Obscuritas
Chapitre 6
6
Hans Rekke dévala l’escalier circulaire, vêtu d’un jean et d’une chemise bleue en lin aux manches retroussées, puis prit place parmi eux, une petite pochette plastifiée à la main, trépignant de la jambe gauche comme un coureur qu’on aurait stoppé en plein élan.
— J’ai honte, j’ai honte, fit-il.
Mais il n’avait pas l’air sincère. À la différence de sa femme et de sa fille, il ne les regardait pas dans les yeux. Il ne leur avait même pas serré la main. Il se contenta de fixer le sol avec une expression embarrassée tandis qu’il posait sa pochette sur la table basse. Son corps aurait pu être celui d’un sportif, un coureur de demi-fond. Il était grand et élancé, avec des bras musclés aux veines apparentes.
Mais le plus frappant chez lui restait ses mains. Elles étaient si fines et gracieuses que Micaela les compara instinctivement avec ses propres doigts. Courts et grossiers. Mal à l’aise, elle fit dériver son regard vers la fenêtre et la mer au-dehors. Quand elle dirigea à nouveau son attention sur lui, le professeur la dévisageait. Ce n’était pas seulement gênant. C’était complètement déplacé.
Elle n’était personne dans le groupe, une stagiaire, pour ainsi dire. Il aurait dû regarder Fransson. Mais c’était elle qu’il observait et, même si elle détourna aussitôt les yeux, elle avait eu le temps d’enregistrer son visage. Loin d’être beau comme sa femme ou sa fille, il tenait plutôt de l’aigle, pointu, avec un rayonnement intimidant et des yeux bleu clair qui semblaient la pénétrer de part en part.
— Bon, on s’y met ? lâcha Fransson, irrité à nouveau.
— Euh, oui, pardon, bien sûr, dit Rekke en se tournant vers les autres membres du groupe, mais pas du tout avec la même intensité.
— Si j’ai bien compris, notre divisionnaire Martin Falkegren vous a communiqué le dossier de notre enquête, poursuivit Fransson.
— Tout à fait… Exact… Oui.
Voilà qui sonnait curieusement vague.
— Et donc… ?
— Et donc quoi ?
— Que pensez-vous de Costa ?
— Costa ?
Rekke regarda vers la cour et leur voiture, visiblement absorbé dans ses pensées.
— Vous avez lu le dossier, n’est-ce pas ? Sans quoi notre visite n’a pas de sens.
— Je l’ai lu.
— Bien, dit Fransson en tripotant un peu sa montre, l’air toujours nerveux. Car nous cherchons une façon d’amener notre suspect à avouer.
— Oui, j’avais compris.
— OK, parfait. Nous avons eu recours à un truc auquel vous avez fait référence et qui, si j’ai bien saisi, a déjà été utilisé par un journaliste pour interviewer Ted Bundy.
Rekke détourna à nouveau le regard vers la fontaine dans le jardin. Il semblait embarrassé.
— J’ai été un peu bête, et cette histoire n’est pas terrible, au fond.
— Ah non ?
— Stephen Michaud, le journaliste en question, n’a pas obtenu grand-chose, et je ne sais pas bien pourquoi j’ai mentionné cette affaire. Je voulais surtout exprimer le fait que je crois à la flatterie. Qu’est-ce qu’on dit, déjà ? « Les compliments qui ont prise sur nous sont en proportion inverse de ceux que nous méritons. »
Carl Fransson parut réfléchir à cette formule sans la comprendre complètement. Puis il décida visiblement d’y renoncer. Il se pencha en avant tout en tendant la main droite, dans un mouvement un peu maladroit.
— Eh bien… peut-être… mais ici, ça s’est montré vraiment très…
— Vous vous êtes entraîné au tir ce matin, l’interrompit Rekke.
— Que… Oui… mais comment le savez-vous ?
Fransson regarda le professeur avec étonnement, puis ramena vers lui sa main droite et croisa les bras.
— Juste une supposition, c’est sans intérêt. Mais pardon, je vous ai interrompu.
— Comme je le disais, reprit Fransson d’un ton encore plus hésitant, ce qui nous intéresserait, c’est de savoir quoi faire de plus pour l’amener à se mettre à table, en prenant évidemment en compte son trouble de la personnalité.
— Vous faites référence aux conclusions du protocole P7 de Per Wärner ?
— En partie, bien sûr, mais nous observons par nous-mêmes la façon dont il se comporte, ses vantardises.
— Comme s’il était grandiose.
— Exactement. Grandiose, et impulsif. En clair, un psychopathe. Ou bien avez-vous une autre analyse… en tant que professionnel ?
— En tant que professionnel, je pense que beaucoup, en tout cas, veulent voir en lui un psychopathe.
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien… comment expliquer cela ?… Ce mot a quelque chose d’émoustillant, n’est-ce pas ? Comme un petit pousse-café, un apéritif pour égayer la grisaille quotidienne.
— Là, je ne vous suis plus, avoua Fransson.
— Je vous prie de m’excuser. Je suis cryptique.
Rekke se tut, quelque chose de vitreux dans le regard. C’était comme s’il n’arrêtait pas d’entrer et de sortir d’un état d’intense concentration.
— J’aime beaucoup votre montre, c’est un modèle de style, un classique.
Fransson baissa les yeux vers son poignet.
— Qu’est-ce que… Ah bon… merci.
— Mais la couronne a l’air abîmée. Vous devriez la faire examiner. Sinon elle va finir par se détacher.
— La couronne n’a pas de problème, grommela Fransson.
À présent en colère, il rabattit ses manches de chemise pour cacher l’objet.
— Mais revenons à nos moutons, lança Rekke. Était-ce une si bonne idée de s’exciter comme ça sur ce P7 ?
Fransson sursauta.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— « Volubile », par exemple. Est-ce un mot usité, de nos jours ?
— Euh… non… je ne crois pas.
Fransson jeta un regard aux autres, comme pour signifier : « Vous voyez, on ne peut pas parler avec lui. »
— À moins que… ? reprit Rekke en se tournant à nouveau vers Micaela. Est-ce quelque chose qui se dit dans vos quartiers ? « Le garçon volubile que j’ai rencontré hier » ?
— Non, pas vraiment.
— Et pourtant, ce terme est employé à trois reprises dans l’enquête préliminaire. Comment cela se fait-il ?
— Je n’en sais rien, rétorqua Fransson.
— Alors je peux vous l’expliquer. Volubile est une mauvaise traduction de l’anglais glib.
— Glib ?
— Exactement. Les dictionnaires décrivent ce terme par plusieurs mots, le plus souvent : « glissant », « bavard », « versatile ». Mais quand Mia Hjerling a traduit l’ouvrage de Robert D. Hare, Le Monde du psychopathe, elle a choisi un mot entre tous et ça a été « volubile ». Le terme a pris racine, surtout que ce critère se trouve tout en haut de la check-list de Hare pour identifier un psychopathe. « Volubile et charmant », lit-on dans la traduction de l’ouvrage.
— Je ne comprends pas, dit Fransson.
— Ce mot a marqué, et on le retrouve aussi dans des ouvrages de vulgarisation, voire des livres, disons, fantaisistes – par exemple, Comment démasquer un psychopathe.
— Ah bon ? lâcha Fransson, visiblement interloqué.
— Tout à fait. L’inspecteur Sandberg et vous l’avez lu, n’est-ce pas ?
— Quel rapport ?
— Ça a déteint sur vous, poursuivit calmement Rekke.
— Vous prétendez que nous avons inventé ?
— Non, non, pas du tout. Votre regard a juste été un peu transformé, comme cela nous arrive à tous quand nous lisons un livre qui nous fascine. Mais ce qui est ennuyeux, ici, c’est qu’il n’y a pas de voix contraire, pas d’avocatus diaboli, pas de via negativa.
— Pardon ?
— Tous – ou presque – vous cherchiez la même chose.
— À savoir…
— Confirmer les conclusions du P7 de Per Wärner, et c’est un peu dommage, pas seulement parce que Per est un imbécile.
— C’est un imbécile ?
— Dans l’ensemble, oui. Mais surtout, il y a eu un effet d’entraînement, qui a renforcé la tendance de l’enquête, ce qu’en psychologie on appelle un biais de confirmation ou une polarisation de groupe.
— Hein ?
— Dans la police, vous utilisez le terme de vision en tunnel, n’est-ce pas ?
Une sorte de décharge traversa l’équipe, et pourtant Micaela était à peu près certaine que les gars avaient mis plusieurs secondes à comprendre ce qu’il racontait. Fransson resta tout d’abord bouche bée. Puis il explosa, à la fois confus et furieux :
— Qu’est-ce que vous insinuez, bordel ?
Rekke soutint son regard quelques instants, puis se tourna vers Micaela.
— C’est particulièrement courant dans les groupes homogènes avec un chef autoritaire. Qu’en dites-vous, Micaela, avez-vous un chef autoritaire ?
Elle sursauta, et pas seulement parce qu’il connaissait son prénom. Quelque chose de sombre s’alluma en elle – peut-être le vestige d’une étincelle revancharde.
— Là, vous allez trop loin, cracha Fransson.
Rekke parut soudain vouloir filer. Sa jambe gauche se remit à tressauter, comme à son arrivée, mais il ferma alors les yeux et étira son dos, tel un comédien qui se prépare à entrer en scène. Puis il fixa un point un peu en biais au-dessus de la tête de Fransson.
— Nous pouvons commencer par parler du premier témoin, dit-il.
— Quel témoin ?
— Le concierge du stade de Grimsta, Viktor Bengtsson. Il voit Costa se pencher pour ramasser quelque chose sur la piste de course qui entoure le terrain de foot, sans bien savoir quoi. Mais peu à peu, c’est comme si l’on plaçait une pierre dans la main de Costa. « Est-ce que ça pouvait être une pierre ? » demande l’inspecteur Axel Ström page 138 du procès-verbal, et il obtient en réponse un « Oui, peut-être ». Après quoi, soudain, c’est un fait avéré que Giuseppe a une pierre à la main. N’est-ce pas un peu étrange ?
— On ne l’a pas pris pour un fait.
— Puis nous avons les jurons. Bengtsson entend Costa jurer contre l’arbitre. Mais Costa dit-il vraiment : « Je vais tuer ce salaud » ? Dans un premier temps, on ne parle que de jurons en général. Bengtsson déclare : « Il avait l’air capable de tuer. » Et mystérieusement, cela se transforme en mots dans la bouche de Costa. La mémoire revient à Bengtsson.
— Ce n’est pas vrai. Nous avons sans cesse posé des questions critiques.
— En apparence, peut-être, mais pas en pratique. Pourtant, je trouve le témoignage de Bengtsson assez bon. Celui du jeune Filip Grundström est pire.
— Quel est le problème, avec lui ?
— C’est un garçon sensible, n’est-ce pas ? Il devine vos souhaits, et cela me le rend sympathique. Nous tous, que n’aurions-nous pas fait à son âge pour quinze secondes dans la lumière des projecteurs ? Filip a manifestement vu Costa vêtu d’un maillot du SSC Napoli sale. Mais où exactement, ce n’est pas clair, pas au début. Puis il prend de l’assurance et alors, abracadabra, Costa est sorti en titubant du bosquet de Gulddragargränd, en même temps que la boue rougeâtre sur son maillot devient du sang. N’est-ce pas un peu curieux ? La manière dont une affirmation renforce l’autre, pour ensuite influencer votre façon de vous adresser aux autres témoins ?
— Là, vous allez trop loin, dit Fransson en se levant à moitié, avant de laisser retomber lourdement son corps un peu de travers.
— Peut-être, c’est possible. Mais vous êtes de plus en plus sélectifs au sujet des informations qui vous intéressent et, je l’avoue, je ne saisis pas bien pourquoi vous vous méfiez à ce point de Costa. Certes, son récit est tortueux. Mais ce qui est drôle, c’est que la vérité est souvent comme ça, un peu saugrenue. Pourquoi n’aurait-il pas voulu marcher dans le fossé, le long de la route ? Il est trempé et en colère, il peut bien se tremper encore plus et se mettre encore plus en colère. Et pourquoi ne pourrait-il pas tomber, se blesser le coude et voir un cintre vert sur le bord du fossé, un cintre vert ?
— Quoi, un cintre vert ?
— Rien, c’est juste un détail bizarre qui a retenu mon attention. Je ne comprenais pas pourquoi il aurait mentionné une chose pareille s’il mentait. Un cintre peut-être, mais vert ? Combien de cintres verts avez-vous vus dans votre vie ?
— Je ne sais pas.
— Moi non plus, mais en tout cas, le voici.
Il sortit un Polaroid de sa pochette plastique, et, à la grande surprise de Micaela, l’image montrait un cintre vert dans un fossé.
— Il était plus loin que je n’aurais cru, dit-il. Il a fallu que je patrouille un peu la zone.
— Donc vous êtes allé là-bas ? demanda soudain Jonas Beijer, comme s’il venait de se réveiller.
— Oui, tout à fait, mais pas à cause de ce cintre. J’étais intéressé par la boue et l’eau.
— Mais pourquoi ? cracha Fransson.
— Les lacs et marécages de ce secteur sont dystrophiques et acides. Du fait du manque de calcaire, la boue a une couleur brun rougeâtre et donne à l’eau des fossés une apparence un peu sanglante, et je voulais me livrer à une petite expérience.
— Quel genre d’expérience ? demanda Jonas Beijer.
— Rien de scientifique, absolument pas. Juste une petite étude comparative, mais cette fois en noir et blanc, en noir et blanc granuleux, dit-il en sortant deux photos de sa pochette plastique.
La première, ils ne la reconnurent que trop bien. C’était Giuseppe, dans toute sa splendeur ébouriffée, assis dans le métro avec son maillot du SSC Napoli souillé. L’autre image montrait une silhouette haute et mince qui souriait timidement à l’objectif.
Rekke en personne, portant lui aussi un T-shirt sale.
— Que ne ferait-on pas pour comprendre, lança-t-il.
— Vous êtes donc allé vous aussi vous jeter dans le fossé ? demanda Fransson.
— Je me suis contenté de traîner le T-shirt dans l’eau et la boue, puis de le mettre et de monter à Vällingby prendre le métro. Mais c’était tout aussi intéressant. Remarquable, n’est-ce pas, la similitude entre nos vêtements ?
C’était effectivement le cas, et Micaela ne put s’empêcher d’éprouver une pointe de honte. Avait-elle jamais trouvé ces images de vidéosurveillance réellement convaincantes ?
— Donc vous affirmez qu’il n’y a jamais eu de sang sur le maillot de Costa ?
C’était encore Jonas Beijer, qui semblait rassembler ses idées.
— Exactement.
— Mais pourquoi alors s’en est-il débarrassé si vite ? siffla Fransson.
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas.
— Non. Mais peut-être pouvons-nous le croire sur parole. Son maillot était sale et abîmé, décousu en deux endroits. Il n’avait peut-être pas le courage de le laver. Pourquoi avoir supposé que ce vêtement était si important pour lui ?
— Donc vous ne voyez là rien de suspect du tout ?
— Bien sûr, il aurait mieux valu que nous retrouvions le maillot. Mais il y a d’autres questions plus importantes qui dérangent davantage ; n’est-ce pas aussi votre avis ? demanda Rekke en regardant Micaela.
— Hein ? Non… je ne sais pas.
— Vraiment ? Vous qui doutez depuis le début ?
— Je ne pense pas qu’elle ait douté plus qu’un autre, lâcha Fransson avec aigreur.
— Non ? Elle pose des questions d’un autre genre. Elle a une autre acuité dans le regard, et possiblement est-ce aussi dû au fait qu’elle…
Il l’observa à nouveau avec intensité, et elle se sentit mal à l’aise, comme s’il s’apprêtait à formuler une vérité qu’elle ne voulait pas entendre. Sans doute le remarqua-t-il aussi, car il se tut et changea de sujet, passant aux autres cas de violences décrits dans le dossier de Costa.
— Qu’est-ce qui les caractérise ? demanda-t-il.
— Une agression brutale, dit Jonas Beijer comme s’il avait changé de camp pour devenir brusquement un disciple de Rekke.
— Exact, mais autre chose encore, n’est-ce pas ?
— Quoi ?
— En bref : un sacré chahut. Chaque fois que Costa s’est battu, il a crié et hurlé. Mais comment les choses se passent-elles quand Jamal Kabir est battu à mort ?
— Nous ne le savons pas.
Mais ça a dû se passer silencieusement, pensa Micaela.
— Non, nous ne le savons pas, reprit Rekke. Mais nous savons une chose ou deux. Jamal Kabir ne se retourne pas. Aucun coup ne provient du côté ou de l’avant. Tous les coups sont dirigés vers l’arrière de son crâne. Il semble peu vraisemblable qu’il ait été averti par des cris et des injures. Mais surtout…
— Quoi ? dit Fransson.
— Les coups viennent du haut. L’os du crâne a été enfoncé avec une force inouïe. Les fractures ont pour ainsi dire pénétré le crâne en suivant la direction des coups portés. Mais un coup est différent ; il a provoqué une expansion momentanée du crâne – ce qu’on peut voir à cette fente en forme de Y, et qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que le coup venait d’en dessous, lança Micaela.
Elle y avait déjà réfléchi.
— Exactement, et quel coup devrait avoir été porté par en dessous, si Kabir est tombé en avant ?
— Le premier.
— Précisément. Et combien mesure Costa ?
— 1 mètre 80.
— Et Kabir ?
— 1 mètre 73.
— Or on est en droit de supposer que le meurtrier est plus petit que Kabir et non plus grand. Mais avant tout, je n’arrive pas à faire coïncider ce type de rage froide et méthodique avec la personnalité de Costa, car non – pour répondre à présent à votre première question – Costa n’est pas un psychopathe. Il est bien trop sentimental et angoissé.
— Qu’est-ce qu’il est, alors ?
— Alcoolique et extraverti. Fier et amer. Il peut sans aucun doute être violent. Mais ce n’est pas lui qui a battu à mort l’arbitre. Vous vous êtes trompés, déclara Hans Rekke d’une voix qui n’était pas triomphale ni suffisante, mais plutôt triste et désolée.
Ses paroles eurent pourtant l’effet d’une gifle, et ce d’autant plus que l’équipe se trouvait dans sa vaste maison et que Rekke leur semblait en cet instant incroyablement sophistiqué avec sa longue silhouette élancée, comme si, de tout son être, il se distinguait d’eux.
Micaela ne fut pas le moins du monde surprise de voir Fransson se lever enfin.
— J’en ai assez entendu, bégaya-t-il.
— Vraiment ?
— C’est tout à fait clair, vous ne connaissez rien au travail de la police.
Rekke se leva alors lui aussi, avec toujours le même sourire triste.
— Non, peut-être pas. Mais je repère certains schémas, et je vous conseille de regarder à nouveau la dernière séquence vidéo où l’on voit Kabir, juste après le coup de sifflet final.
— Mais on l’a visionnée mille fois, bordel !
— Je n’en doute pas. Cependant, ne trouvez-vous pas curieux le calme de Kabir tandis que Costa continue à crier et à s’agiter ? On dirait qu’il lit en lui comme dans un livre ouvert : ce n’est jamais qu’un cinglé de plus, semble-t-il penser. Mais soudain, juste avant que la caméra ne reçoive un choc, que se passe-t-il ? Il tourne les yeux vers la droite, voit autre chose et prend peur.
— Il cligne juste des yeux.
— Vraiment ? Je crois plutôt que…
— Ça ne m’intéresse pas, ce que vous croyez. J’en ai assez de vos conneries.
— C’est regrettable.
— Très bien, merci et au revoir, cracha Fransson en se dirigeant vers la porte.
Pendant un instant, les autres ne surent pas quoi faire. Le changement de scène était si abrupt et perturbant que Beijer et Sandberg demeurèrent interdits, à se balancer sur place, comme s’ils avaient voulu à la fois suivre Fransson et rester avec Rekke. Mais l’influence de leur chef l’emporta, et Micaela resta seule, immobile comme une statue de bronze, intensément concentrée.
— Que croyez-vous ? l’interrogea-t-elle.
— Quoi ? demanda Rekke, un peu ailleurs.
— Vous voulez dire qu’il y avait quelqu’un d’autre près du terrain, que nous n’avons pas repéré ?
Hans Rekke lui lança un regard qui n’avait plus rien de commun avec les précédents : absent, comme si l’intérêt qu’il lui avait témoigné jusqu’ici n’était qu’intellectuel – comme si elle n’était pour lui qu’un objet d’observation.
— Peut-être bien, tarda-t-il à répondre.
Elle se demanda si elle n’aurait pas dû filer avec les autres elle aussi. Puis elle se prit à songer à l’arbitre, à son autorité grave sur le terrain.
— Et Jamal Kabir ? Que pensez-vous de lui ?
Rekke parut ressusciter et la dévisagea avec une expression pensive.
— Je ne lui fais pas confiance, dit-il. Pas seulement à cause des zones d’ombre de son histoire. Il y a aussi ses anciennes blessures. Je les reconnais. On dirait qu’elles indiquent…
Son intonation avait retrouvé son pathos. Mais, là non plus, il ne parvint pas à terminer. Des éclats de voix retentirent dans l’entrée, en même temps que des pas s’approchèrent, des pas légers et lents, comme pour ne pas déranger. La femme de Rekke, qui arrivait de la cuisine, les regarda d’un air interrogateur, irrité peut-être, tandis que la porte d’entrée claquait. Ils allèrent voir tous les trois, passant devant la fille, Julia, qui les suivit d’un regard curieux et presque malicieux. Micaela entendit Rekke chuchoter :
— C’est notre petite espionne.
— Hein ? jeta-t-elle.
— Il faut savoir protéger ses secrets.
Son ton était badin, comme s’il avait tout à fait oublié la porte qui venait de claquer. Mais Micaela en avait assez. Sans plus se soucier de lui, elle sortit sur la terrasse.
Elle retrouva la lumière du jour dans la cour. Ses jambes lui parurent lourdes. Elle baissa les yeux vers le gravier ratissé : Fransson et Sandberg lui adressaient des signes impatients depuis la voiture, et elle jura pour elle-même, absorbée par ses pensées. Puis, d’un coup, elle se retourna avec l’impression tangible d’être à nouveau observée, et ce avec autant d’acuité et d’intérêt qu’auparavant. Mais elle se faisait des idées.
Là-bas, sur la terrasse, Rekke passa un bras autour de la taille de sa femme avant de s’éclipser dans la grande maison d’un pas léger et nonchalant, exactement comme si cette rencontre n’avait été pour lui qu’une parenthèse, une halte en chemin vers quelque chose de plus important. La colère et l’humiliation submergèrent Micaela.
Le visage fermé, elle monta dans la voiture et sentit la chaleur étouffante de l’habitacle se refermer sur elle.
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