Obscuritas

David Lagercrantz · Chapitre 23 sur 38

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Obscuritas

Chapitre 23

23

 

Julia l’entendit de l’ascenseur. Il errait, sautait d’une tonalité à l’autre, entre des morceaux et des improvisations libres. Comme s’il était perdu et cherchait une issue. Son inquiétude redoubla.

Cette histoire de suicide dont avait parlé Mme Hansson et qu’il avait balayée d’un revers de main, de concert avec Micaela, lui était revenue et l’avait empêchée de dormir. Maudit, foutu papa. Il pouvait être merveilleux et incisif, et la comprendre mieux que personne au monde, mais d’autres fois, comme aujourd’hui, il n’était qu’une épave et laissait les gens l’exploiter.

Elle avait appris que Magnus était venu fouiner, ce qui la rendait folle car, même si celui-ci faisait semblant d’être son meilleur ami, il était en réalité jaloux de son frère à en crever. Julia en était absolument persuadée et ne doutait pas une seconde qu’il l’écraserait sans hésiter à la première occasion. Elle inspira à fond et franchit la porte. Mme Hansson l’accueillit dans l’entrée, l’air assez contente.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Julia en indiquant le séjour et le piano.

— Je ne sais pas bien. Micaela est là.

Mme Hansson avait dit cela comme si c’était subitement devenu une évidence, et la jeune fille grommela :

— C’est fou ce qu’ils sont devenus inséparables, ces deux-là, tout d’un coup.

En se dirigeant vers le séjour, Julia se rappela soudain qu’elle venait de fumer un joint. Elle sortit deux chewing-gums à la menthe de la poche de son pantalon, qu’elle se hâta de mâcher. Elle s’approcha alors du piano, salua de la tête Micaela, posa une main sur le dos de son père et l’entendit renifler.

Elle était certaine qu’il allait la démasquer. Mais quand il cessa de jouer et se tourna vers elle, il semblait se trouver dans un monde parallèle.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda-t-elle.

— Je pense, j’imagine.

Elle recula un peu, par prudence.

— Mme Hansson dit que Magnus est venu fouiner.

— Il a eu la gentillesse de venir ici et de montrer un certain intérêt.

— Tu peux arrêter avec ton ironie.

— Je vais essayer. Quelle heure est-il ?

— Trois heures moins le quart, répondit-elle avec irritation.

— Alors il faut que je file.

— Où vas-tu ?

— Il va à un rendez-vous, dit Micaela qui se tenait à côté, tendue.

— Ça te prend comme ça ?

— Je veux obtenir quelques réponses.

Elle le regarda à nouveau, ébouriffé, le front luisant de sueur.

— Alors il faut aller te doucher.

— Je n’ai pas le temps de me doucher.

— Change-toi, au moins. Tu fais peur à voir.

Il baissa les yeux vers ses mains et son pantalon.

— Peut-être un peu. Mais va me chercher une veste correcte et un manteau, ça fera l’affaire.

— Une veste qui aille avec cette chemise ?

— Qui aille avec n’importe quoi.

— Tu as l’air d’avoir dormi dedans.

— J’ai dormi dedans.

— Et tu as rendez-vous avec qui ?

— Kleeberger.

— Vous allez rencontrer Kleeberger ? lança Micaela avec étonnement en s’approchant d’eux, l’air encore plus tendu. Ce n’est pas risqué ? Si l’on pense à…

— Non, non, la coupa-t-il. Je vais juste voir si j’arrive à leur faire cracher le morceau, à Magnus et lui.

— À propos de l’arbitre ? demanda Julia.

— C’est ça. Tu voulais que je m’y mette, non ? Mais, excuse-moi : dépêche-toi un peu. Je pensais à quelque chose de très étrange, et j’ai oublié l’heure.

— Oui, oui.

La jeune fille gagna la penderie, qui était bien plus vaste que nécessaire. On ne pouvait pas dire qu’elle prenait sa mission très au sérieux : elle se contenta d’attraper une veste d’un bleu passé, qui ne convenait vraiment pas pour une visite au ministère des Affaires étrangères, et un manteau de printemps plus strict, puis rejoignit le bureau où Micaela et son père parlaient visiblement de Kleeberger. Mais ils se turent tous deux quand elle entra, et aucun d’eux ne dit mot tandis qu’elle lui enfilait ses habits et arrangeait ses cheveux.

— Là. Te voilà de nouveau presque respectable.

— Presque respectable, ça suffira bien, dit-il.

— Mais tu as encore l’air drogué.

— Je crois qu’il vient juste d’essayer de se stabiliser avec un remontant, déclara Micaela.

— Papa, tu abuses !

— Au fait, tu n’aurais pas fumé un joint, toi ?

— Pas du tout.

— Il faut que tu arrêtes.

— Là, tu n’as rien à dire, rétorqua-t-elle.

Il sursauta, comme s’il réfléchissait vraiment à ces paroles, puis il secoua la tête et lança :

— Alea jacta est.

Après quoi il l’embrassa sur la joue, fit un signe de tête à Micaela et les quitta d’un pas mal assuré. Julia resta silencieuse, comme plongée en elle-même. Puis elle se tourna vers Micaela.

— Donc ce rendez-vous a un rapport avec la Prison of Darkness ?

— Je crois.

— Magnus est un serpent.

— Je garderai ça à l’esprit.

— Papa a parlé d’une idée très étrange qu’il aurait eue.

— On peut le dire.

— Qu’est-ce que c’est ?

Micaela ne répondit pas tout de suite. Puis, comme si elle cherchait à éluder :

— Vous avez affirmé l’avoir entendu se tromper plus que n’importe qui.

— J’ai dit ça ?

Irritée que Micaela ait changé de sujet, et probablement aussi que son père et elle soient devenus si proches en si peu de temps, Julia envisagea d’ignorer la question. Mais en effet, son père lâchait quelquefois des énormités – une idée tirée par les cheveux ou même complètement absurde. Parfois, on n’arrivait pas à savoir s’il était sérieux ou plaisantait, alors que d’autres fois ses conclusions pouvaient paraître presque hallucinées.

— Il peut perdre les pédales, laissa-t-elle tomber. Il peut même sembler complètement à la masse. Je pense que son cerveau ne supporte pas le désordre.

— Donc il se crée un ordre qui lui est propre.

— Il voit des schémas là où il n’y en a pas. Il peut additionner un et un pour trouver trois. Qu’est-ce qu’il a dit ?

Micaela hésita et se passa la main dans les cheveux, comme si elle évaluait ce qu’elle pouvait révéler.

— Il…, commença-t-elle.

Julia se crispa. Elle avait vraiment envie de savoir. Mais à cet instant précis, le téléphone de Micaela sonna et, quand elle vit qui c’était, son langage corporel changea. Julia recula involontairement d’un pas.

— Il faut que je réponde, annonça Micaela. À plus tard.

— Certainement.

Julia fut prise d’une sensation de malaise. Pas seulement parce que le regard de Micaela s’était assombri. La jeune fille se rendit compte qu’elle avait peur que Magnus et Kleeberger tendent une sorte de piège à son père, et peut-être également à Micaela si celle-ci était désormais embarquée dans cette affaire, elle aussi. Une seconde, Julia se demanda si elle devait la mettre en garde, mais cette dernière avait déjà filé.

 

Rekke avait la pensée et le corps lourds, et il ne savait pas si Kleeberger et Magnus le recevaient parce qu’ils avaient peur, ou parce qu’ils le considéraient comme inoffensif. Il verrait bien. Le vent montait de la mer tandis qu’il descendait Strandvägen.

« J’ai vu quelque chose de russe dans la technique de Kabir », avait-il déclaré. Était-ce juste du baratin, ou y avait-il du vrai là-dedans ? Il ne savait plus. Ce qui peu avant lui avait paru si clair semblait à nouveau brouillé, presque comme un rêve. Comme s’il avait à nouveau régressé.

Petit garçon, il assistait souvent à des dîners et des concerts, et essayait de deviner quelle vie avaient les personnes qui l’entouraient. Il étudiait leurs mains, leurs vêtements, leurs visages, leurs manières : dans l’ensemble, il devait sans doute faire des observations rationnelles et réalistes. Mais parfois, il se mettait à imaginer et, ensuite – il ne savait jamais bien à partir de quand –, le monde réel ou possible glissait vers la fiction. Peut-être était-ce la même chose à présent. Peut-être avait-il trouvé un lien qui n’existait que dans ses représentations, une piste illusoire qui semblait faire avancer l’enquête, mais le ramenait en même temps aux points douloureux de sa propre existence. Peut-être était-il tout simplement redevenu fou ?

Mais quelle importance ? Ce qui était remarquable, c’était que quelque chose s’était rallumé en lui. Le monde l’avait à nouveau attiré en son sein.

Une voiture klaxonna au loin. La circulation était déjà dense, et il baissa les yeux en pensant encore à Micaela et à son regard, au claquement de ses pas qui s’approchaient sur le quai du métro.

« Il faut vous ressaisir », lui avait-elle dit.

Il devait…

Un bruit violent déchira la ville. Un marteau-piqueur, comprit-il, qui cognait obstinément l’asphalte. Un peu plus d’inquiétude pénétra l’enveloppe lourde et fragile de son corps. C’étaient sans doute les amphétamines qui agissaient.

Il se retourna. Était-il suivi ? Il en avait l’impression.

— N’importe quoi, marmonna-t-il. Rien que de la paranoïa.

Il entra dans Kungsträdgården et continua vers l’Opéra et la place Gustaf Adolf. Il reçut alors un SMS. Il détestait les SMS, tout ce foutu cirque pour saisir chaque lettre. Mais Magnus maîtrisait apparemment cet art et dépensait même ses mots sans compter. Celui-ci lui écrivait :

Tu ne vas quand même pas être en retard, bordel ?

Rekke ne se donna pas la peine de répondre, mais pressa le pas.

Ce n’était pas Lucas qui appelait. C’était Simón, et Micaela n’avait vraiment pas envie de lui parler. Mais elle avait un mauvais pressentiment : Simón ne donnait jamais de nouvelles, désormais, à moins d’y être absolument obligé – et, d’après leur mère, il était plus mal en point que jamais. Elle le rappela dès qu’elle fut dans la rue.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Je suis toujours obligé de vouloir quelque chose ?

Sa voix était rauque.

— Tu peux me parler de la pluie et du beau temps si ça te chante, mais j’entends déjà qu’il y a quelque chose.

— Lucas pense que quelqu’un t’a tabassée.

— Personne ne m’a tabassée.

— Il paraît que tu as le visage tout bleu.

— C’est passé.

— Et puis il se demande pourquoi tu t’occupes à nouveau de cet arbitre de foot.

— Qu’est-ce que ça peut bien lui faire ?

— Tu sais comment il est, il s’intéresse tout le temps à tout.

— Qu’est-ce qu’il veut ?

— C’est peut-être pas si facile pour lui d’avoir une frangine flic.

Elle s’arrêta au coin de Riddargatan.

— Et donc il t’a envoyé à la pêche.

Simón ne répondit pas.

— Où es-tu ? reprit-elle.

— Pourquoi ?

— Il faudrait qu’on se voie.

— Je suis à Husby. Chez Mustafa.

— Alors je te retrouve dans la cour dans quarante minutes, déclara-t-elle en raccrochant aussitôt pour ne pas lui laisser la possibilité de pinailler.

Au fond, elle ne pensait pas apprendre de lui quoi que ce soit d’important. Mais le voir ne pouvait pas faire de mal et, à défaut d’autre chose, elle pourrait au moins monter saluer sa mère.

Sur le chemin de Karlaplan, Micaela se demanda si elle n’allait pas retirer un peu d’argent pour lui, mais il en avait sûrement reçu plus qu’assez de Lucas. En passant devant l’église Oscar, elle ressortit son téléphone. Allait-elle appeler Jonas ? Elle l’appela. Quand il ne répondit pas, elle fut déçue. Mais pourquoi aurait-il été près de son téléphone à attendre son appel ?

Elle pressa le pas. Un vent mauvais soufflait, on se serait plus cru en novembre qu’en avril. Il lui sembla entendre retentir une sirène au loin, dont le hurlement paraissait renaître à peine estompé. C’était la sonnerie de son téléphone mêlée aux bruits de la ville, réalisa-t-elle.

— Allô ? fit-elle.

— Tu avais raison pour la prison, répondit Jonas Beijer. Il faudrait que je te fasse revenir dans l’équipe, maintenant.

Elle leva un poing triomphal, mais hésita aussitôt.

— Que dit Fransson ?

— Il a d’autres chats à fouetter. Ça rue dans les brancards, ici. Même le chef de la police est impliqué, et apparemment il a des liens avec le ministre des Affaires étrangères.

Elle songea à Rekke, en route pour le ministère et son rendez-vous avec Kleeberger. Mais elle repoussa l’idée et ferma les yeux. Elle avait contribué à quelque chose de décisif.

— Mais, Micaela, tu peux me le dire franchement… C’est Rekke qui te l’a soufflé à l’oreille, n’est-ce pas ?

Elle hésita en regardant vers Narvavägen.

— Oui, finit-elle par répondre.

— Comment êtes-vous tombés l’un sur l’autre ?

— Je te raconterai.

C’était lui qui avait l’air d’hésiter à présent.

— On pourrait aller prendre une bière.

— On pourrait.

Cette réponse parut le satisfaire.

— Je peux te demander pourquoi vous vouliez le nom de la violoniste ?

— On se demandait…, commença-t-elle, incertaine de quoi lui dire.

— Quoi ?

— Si Kabir n’avait pas été un musicien classique, lui aussi.

Jonas Beijer se tut à l’autre bout du fil. Il semblait tomber de haut.

— Ça va pas bien ? lâcha-t-il.

— Oh, tu sais, c’est juste une piste.

— Comment en êtes-vous arrivés là ? Parce qu’il a cassé quelques instruments ?

Allait-elle lui avouer que c’était à cause de ses mouvements sur le terrain ? Non, se dit-elle. Ça paraissait trop tiré par les cheveux.

— Vous n’avez pas eu des indications dans ce sens, de votre côté ?

Il se tut à nouveau.

— Je ne sais pas trop quoi dire. Franchement, l’idée ne m’a même pas effleuré.

— Donc, aucun signe qu’il possédait des connaissances en musique, les gammes, les notes, ce genre de trucs ?

— Absolument rien.

Elle descendit dans la station de métro Karlaplan et prit l’escalator vers le quai.

— Et Kabir ne connaissait pas Latifa Sarwani ? continua-t-elle.

— Non, je te l’ai dit. Ils venaient de deux mondes complètement différents.

— Ça ne les empêche pas de s’être rencontrés.

— Bien sûr. Mais nous avons vraiment enquêté à ce sujet. Ils n’ont jamais eu affaire l’un à l’autre, ni à Kaboul, ni ailleurs en Afghanistan.

— Et s’ils s’étaient rencontrés hors du pays ? Sarwani a étudié à Moscou.

— Mais pas lui. C’était un putain de mécanicien moto.

En effet. Elle médita un instant là-dessus en se demandant si Rekke n’était pas malgré tout complètement à côté de la plaque.

— Il parlait des langues étrangères, reprit-elle.

— Il était meilleur en anglais qu’on le pensait, c’est vrai.

— Est-ce qu’il n’aurait pas pu être meilleur aussi dans d’autres domaines ?

— Bien entendu. Mais on n’a rien trouvé de plus.

— Sauf qu’il semblait haïr la musique.

— Peut-être.

— Et cette haine devait bien lui venir de quelque part ?

Il resta silencieux un instant avant de répliquer :

— La haine n’est pas toujours si facile à expliquer.

Elle réfléchit à ça.

— Je dis juste que vous devez avoir raté quelque chose.

— C’est clair qu’on a raté quelque chose, bordel ! Sans ça, on aurait résolu l’affaire, non ?

— Effectivement, répondit-elle, étonnée de sa brusque animosité. On se rappelle. Je descends dans le métro.

— D’accord. Désolé de m’être emporté. J’attends cette bière avec impatience.

— Occupe-toi d’abord de me réintégrer dans l’équipe.

— Je vais faire de mon mieux.

— Et dis à Fransson que, cette fois, c’est sans conditions.

— OK…, fit-il, interloqué.

Elle raccrocha et s’avança sur le quai.

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