Elle avait l’impression d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie.
Il avait l’air de pleuvoir. Rekke dit quelque chose. Elle s’arracha à son enquête et à ses pensées.
— Quoi ? fit-elle.
— Un homme arrive, genre poids lourd, âge moyen, alcoolisé, dos tordu, nerveux.
Sans se donner la peine de lui demander comment il pouvait savoir tout ça, elle se contenta de tendre l’oreille en direction du couloir et distingua en effet des pas qui approchaient. Peut-être était-il possible de comprendre pourquoi Rekke parlait de nervosité : les pas paraissaient indécis, sur le qui-vive. Ils s’arrêtèrent, et on entendit tousser. On sonna alors, et elle se tourna vers Rekke. Il écarta les mains, l’air un peu timide, et en grommelant : « Feignasse ! », elle alla elle-même ouvrir.
Dehors, dans le couloir, elle trouva un homme de quarante-cinq ou cinquante ans, peut-être en effet alcoolisé, et qui se tenait de travers. Mais il était aussi très clairement un ancien athlète, un gars costaud qui, autrefois, avant les soucis qui lui avaient fait lever le coude, avait été élégant. Il portait un costume Manchester brun et une chemise bleue, et tenait à la main un attaché-case démodé.
— Que puis-je faire pour vous ? l’interrogea-t-elle.
— Je cherche le professeur Rekke.
— De quoi s’agit-il ?
La situation la mit soudain mal à l’aise, sans doute parce qu’elle se sentait dans le rôle de la secrétaire ou concierge de Rekke.
— Je m’appelle Samuel Lidman, dit-il. Ma sœur a étudié avec le professeur Rekke, et elle dit…
Il sembla hésiter, comme s’il avait honte de ce qu’il allait proférer.
— Que dit votre sœur ?
— Que lorsqu’on est devant un mystère, le professeur Rekke est le meilleur.
— Je commencerais par la police, à votre place, suggéra-t-elle.
— Ils ne me croient pas. Je peux entrer ? Le professeur est-il là ?
On entendit des pas, et soudain Rekke était là à les observer de toute sa hauteur.
— Me voici, déclara-t-il. Bienvenue, quelqu’un a disparu, n’est-ce pas ?
L’homme regarda Rekke avec stupéfaction.
— Comment le savez-vous ?
— Une impression que j’ai eue. Mais entrez, asseyez-vous pour me raconter ça.
L’homme s’installa sur le canapé vert, ouvrit sa mallette et sortit une photo qu’il posa sur la table basse. L’image représentait une place devant une église majestueuse, avec un campanile, des flèches et d’énormes coupoles. Sur le parvis se pressaient des gens et des pigeons.
— La basilique Saint-Marc à Venise, annonça Rekke. Un cliché assez récent, n’est-ce pas ?
L’homme considéra Rekke de ses yeux bruns et tristes.
— Oui, répondit-il. Pris fin mars, si j’ai bien compris. Mais ce dont je veux parler, c’est elle, là.
Il indiqua une femme d’une quarantaine d’années dans un luxueux manteau rouge, au premier plan, à côté d’un groupe de Japonais qui semblaient écouter un guide.
— C’est ma femme, dit-il.
— Elle est belle, glissa Micaela pour l’encourager.
— Elle était beaucoup plus belle que je ne le méritais. Mais elle est morte depuis quatorze ans.
— Elle a l’air très vivante.
— C’est justement le problème, répliqua l’homme. J’ai son certificat de décès. Mais c’est bien elle.
— Et vous en êtes certain ?
— Absolument certain. Vous voyez le grain de beauté sur son oreille ? Et il y a d’autres détails, j’ai apporté quelques photos anciennes, vous pouvez comparer.
Rekke jeta un coup d’œil à Micaela, puis lança, comme s’il avait soudain retrouvé son énergie :
— Racontez.
En cet instant, à 17 h 20 dans l’après-midi du 10 mai 2004, Samuel Lidman commença à leur confier son histoire singulière, qui fit veiller tard Rekke et Micaela ce soir-là.
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David Lagercrantz
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