Obscuritas
Chapitre 36
36
Micaela entendit des pas derrière elle et s’attendit à sentir une main se poser sur son épaule. Mais personne n’arrivait, et elle chercha désespérément un endroit où se cacher. Là, vingt mètres plus loin, elle vit un panneau W-C. Elle s’y précipita, s’enferma dans une cabine et tâta sa veste.
Ses mains se refermèrent sur un sachet plastique. Elle l’ouvrit et sentit. De la cocaïne. C’était sans aucun doute possible de la cocaïne. Tremblante, elle la vida dans les toilettes et regarda la poudre blanche couler au fond de la cuvette tandis que ses pensées s’affolaient et que, d’un œil nerveux, elle examinait le sachet. Il y avait encore quelques grains de poudre et, elle aurait beau faire, il resterait des traces. Elle jeta donc le sachet lui aussi et tira la chasse. Mais il flottait encore à la surface de l’eau. Elle essaya encore et encore, sans succès, et, quand quelqu’un se mit à tirailler sur la poignée de la porte, elle ferma les yeux une seconde, s’apprêtant à voir la serrure forcée.
Mais elle n’entendit qu’un juron et s’efforça de respirer calmement le temps que le réservoir de la chasse d’eau se remplisse. Elle réessaya et parvint enfin à chasser le sachet. Elle ouvrit, ressortit, puis retrouva Rekke au contrôle de sécurité, toujours occupé à bavarder avec l’homme. Il s’interrompit en la voyant revenir, avec un petit sourire, comme si tout cela n’était qu’un incident amusant. Ils passèrent alors le contrôle, récupérèrent leurs valises sur le tapis roulant et se dirigèrent nonchalamment vers le duty free.
— Je suis désolé, lâcha-t-il. J’aurais dû comprendre.
Elle ne dit rien. Pas tout de suite.
— Mais bordel, comment ont-ils pu tomber aussi bas ? siffla-t-elle.
— Je ne sais pas. Mais je crois…
Sa main frôla la sienne. Il sourit timidement.
— Quoi ? fit-elle.
— Qu’ils t’ont sous-estimée. Comment as-tu compris ?
Elle prit un tube de dentifrice sur un rayon.
— Le regard de Bruckner quand tu as filé à la cuisine. Il avait l’air de préparer un sale coup, mais surtout son expression au moment de partir. Il avait l’air beaucoup trop content de lui.
— Tout à fait, dit Rekke. Il n’était pas du tout aussi résigné que je m’y attendais. J’y ai pensé aussi. Mais mon imagination n’est pas allée jusqu’à envisager qu’ils pourraient placer quelque chose dans ta valise. Comment en as-tu eu l’idée ?
Elle le regarda dans les yeux.
— Je ne sais pas si tu comprendrais.
— Donne-moi une chance.
Elle hésita et nota l’aisance avec laquelle il se dirigeait vers la caisse du magasin.
— Tu ne remarques même pas le respect qu’on te témoigne partout, alors que, moi, j’ai en permanence l’impression qu’on va m’arrêter. C’est quelque chose que je porte depuis que je suis toute petite. Ça fait partie du lot, quand on est une basanée de Husby.
Il la dévisagea intensément.
— Et cela aiguise ton regard.
— Je suppose.
— C’est une ressource, chèrement acquise. Je suis…
Il passa un bras autour de ses épaules.
— Quoi ? fit-elle.
— Impressionné.
* * *
Kaboul, nuit du 5 avril 1997
Elle le regarda descendre à la cave. Sa lampe de poche éclairait ses jambes et ses chaussures à crampons qui se posaient sur les marches de l’escalier, prudemment, l’une après l’autre, et elle se dit : C’est une erreur, c’est de la folie. Ça ressemblait peut-être à une cellule de prison, là-dessous, à un tombeau. Mais c’était sa pièce sacrée, l’unique refuge qu’elle ait eu pendant ces jours d’inquiétude confinés, où sa seule façon de mesurer le temps était son corps, de plus en plus maigre et pâle, et ses crises de plus en plus fréquentes. Elle descendait ici non seulement pour jouer et entretenir son violon, mais aussi pour lire quelques-uns de ses livres interdits. Mais voilà qu’à présent il y descendait, lui qu’elle n’avait jamais connu, mais qui quelque temps l’avait touchée parce qu’il semblait entendre la moindre de ses notes avec la réceptivité la plus grande qu’elle ait jamais rencontrée. Que faire ?
Elle regarda dehors vers la ville et les montagnes. Tout était désert et sombre. Aucune étoile dans le ciel, les appels à la prière avaient cessé. Toutes les maisons étaient éteintes. Seule de la fumée s’élevait au loin, et elle eut tout juste le temps de penser que c’était sûrement la fumée d’une catastrophe quand elle l’entendit appeler d’en bas. — Tu viens ?
Fuis, se dit-elle. Cours chez Taisir ou papa. Elle répondit : — J’arrive.
Ce n’était pas seulement de la folie, sentit-elle, elle voulait aussi jouer. Le risque et le danger ne faisaient qu’aiguiser son désir, et elle descendit elle aussi et perçut alors encore plus nettement la puanteur de sa sueur, qui se mêlait à la terre humide. Sans vraiment hésiter, elle souleva les planches du sol et sortit l’étui de son Gagliano. Elle l’ouvrit et caressa nerveusement le violon de la main.
— Je dois mettre une sourdine, déclara-t-elle. Je ne veux pas qu’on m’entende.
— Ce n’est pas nécessaire, répliqua-t-il. Mais il faut peut-être que tu accordes ton violon.
— Oui.
Elle se mit à l’ouvrage, lentement. Ses mains tremblaient, et, comme elle avait posé sa lampe de poche, elle ne voyait plus son visage. Elle ne pouvait donc se faire une idée de l’atmosphère qu’en écoutant sa respiration et sa voix, et sans aucun doute possible il semblait tendu, comme à l’approche d’un grand moment solennel. Mais elle était incapable de dire si c’était bon ou mauvais. Elle savait seulement qu’elle était attirée sur une scène, comme pour le concert de sa vie.
* * *
Ils s’arrêtèrent et descendirent du taxi. Micaela regarda autour d’elle. Ils se trouvaient dans le quartier Lindenthal à Cologne, où Mohammad Sarwani habitait un immeuble blanc jouxtant un parc aux larges allées. Le rez-de-chaussée du bâtiment abritait un restaurant indien. Il était 12 h 30. Ils montèrent en silence au deuxième étage et sonnèrent.
Ils n’attendirent que quelques secondes, et un petit homme voûté et dégarni vint leur ouvrir en plissant les yeux : il n’était pas difficile de comprendre pourquoi tant de témoins l’avaient ignoré. Il paraissait incapable de faire du mal à une mouche. Ses bras et ses jambes étaient frêles, son regard, aimable et curieux. Mais, à la différence de sa description à Grimsta, il inspirait à présent le respect, vêtu d’une longue chemise bleue, d’un pantalon blanc et d’une belle veste afghane brodée d’or.
— Soyez les bienvenus, quel honneur.
— Tout l’honneur est pour nous, répondit Rekke.
— J’ai convié mon fils, Taisir, comme vous me l’aviez suggéré, ainsi que Darman Dirani.
— Parfait, dit Rekke en s’avançant vers les hommes assis sur des fauteuils bruns dans le séjour. Messieurs, je suis Hans Rekke, et voici ma collègue, Micaela Vargas.
Les hommes hochèrent la tête avec raideur pour les saluer, et on pouvait sentir d’emblée que ni Taisir ni Darman n’avaient la même amabilité mondaine que le père. Ils la regardèrent plutôt avec hostilité, surtout Taisir, qui ressemblait un peu aux types toujours attroupés autour de Lucas : le même corps aux aguets, le même regard cherchant à tout prix à ne laisser entrevoir aucune faiblesse.
— Ravi de vous rencontrer. J’ai beaucoup pensé à vous, ajouta Rekke.
Taisir parut recevoir ces paroles comme un affront. Mais Rekke n’y prit pas garde et se contenta de faire le tour de la pièce.
— C’est fascinant, on dirait un beau petit musée, lança-t-il.
En effet, il y avait là des objets d’époques et de lieux différents. Mais rien de particulièrement remarquable aux yeux de Micaela : des livres en vrac un peu partout, des statuettes en bois sur les commodes et les tables. Les murs couverts de photos, pas seulement de Latifa, mais aussi d’autres violonistes célèbres.
Rekke parut surtout intéressé par un ouvrage ouvert sur une console un peu plus loin dans la pièce. The Gardens of Emily Dickinson.
Mohammad Sarwani les rejoignit en boitant un peu, toujours souriant mais visiblement gêné que Rekke tripote ses affaires.
— Aimez-vous Dickinson ? demanda-t-il.
— Bien sûr. Qui ne l’aime pas ? La poétesse des fleurs.
— Oui, plus que toute autre.
— Mais elle ne faisait pas qu’écrire de belles choses sur les fleurs, n’est-ce pas ? Elle connaissait l’art de les presser. Tiens, une jolie violette.
— Très belle, répliqua sèchement Sarwani.
— Mais une fleur fragile exige beaucoup de soins, continua Rekke.
Mohammad Sarwani lui adressa un sourire forcé.
— Tout à fait, acquiesça-t-il. C’est sans doute la raison pour laquelle la violette fascinait Shakespeare.
— Exact, je l’avais presque oublié. Que dit Ophélie à Hamlet, déjà ? Que les violettes ont fané à la mort de son père.
— Une scène triste. Mais, si on les presse comme le fait Emily Dickinson, elles vivent à jamais, déclara Sarwani.
Rekke rit.
— Peut-être pas tout à fait sous la forme qu’elles auraient souhaitée. Pour vous, que symbolise la violette ?
— Le plus souvent, la fidélité et l’amour.
— Et l’amour est fragile, n’est-ce pas ? Tout comme Ophélie.
— Je dirais que c’est une interprétation audacieuse.
Rekke parut y réfléchir.
— Vous avez sûrement raison. Mes pensées s’envolent trop facilement. Et l’Iris afghanica, que symbolise-t-il ?
Sarwani sursauta, du moins c’est ce qu’il sembla à Micaela, mais seulement l’espace d’une fraction de seconde. Puis il sourit, aussi aimable et sûr de lui que lorsqu’il les avait accueillis à la porte.
— Rien, à ma connaissance. Mais il est particulièrement cher à notre cœur, à Kaboul, puisqu’il est unique à cette région où il a été découvert.
— Je comprends tout à fait. Il pousse aussi sur le mont Asamayi, n’est-ce pas, là où habitait votre fille ?
— C’est possible.
— Oui, fit Rekke. C’est même certain. Il s’agit là d’une fleur pleine de vitalité. Elle rappelle un peu Latifa, n’est-ce pas ?
Il continua à feuilleter le livre.
— Savez-vous si Dickinson en a pressé un exemplaire ?
— J’en doute, dit Sarwani.
— Non, c’est vrai. Les personnes et les plantes ne voyageaient pas aussi facilement, à son époque.
Rekke rejoignit les autres et invita d’un geste Sarwani et Micaela à s’asseoir. Il voulait visiblement avoir les commandes.
— N’y a-t-il pas ici une quantité inhabituelle de références anglo-saxonnes pour un homme originaire de Kaboul ? reprit-il.
Sarwani plongea la main vers les noix et autres amuse-gueules disposés sur la table basse.
— J’ai grandi dans la colonie britannique de la ville, répondit-il.
— Tout à fait, fit Rekke. Bien entendu, je le savais aussi. De là votre intérêt pour la musique occidentale.
— Alors pourquoi poser la question ? lâcha soudain Taisir.
Rekke se leva.
— Bien vu. J’ai une prédilection idiote pour les questions rhétoriques. Mais parlons plutôt franchement et abordons les circonstances malheureuses qui vous ont conduits au stade de Grimsta en ce jour pluvieux.
Rekke tendit la main vers les pistaches, et Micaela sentit clairement l’atmosphère autour de la table devenir plus menaçante.
* * *
Kaboul, nuit du 5 avril 1997
Elle était assise sur cette chaise brune qu’elle avait depuis son enfance et sentait dans tout son corps le désir de jouer, mais également, tout aussi urgent, celui de comprendre de quoi il s’agissait vraiment. Aussi demanda-t-elle tout bas :
— Pardon, je suis très nerveuse, j’aurais besoin de voir ton visage. Je peux t’éclairer ?
— D’accord, répondit-il.
Elle dirigea sa lampe de poche vers lui, pas droit sur sa figure – ça aurait semblé trop agressif – mais vers son cou et sa poitrine, ce qui fit apparaître les traits de son visage comme une ombre, avec des yeux luisant dans le noir, et ne l’aida pas à se calmer.
Elle lança :
— Qu’est-ce qui t’avait touché, à Moscou ? Il recula d’un pas, et son visage devint encore plus sombre. — Je ne sais pas.
Ce n’était pas ce qu’elle voulait entendre. C’était à la limite de l’impolitesse, et il sentait de plus en plus mauvais. Ou bien ses sens étaient aiguisés par la peur. Encore une fois, elle se demanda à quoi elle jouait. Désirait-elle tant être appréciée qu’elle était prête à tout risquer pour rien – car, qu’espérait-elle ? Qu’il la complimente ou pleure comme à Moscou ? — Tu as entendu qu’ils détruisent les instruments ? dit-elle. Il paraît que des musiciens disparaissent.
— Je l’ai entendu.
— Tu ne vas quand même pas détruire mon violon ? Mon père serait désespéré. Il n’est même pas à nous, en réalité. Il secoua la tête d’un mouvement pas entièrement convaincant, et elle ressentit un besoin désespéré de mots gentils, d’encouragements. — Mais tu trouvais ça beau à Moscou, n’est-ce pas ? — Je trouvais…, commença-t-il comme s’il avait du mal à parler. — Quoi ?
— Que c’était beau.
Elle se dit que ça ferait l’affaire, et elle se prépara à nouveau, saisie par l’impression glaçante que sa vie dépendait de sa façon de jouer. C’était stupide, bien sûr, elle espérait vraiment que ce soit stupide. Mais elle n’arrivait pas à se défaire de cette impression. Quelque chose de fatidique surplombait cette situation. En plaçant le violon contre son épaule et en levant l’archet, elle scruta sa silhouette dans le noir. Elle voyait son œil droit.
Il lui semblait briller, dans l’expectative. Mais cela ne l’aidait pas beaucoup. Elle se figura que son œil gauche, resté caché dans l’obscurité, la fixait, menaçant et hostile, exactement comme s’il y avait deux personnes en lui, l’une qui aimait sa musique, et l’autre qui la haïssait. Une goutte d’eau tomba d’une fente dans le mur, et elle sentit son sang palpiter dans son cou et ses poignets. Alors elle commença à jouer. La Méditation de Thaïs, comme cette fois-là, à Moscou. La mélodie sonna d’abord hésitante, mal assurée. Comment aurait-il pu en être autrement ? Elle était terrorisée, et envisagea d’arrêter tout de suite pour implorer sa pitié. Puis elle essaya de fermer les yeux et de se servir de sa peur, et il se produisit alors quelque chose.
Les notes s’animèrent et elle se laissa emporter. Elle mit tout son désespoir dans ce morceau et finit par balancer le haut du corps d’avant en arrière, comme autrefois. Elle entra en transe et, quand elle eut fini, elle baissa son violon et resta là, les paupières fermées, à attendre un bravo, des applaudissements, une gifle, un coup, n’importe quoi. Mais tout demeurait silencieux. On n’entendait que sa respiration. Elle ouvrit alors les yeux, qu’elle plissa dans le noir.
Son œil droit était luisant, comme s’il avait pleuré encore cette fois-ci, et c’était bon signe, se dit-elle, bon signe. Mais il secouait aussi la tête, comme mécontent, et elle demanda alors d’une voix qui se dérobait presque :
— Ce n’était pas bien ?
Il ne répondit pas. Il se raidit plutôt, comme si la question l’avait effrayé. Mais elle comprit la seconde suivante que ce n’était pas à cause de ses paroles. On entendait des pas au-dessus, et un instant elle fut soulagée. C’était Taisir. Ce devait être Taisir. Il revenait pour la protéger, même s’il serait sans doute fou de rage qu’elle ait reçu la visite d’un homme en pleine nuit. Ça n’avait pas d’importance, plus maintenant. Elle préférait mille fois être battue par son frère que d’endurer une seconde de plus ce silence. Elle tendit l’oreille, s’attendant à reconnaître le rythme caractéristique de Taisir. Mais ces pas étaient plus lourds, plus raides. Elle regarda Hassan Barozai. Il semblait avoir aussi peur qu’elle, et elle serra de plus belle le manche de son violon.
Rekke se tenait assis, en silence, penché en avant sur une chaise en bois. Micaela, juste à côté, dans un fauteuil brun, se demandait si elle n’allait pas commencer l’interrogatoire – enfin, ce n’en était pas vraiment un. Pas de magnétophone, pas d’avocats. Mais elle voulait prendre l’initiative, après les digressions de Rekke. Elle se tourna donc vers Mohammad Sarwani.
— J’ai vu que vous aviez été précédemment entendu comme témoin. Vous avez déclaré que vous ne connaissiez pas de Jamal Kabir, et votre fille certainement pas non plus. Le maintenez-vous ?
Mohammad Sarwani se tourna vers Rekke, comme si c’était lui qui avait posé la question.
— Oui.
— Et vous ne connaissez pas non plus de Hassan Barozai ? poursuivit-elle.
Mohammad Sarwani jeta un regard à son fils, un rapide coup d’œil, rien de plus, mais cela suffit à l’encourager : elle l’avait déstabilisé. Elle le sentait.
— Non, fit-il.
— En êtes-vous sûr ? insista-t-elle.
Mohammad hocha la tête, et Rekke, qui semblait vouloir jouer le gentil flic dans cette dramaturgie, parut le comprendre parfaitement. Il écarta les bras, l’air de dire : qui peut se souvenir de tous les noms ?
— Mais je suppose qu’il vous intéressera malgré tout de savoir qui peut être ce Hassan Barozai, déclara-t-elle.
— La curiosité est une vertu, répondit Mohammad Sarwani. Qui est-ce ?
— Un altiste qui a très brièvement étudié avec Latifa à Moscou.
— Ah bon ? lâcha Sarwani, étrangement impassible.
— Il venait lui aussi de l’école d’Elena Drugov à Kaboul. Mais il est rentré chez lui au Pakistan après son bref séjour à Moscou et a cessé de jouer. Il n’est revenu en Afghanistan qu’en 1996, à la prise du pouvoir par les talibans, en prenant le nom de Jamal Kabir. Il a participé aux persécutions du régime contre les musiciens.
— Vraiment ? fit Mohammad Sarwani.
— Vraiment, répéta-t-elle en se demandant comment enchaîner.
Mais elle n’eut le temps de rien ajouter. Rekke se racla la gorge, l’air de vouloir s’excuser du grossier manque de tact de sa collègue.
— Barozai était une personne intéressante, dit-il. Je suppose qu’il a mené une guerre non seulement contre les musiciens, mais aussi contre lui-même. Ne connaissons-nous pas tous cela ? Vouloir tuer ce pour quoi on brûlait jadis. Vouloir détruire ce qu’on désire sans pouvoir l’obtenir.
— Je ne sais pas, lâcha Mohammad Sarwani.
— Dans ce cas, vous devez être beaucoup plus sain que moi, poursuivit Rekke J’ai une inquiétante tendance à me projeter dans toutes les folies humaines. En tout cas, c’est ce à quoi j’ai la vanité de m’efforcer.
— Une bonne ambition pour un détective, je suppose.
Rekke écarta les bras.
— Oui, peut-être. Mais savez-vous ce que je crois ?
— Non, professeur, je ne le sais pas.
— Je crois que cette volonté de détruire ce qui demeure hors d’atteinte n’est en général qu’un noir désir qui nous habite en secret. Mais parfois – comme pendant la révolution culturelle en Chine – un système est créé pour le légitimer. Notre désir de destruction se voit étayé par une construction idéologique, et c’est là que les choses peuvent vraiment mal tourner.
— C’est possible.
— Sauf que ce n’est pas ce dont je veux parler. Plus que le meurtrier, plus que l’auteur imparfait de ce crime, ce qui m’intéresse ici, ce sont la victime et ses proches. Que feront-ils si aucune loi ne les protège, si le jaloux peut se déchaîner sans être puni ?
Sarwani se tortilla sur son siège.
— Je suppose qu’ils se forgent alors leurs propres lois.
— Exactement, et c’est une idée qui me plaisait assez autrefois. Quand l’état de droit ne fonctionne pas, on met sur pied son propre jury, son propre tribunal.
Sarwani continuait à lancer des regards à son fils.
— Ah ? lâcha-t-il.
— Oui, en effet, poursuivit Rekke, et même si cette idée aujourd’hui m’effraie dans l’ensemble, je continue à y voir une forme de beauté, la garantie d’un maintien de la dignité en des temps sans loi. Quand le bras de la justice ne frappe que l’air, avons-nous le droit d’avoir recours à nos propres mains ? Qu’en dites-vous, Taisir ?
Il se tourna vers le fils de Mohammad Sarwani.
— Je dis que vous racontez des conneries, répondit Taisir avec une soudaine agressivité.
— Dans ce cas, je vous demande pardon. Car vous savez, et j’espère que vous l’aurez remarqué, vous avez tous ma plus profonde sympathie, et je suis ravi, Taisir, que vous et Darman Dirani soyez ici. Pour m’exprimer franchement, je pensais que vous seriez plus nombreux, quand bien même pas tous là.
Mohammad Sarwani cessa de regarder son fils et redressa le dos, comme si toute sa fierté lui revenait.
— Ah, vous pensiez cela, lança-t-il en souriant.
Rekke considéra Micaela avec mélancolie.
— Oui, en effet, dit-il. Voyez-vous, c’est ma collègue Vargas, ici présente, qui a fini par nouer tous les fils de cette histoire.
Mohammad Sarwani but un peu de son thé et tourna le regard vers la cheminée, où trônait un portrait de jeunesse de Latifa. Il semblait presque la supplier de venir à son secours.
— Et comment ces fils seraient-ils noués ? demanda-t-il.
— Je comptais y venir. Claritas, claritas, comme j’ai coutume de dire, continua-t-il en se mettant à trépigner nerveusement de la jambe gauche. Mais tout d’abord – pardon, Taisir, à nouveau une question rhétorique, cependant je ne peux m’empêcher de vous la poser, à vous qui savez sans doute le mieux ce qui s’est passé dans la forêt de Grimsta : Barozai a-t-il reçu la punition qu’il méritait, ou comment voyez-vous la chose ?
— Ça dépend de ce qu’il avait fait, lâcha Taisir.
Rekke parut réfléchir.
— Mais nous savons tous ce qu’il a fait, n’est-ce pas ? Ou plutôt, nous savons ce que vous croyez savoir, car il ne règne aucune réelle certitude quant à ce qui est arrivé à votre sœur dans la nuit du 4 au 5 avril 1997 à Kaboul.
— Non.
— Mais il existe un assez grand nombre d’indices, n’est-ce pas, qui ont échappé aux autres, mais pas à vous.
Mohammad Sarwani se tortilla sur place et regarda à nouveau le portrait de Latifa.
— De quoi s’agirait-il ?
— De petites trouvailles sur le lieu du crime, par exemple.
Taisir et Darman Dirani échangèrent un imperceptible hochement de tête. Micaela pensa même surprendre une sorte de signal. Mais elle se méprenait sûrement, et elle lorgna Rekke. Ce dernier continuait de contempler les autres d’un air désolé.
— J’ai passé plusieurs heures cette nuit à examiner la triste photographie que vous avez prise du corps de Latifa dans la cave, et je me demande une chose : pourquoi n’avez-vous pas couvert de planches tout le sol de la cave ?
Mohammad se tourna vers la fenêtre.
— Nous avons eu des problèmes de moisissure et de pourriture. Nous avons été obligés d’arracher une partie du plancher. Nous étions inquiets pour le violon.
— Ennuyeux, dit Rekke. En même temps, une chance pour nous, n’est-ce pas ? Voyez-vous, hier, je me suis intéressé aux petits trous qu’on devine au sol, juste devant le corps et le violon brisé. Je n’y ai d’abord rien compris, il y en avait tant. Mais en les observant de plus près, j’ai saisi : ils étaient formés par les crampons de chaussures nerveusement déplacées sur le sol en terre battue. Et certes, on peut trouver des crampons sur des chaussures de marche, ou même des bottes. Mais en l’occurrence, cela ressemblait aux marques de chaussures de foot, non ? Surtout que… pardon, en fait, j’ai pris la photographie avec moi. Attendez.
Il sortit la photo de sa valise et la posa sur la table basse.
— Là, reprit-il en montrant une petite tache blanche sur l’image. Vous voyez ?
Aucun des hommes ne semblait spécialement enclin à regarder. Mais Rekke ne se démonta pas.
— J’étais complètement obsédé par cette tache, hier soir. Je l’ai inspectée en long, en large et en travers, et j’ai fini par être certain qu’elle provenait d’une bande de peinture, rien d’autre. Mais ce n’est pas ça qui est passionnant. C’est le fait que ce petit morceau ne se soit pas délité, mais demeure à ce point intact. Ça a très clairement été peint avec une pression plus forte et régulière que celle d’un pinceau, probablement à l’aide d’un chariot de marquage, comme ceux que les cantonniers utilisent pour tracer les lignes sur les routes, et dont on se sert aussi sur les terrains de foot.
Mohammad Sarwani but une gorgée de thé, l’air d’avoir retrouvé son ancienne assurance.
— Vous avez un bon sens de l’observation, professeur, et cela semble très intéressant. Mais j’ai bien peur que ça ne constitue pas vraiment une preuve.
— C’est exact, bien sûr, admit Rekke. Mais cela contribue à vous rapprocher de plus en plus, vous et ce malheureux altiste, n’est-ce pas ?
— Ne l’appelez pas malheureux, cracha Taisir.
— Vous avez raison, répondit calmement Rekke. Je promets de ne pas étendre mon empathie jusqu’à lui. C’est de votre côté que je suis, surtout maintenant : In dubio pro reo.
— Qu’est-ce que c’est que cette putain de langue que vous parlez ? continua Taisir, toujours aussi hargneux.
— Pardonnez-moi. C’est une mauvaise habitude de ma part de parler latin. In dubio pro reo, « Le doute profite à l’accusé ». En outre, j’étais sérieux en disant que vous avez comblé un vide juridique, et, en ce qui me concerne, je suis disposé à tout oublier. Il y a juste une chose qui m’inquiète.
— Quoi ?
— Ce qui m’inquiète toujours quand justice est rendue. Est-ce la bonne personne qui est punie ? Ou ceux qui se vengent n’ont-ils pas tiré des conclusions hâtives ? Car il y a d’autres traces de chaussures dans cette cave, n’est-ce pas ? De plus grands pieds ?
Les hommes dévisagèrent Rekke avec inquiétude, et en cet instant il n’y eut plus le moindre doute dans l’esprit de Micaela : tous les présents étaient coupables. Ça se voyait à leur hésitation soudaine, à leur question tacite : « Pouvons-nous réellement avoir tué la mauvaise personne ? »
* * *
Kaboul, nuit du 5 avril 1997
Il fit un pas de côté, se retrouvant derrière elle. Pas seulement pour fuir ses yeux.
Il voulait voir son dos, comme à Moscou, même si ce n’était plus le même dos. Latifa avait maigri, s’était comme vidée de tout son sang. Elle devait être malade, peut-être mourante, et il en fut saisi, même s’il s’en réjouit aussi un peu comme d’une sorte de triomphe. Il frémit. Comme elle jouait… Personne n’était capable de jouer aussi bien, se dit-il. Il aurait voulu s’effondrer et pleurer. C’était la même pièce qu’à Moscou, La Méditation de Thaïs, mais elle lui semblait différente aujourd’hui, comme si cette musique, au lieu de la nostalgie et du chagrin, décrivait la captivité et la peur. Sans qu’il s’en doute, il devait plus tard survivre à Salt Pit en se remémorant cette musique. Mais cette nuit-là, dans cette cave, il était assailli d’images contradictoires : il aurait voulu sortir, s’en aller. Il aurait voulu rentrer à la maison à Mirpur, et y rester. Exactement comme à Moscou, elle jouait avec un vibrato lent en glissant d’une note à l’autre, d’une manière qui lui rappelait les berceuses de sa mère ou le râga du soir du sitar sur la place, et il songea qu’il aurait voulu l’écouter pendant des heures, mais aussi la faire taire, faire cesser tout ce qui faisait mal et éveillait sa conscience. Il avança une main comme pour lui toucher le dos. Mais sa main se crispa, comme si elle voulait plutôt frapper, et il la retira pour la porter sur son arme, son Tokarev glissé dans sa ceinture. Une onde d’excitation le traversa. Tire-lui dessus ! La pensée avait surgi de nulle part. Tire ! Mais cette idée l’effraya à la seconde où elle se forma dans son esprit, et il fut à nouveau absorbé par la musique, perdit complètement pied, sentant qu’en cet instant il aurait pu faire n’importe quoi, l’abattre ou fuir avec elle, et c’est sûrement la raison pour laquelle il fut incapable d’articuler un traître mot quand elle eut fini de jouer. Il se contenta de murmurer quelque chose dont il eut à peine conscience, et au même moment on entendit des pas au-dessus, et la terreur le saisit, persuadé qu’il était que son frère était de retour. Mais il distingua ensuite un raclement qu’il reconnut et devina qu’il s’agissait plutôt de Gamal. Il poussa alors un soupir de soulagement. Une seconde seulement. Puis il eut à nouveau tout aussi peur, mais d’une autre façon à présent, qui en quelque sorte le rapprocha de Latifa.
Il la regarda et eut tout juste le temps de s’étonner de respirer au même rythme qu’elle, tous deux le souffle fébrile, haletant, quand Gamal descendit l’escalier de la cave en disant d’une voix à la fois menaçante et légère :
— As-salam aleykoum. Ne vous dérangez pas pour moi. Continuez.
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