Obscuritas

David Lagercrantz · Chapitre 7 sur 38

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Obscuritas

Chapitre 7

7

 

Le corps énorme de Fransson se figea.

Ça ressemblait presque à une crampe. Il avait été d’une bonne humeur inhabituelle pendant la semaine écoulée, en partie parce que la visite chez Rekke avait quelque peu sombré dans l’oubli. Rétrospectivement, le laïus du professeur paraissait tenir davantage du numéro d’illusionniste, un tour de magie qui les aurait épatés un temps mais n’avait plus aucune importance une fois de retour à la réalité du terrain. Pendant tout le mois de juillet, Fransson et son groupe avaient continué à travailler selon la même hypothèse évidente, ce qui semblait porter ses fruits : Giuseppe Costa était enfin sur le point d’avouer, et ce sans qu’ils aient besoin d’avoir recours à aucun truc psychologique.

La brute épaisse doublée d’une grande gueule s’était effondrée sur elle-même, plongée dans un état de découragement et de confusion. « Je ne sais pas », répondait désormais le plus souvent Costa quand on lui demandait s’il avait tué Kabir : on aurait dit qu’il s’ouvrait à l’idée d’avoir pu commettre le crime au cours d’une absence. Dans l’ensemble, il avait toujours l’air aussi coupable, et le procureur en chef Mårten Odelstam peaufinait sa mise en examen pour meurtre, ou du moins homicide involontaire. En d’autres termes, la vie au sein du groupe suivait son cours, et Fransson rêvait des montagnes d’Oviksfjällen et de pêche à la mouche. Si seulement les journaux avaient pu cesser d’écrire à tort et à travers, et ce maudit divisionnaire, de l’appeler sans arrêt pour lui faire part de son inquiétude… Mais la vie est-elle jamais comme on le souhaite ?

Et voilà que Micaela entrait dans le bureau d’un pas décidé. On voyait tout de suite que quelque chose avait changé chez elle. Ce n’était pas seulement qu’elle soit en jupe et chaussures à talons. C’était aussi… son sourire. Pour la première fois depuis cette visite chez Rekke où elle avait mouillé sa culotte d’admiration au point d’avaler tout ce qu’il racontait, elle n’avait pas ce foutu air soucieux, et il fallut un moment à Fransson pour se rendre compte que c’étaient ses mains qu’elle regardait. Qu’est-ce qu’elles avaient, ses mains, bordel ? Micaela tenait quelque chose, un petit objet rond et brillant. Non, putain… ? C’était la couronne de sa Schaffhausen. D’abord, il ne comprit pas, ou crut du moins qu’il pourrait juste la remettre en place et faire comme si de rien n’était. Puis il saisit l’ampleur de la catastrophe. Sa montre à deux cent mille balles venait de se casser.

— Putain de bordel à queue ! cria-t-il avant de se lever avec un gémissement.

Du coup, Vargas ne fut naturellement plus la seule à l’observer : toute l’équipe le dévisagea, et il marmonna qu’il devait filer au rayon horlogerie du grand magasin NK. Il fallait qu’il règle ce problème une bonne fois pour toutes. Pourtant, il n’en fit rien. Il resta planté là, pris d’un brusque sentiment de malaise, et c’est peut-être pour ça qu’il chercha des yeux Vargas, elle qui, d’une certaine manière, était à l’origine de tout ça. Elle s’était installée à son bureau et, si elle avait arboré un peu plus tôt un petit sourire, elle semblait désormais habitée par une détermination inquiétante. Les épaules et le dos contractés, elle saisit son téléphone et, un instant, Fransson se figura que c’était le professeur qu’elle tentait de joindre.

 

Maudit Rekke.

Un temps, Micaela avait presque espéré qu’il se trompe. Elle en avait eu assez de l’imaginer dans sa grande villa, avec sa femme splendide et sa fille parfaite, à tout savoir mieux qu’eux. Mais plus elle essayait de refouler ses paroles, plus celles-ci lui revenaient et, à la fin, ce qu’elle ressentait confusément comme une boule au ventre était devenu pour elle parfaitement clair : ils faisaient fausse route. Personne ne l’écoutait pour autant. Ces foutus idiots étaient bien trop excités de voir Beppe au fond du trou, à bout de forces, incapable de nier ni même de leur servir ses histoires délirantes.

Les objections de Micaela n’étaient accueillies que par des regards embarrassés et des promesses creuses, si bien qu’une semaine après leur visite à Djursholm elle avait fini par décider de contacter le professeur Rekke. Il lui en avait coûté. Elle ne voulait jamais plus se sentir comme un petit oiseau exotique qu’on toisait de haut, et encore moins comme cette jeune fille en bronze qui s’inclinait d’un air soumis. Mais elle avait pris son courage à deux mains. Il ne s’agissait pas d’elle. C’était une enquête pour meurtre. Aussi, un soir, après avoir bu quelques bières chez elle et parlé une heure au téléphone avec Vanessa, elle avait composé son numéro. Elle était assise dans sa cuisine, avec vue sur l’église de Kista. Une voix féminine avait répondu. Lovisa Rekke. Un peu trop prolixe, et avec une nervosité tangible, Micaela s’était présentée.

— Ah, bonjour ! avait fait Lovisa Rekke comme si elle trouvait fantastique que Micaela téléphone.

— J’aimerais parler au professeur Rekke.

Elle avait hésité à utiliser son titre pour parler de lui.

— Désolée, il n’est pas là. J’espère qu’il ne vous a pas trop énervés avec son bavardage. Parfois, il est un peu maladroit. Mais il veut bien faire.

— Je crois qu’il disait vrai.

— Ça ne m’étonne pas du tout. Parfois, on a l’impression qu’il voit à travers les murs. Julia et moi, nous disons en plaisantant que nos secrets ont intérêt à être bien cachés.

— Comment puis-je le joindre ?

— Il est retourné à Stanford. Mais il sera sûrement ravi de vous parler. Il vous apprécie.

Micaela ne le prenait pas pour argent comptant, mais ça lui avait un peu redonné confiance en elle. Une fois en possession de son numéro de portable et de son adresse mail, elle avait ressenti un espoir soudain : après tout, il n’était peut-être pas si terrible que ça. Sauf que, bien entendu, le professeur n’avait pas répondu, malgré tous les mails qu’elle lui avait envoyés. Il n’avait pas donné de nouvelles. Mais Micaela n’arrivait pas à se défaire de ses paroles, si bien que, quelques jours plus tard, en route pour le travail, elle avait à nouveau téléphoné à Lovisa Rekke.

La jeune policière avait d’emblée remarqué un changement. Non que Lovisa se soit montrée désagréable. Elle lui avait même dit : « Ma chère, comme c’est ennuyeux. » Mais il y avait quelque chose de nouveau et de froid dans sa voix, comme si elle voulait signifier à Micaela de garder ses distances.

Cette dernière avait toutefois refusé d’abandonner la partie, surtout maintenant qu’elle disposait de nouveaux éléments. Elle s’était rendue au stade de Grimsta pour revoir tout le monde, les entraîneurs et les parents, tous ceux qui s’étaient précipités sur Giuseppe Costa pour le plaquer sur la pelouse. Elle commençait à assez bien les connaître. Des pères de la classe moyenne, pétris de bonnes intentions, fiers de leurs garçons. Mais ce soir-là, c’était un peu comme à l’hôtel de police : l’atmosphère semblait plus hostile, et tous l’avaient regardée avec irritation, même Niklas Jensen.

Niklas Jensen n’était pas beaucoup plus grand qu’elle. Avec sa barbe rousse et ses petits yeux plissés, il était plus âgé que les autres pères. Elle lui donnait près de soixante ans. Il aimait bavarder, et lui adressait souvent d’aimables sourires. Mais cette fois-ci, il s’était contenté de rester sur la touche, vêtu du survêtement de l’équipe junior de Bromma, à regarder d’un air mécontent les gamins évoluer sur le terrain.

— Je pensais que vous aviez tiré ça au clair, avait-il protesté sans se donner la peine de la regarder dans les yeux.

— Je voudrais quand même vérifier quelques points. Vous nous avez précédemment fait la liste des gens présents lors de la dispute.

— J’étais loin. Je n’ai pas particulièrement bien vu.

— Je sais. Cependant, êtes-vous sûr de les avoir tous énumérés ? Il ne pourrait pas y avoir une personne que vous auriez ratée ?

— J’ai du mal à le croire.

— Mais si vous réfléchissez bien ?

— Non.

— C’est tout à fait certain ? On voit assez clairement sur l’enregistrement vidéo, à un moment, que Kabir est effrayé par quelqu’un qui passe, et vous deviez être parfaitement placé pour voir qui c’était.

— Ce serait le vieil homme, alors.

— Le vieil homme ?

— Mais j’en ai parlé.

— Non.

— Je l’ai mentionné à l’inspecteur Sandberg.

Maudit Sandberg. Il aura eu la flemme de noter ça dans son rapport.

— Je n’ai pas vu ça dans le procès-verbal.

— Ah ? Bah, ce n’était pas important non plus. Il est juste passé en coup de vent. Après, il a filé.

— Vers où ?

— Vers Gulddragargränd.

— À quoi ressemblait-il ?

— Il était arabe lui aussi, chauve, assez petit et voûté, peut-être boiteux. Il avait à coup sûr soixante-dix ans, ou plutôt même quatre-vingts. Il portait un blouson vert. Je ne l’ai pas très bien vu, les autres non plus sans doute : il faut dire qu’on avait l’esprit ailleurs.

— Et merde !

Face à son énervement, Niklas Jensen avait aussitôt ajouté :

— Allez, quoi, c’était juste un petit vieux.

Mais c’était un petit vieux qu’ils avaient raté, ou même ignoré, et qui avait fait peur à Kabir. Elle avait tout de suite eu la conviction qu’il y avait là quelque chose d’essentiel et retourné ciel et terre pour obtenir un meilleur signalement. Mais il n’y avait pas grand monde qui ait vu cet homme. Outre Jensen, elle avait trouvé seulement deux autres témoins, et tous deux l’avaient aperçu de loin. Mais il semblait bien qu’un vieux bonhomme boiteux s’était trouvé à Grimsta au moment du meurtre, et c’était là une piste qu’elle se devait de suivre jusqu’au bout. Par ailleurs, elle se demandait de manière de plus en plus obsessionnelle ce que Rekke s’apprêtait à dire au sujet des blessures de Kabir au moment où leur conversation avait été interrompue, à Djursholm.

Ça aussi, c’était important, elle en était persuadée, et elle ne se satisfaisait pas des assurances du légiste comme quoi ils avaient examiné la moindre égratignure de son corps au moins dix fois. Elle avait donc passé des heures à observer les photos du cadavre, comme si les clichés de l’autopsie étaient autant de cartes, de codes secrets qu’il était possible de déchiffrer. À la fin, elle avait dû se rendre à l’évidence : il fallait absolument qu’elle parvienne à joindre Rekke pour discuter avec lui de ce qu’elle voyait ou croyait voir.

À plusieurs reprises, elle avait hésité, téléphone à la main, puis composé son numéro pour raccrocher dès la première sonnerie. C’était ridicule, évidemment. Jusqu’à ce qu’elle voie tomber la couronne de la montre de Fransson. Soudain, la chose lui parut facile et, cette fois, quelqu’un décrocha enfin.

— Professeur Rekke, dit une voix au bout du fil.

Du moins, c’est ce qu’elle crut entendre. Mais c’était vraisemblablement plutôt : « Assistant du professeur Rekke », ou quelque chose comme ça, car ce n’était pas lui mais un jeune homme, probablement un étudiant. Lequel lui déclara en anglais que le professeur était occupé. Mais qu’il rappellerait bien entendu « dès que possible ». Elle n’en crut pas un mot. La voix du jeune homme était réservée, sur la défensive, et Micaela se sentit submergée par un ras-le-bol général : d’elle-même, de tous ces snobs et de ces policiers débiles.

 

— Mais tout à l’heure, pourtant, tu étais si gaie… ?

Elle sursauta. Jonas Beijer s’était approché et la collait d’un peu trop près. Il sentait le cheval, ébouriffé et l’œil cave, comme s’il n’avait pas très bien dormi. Mais son sourire était aussi large que d’habitude et, pendant une courte seconde, elle aurait voulu se consoler dans ses bras. Elle rejeta l’idée. Jonas était le seul de l’équipe à être de son côté, même s’il ne le reconnaissait pas complètement devant les autres.

— Hein ?… Non, non, ça va.

— Tu as réussi à joindre Rekke ?

— Je m’en fiche.

— Bien sûr…, répondit-il en levant les yeux au ciel. De toute façon, je ne suis plus sûr que ce soit utile. J’ai causé avec le procureur.

— Et qu’est-ce qu’il dit ?

Jonas marqua une pause rhétorique.

— Allez, accouche, dit-elle.

— Il ne va pas prononcer de mise en examen. Il estime que ça ne tient pas la route.

L’impression désagréable laissée par son échange avec l’assistant de Rekke fut balayée en une seconde. Elle regarda Jonas à la dérobée, s’attendant à voir à nouveau son large sourire. Mais il demeura sérieux, comme s’il s’agissait d’une mauvaise nouvelle – ce qui était certes le cas pour l’équipe. Ce serait très embarrassant s’il s’avérait qu’ils avaient tout misé sur le mauvais cheval.

— Mais c’est fantastique, s’écria-t-elle.

Jonas la fit taire.

— Ne prends pas ce putain d’air satisfait. File avant que Fransson ne l’apprenne.

Elle passa devant les autres sans que son visage trahisse ses pensées, et ce n’est qu’une fois dans le couloir qu’elle leva les bras en l’air. Ça avait fini par passer malgré tout, se dit-elle, essayant d’imaginer la réaction de Beppe. Mais elle eut vite un autre sujet de réflexion. Lucas, son frère, lui annonça par SMS qu’il voulait la voir, et elle sourit pour elle-même, comme si c’était exactement le message qu’elle attendait. Elle répondit aussitôt :

On se retrouve chez maman.

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