Obscuritas
Chapitre 34
34
Mohammad Sarwani était veuf et réfugié, et il avait perdu sa fille, qu’il aimait plus que sa vie. Mais il n’était pas seul. Il avait son fils, deux petits-enfants, et autour de lui tout un cercle d’exilés afghans qui considéraient son foyer comme un point central. À sa manière, il était bien loti malgré tout. À bientôt quatre-vingts ans, il exerçait encore sa profession.
Parfois, dans ses bons moments, il se redressait, fier. Il avait fait ce qui était juste. Il avait préservé sa dignité et n’avait pas l’intention d’y renoncer parce que Darman Dirani lui avait téléphoné pour le prévenir qu’un certain professeur Rekke avait appelé en posant des questions insistantes.
Mohammad l’avait calmé en assurant qu’il s’était passé trop de temps et qu’ils ne pouvaient pas avoir la moindre preuve. Mais ensuite, il s’était renseigné sur ce nom avec l’aide d’un collègue médecin de l’université de Californie, et ce qu’il avait appris était à la fois bon et mauvais. Bon, parce que le professeur avait été expulsé et était réputé instable psychologiquement. Mauvais, parce qu’il possédait une aura mystérieuse d’enquêteur surdoué au sein de la police de San Francisco.
Mohammad éteignit le journal télévisé. Il y avait eu un sujet sur l’Afghanistan, un reportage à propos de la violence et de l’oppression des femmes, qui augmentaient à nouveau à l’approche du premier vote libre à l’automne. Les malheurs de sa patrie étaient sans fin. Il se leva et caressa le portrait de Latifa sur son bureau. Latifa le regardait impérieusement, son violon dans la main gauche. Il lui dit droit dans les yeux :
— Je vais arranger ça aussi.
À ce moment précis, la sonnerie de son téléphone retentit, l’effrayant. Il parvint cependant à garder contenance. C’était justement ce professeur Rekke qui appelait.
— Préférez-vous l’anglais, ou l’allemand ? demanda son interlocuteur juste après s’être présenté, alors qu’il devait bien savoir que Mohammad avait grandi dans la colonie britannique de Kaboul.
— L’anglais.
— Parfait. Je suis désolé de vous déranger si tard.
Mohammad se ressaisit encore un peu.
— Une conversation avec un célèbre professeur est un pur ravissement pour un vieil homme comme moi.
— Trop aimable, lui retourna Rekke. Permettez-moi de vous dire d’emblée que j’ai été profondément touché d’entendre votre fille jouer le concerto de Bruch. Somptueux.
— Elle jouait à faire pleurer les anges, n’est-ce pas ?
— N’avez-vous pas d’autres enregistrements ?
— C’est un de mes nombreux regrets. Les talibans ont détruit tous les autres. Mais grâce à la bonté d’Allah, je l’entends toujours jouer dans ma tête. Sa musique est si belle que rien ne peut la tuer. Pas même le temps.
— La beauté a une curieuse résistance, répondit le professeur. J’espère que son meurtrier aura subi une cruelle vengeance.
— J’en suis convaincu. Dieu voit et juge. Pourtant… c’est horrible, n’est-ce pas ? Certaines personnes paraissent trop belles pour vivre. Toutes les petites âmes étriquées se liguent contre elles.
— Oui, hélas. Il en va parfois ainsi.
— La jalousie et l’hypocrisie font partie de la nature humaine, reprit Sarwani.
— Oui, mais pas seulement, n’est-ce pas ? Il y a aussi beaucoup d’autres aspects. En particulier chez des hommes comme vous, docteur Sarwani.
— Je suis un homme modeste.
— Je n’en doute pas.
— Vous-même avez été un pianiste de premier plan, n’est-ce pas, professeur Rekke ?
— J’ai eu mon heure de gloire. Mais à présent mon travail est plus prosaïque. J’assiste la police dans l’enquête sur le meurtre à Stockholm d’un certain Jamal Kabir.
— Ah ? Je crois en avoir entendu parler.
Que dire d’autre ? Il interrogea du regard le portrait de sa fille posé sur son bureau en attendant la réplique suivante de Rekke. Mais aucune ne vint, ce qui le rendit de plus en plus nerveux. Par prudence, il se tut lui aussi, et c’était également une erreur, surtout à mesure que les secondes passaient et semblaient s’étirer en minutes.
— Vous êtes toujours là ?
— Oui, pardon, répondit Rekke. J’étais distrait. Où en étions-nous ?
— Vous me parliez de cet homme assassiné à Stockholm.
— Tout à fait, oui. Il a été tué à coups de pierre dans un bois, juste après un match de football, comme vous le savez peut-être.
Que dire maintenant ? Que dire ?
— Quelle brutalité…
— Oui, fit le professeur. Mais vous vous portez bien, vous n’avez pas mal, docteur ?
Mohammad sentit un désagrément d’un autre genre.
— Absolument pas. Pourquoi cette question ?
— Simple courtoisie. J’ai entendu parler de votre problème à la jambe.
Mohammad regarda nerveusement ses cuisses maigres.
— J’ai subi une opération ratée au genou, c’est tout. Mais ça va mieux, maintenant.
— Vous m’en voyez ravi, rétorqua Rekke avant de marquer un silence. Ma collègue et moi partons pour Cologne demain matin.
— Pardon ?
— Ce serait un honneur de vous rencontrer, docteur Sarwani. Je crois que nous devrions arriver pour l’heure du déjeuner.
— Tout l’honneur serait pour moi. Mais, même si ma maison est toujours ouverte aux amis et aux étrangers, je souhaiterais néanmoins savoir de quoi il s’agit.
Rekke se tut un bref instant, et Mohammad comprit : le professeur savait qu’il savait.
— Nous aimerions parler de votre fille et de ce meurtre à Stockholm.
— Rien ne m’est plus cher que de parler de Latifa. Mais je ne sais rien de l’affaire de Stockholm.
— Je pense que vous vous sous-estimez, dit Rekke. Il serait peut-être bon d’inviter également Darman Dirani. Il pourra certainement nous aider à nous souvenir.
— Pourquoi l’inviter ?
— Plus on est de fous, plus on rit, n’est-ce pas ?
— Si vous le dites.
— Mais surtout, votre fils Taisir est le bienvenu.
Mohammad éprouva une brusque colère – libératrice, d’une certaine façon.
— On croirait que c’est vous qui recevez, et pas moi.
Rekke se tut à nouveau.
— Je suis désolé, c’est un terrible manque de savoir-vivre, bien sûr. Mais c’est, hélas, le propre d’une enquête criminelle que de suspendre exceptionnellement les règles de politesse. Ce sera une joie de vous rencontrer.
Après avoir raccroché, le cœur battant la chamade, Mohammad se tourna vers le portrait sur le bureau.
— Il n’y a rien à craindre, ma chérie, rien du tout.
Et, cette fois, Latifa parut répondre : « C’est sûr, papa ? C’est sûr ? »
— Jamais de la vie je ne les laisserai partir à Cologne !
Jonas Beijer, qui s’était enfermé à la salle de bains, écarta le téléphone de son oreille : Carl Fransson pouvait crier autant qu’il voulait, il n’y avait pas grand-chose à faire. Jonas lui-même avait tenté d’empêcher ce voyage. Mais Rekke les avait doublés et se trouvait à présent inscrit avec Vargas sur le vol pour Cologne de 9 h 20 le lendemain matin.
— Falkegren a déjà donné son accord, annonça-t-il.
— D’où ça le regarde, ce connard ? cracha Fransson.
La question était pertinente. Il était incompréhensible que Falkegren veuille à nouveau que Rekke travaille sur l’affaire. En outre, quand Jonas l’avait appelé, il avait trouvé sa voix bizarre. On aurait presque dit qu’il pensait qu’ils ne partiraient pas. « Ils peuvent bien essayer, avait-il lâché. Tenter leur chance. »
— Je ne sais pas, fit Jonas. Il y a quelque chose de louche là-dessous. Mais peut-être que le professeur veut prendre sa revanche. Il faut dire que ça semble une bonne idée, par bien des aspects.
— Pourquoi ça serait une bonne idée ?
— Eh bien, pas seulement parce que Mohammad Sarwani pourrait très bien être le petit vieux vu à Grimsta. Son fils Taisir…
— Oui, quoi ?
— Il a été condamné pour violences aggravées en Allemagne, reprit Jonas. C’est visiblement un sacré voyou, et il a un serpent tatoué dans le cou – ce qui pourrait tout à fait correspondre à ce que Costa a vu dans Gulddragargränd.
Fransson parut réfléchir.
— Bon, bon, alors OK. Qu’ils y aillent. Mais après, c’est moi qui prends le relais, j’espère que c’est clair pour toi. Avons-nous informé la police régionale allemande ?
Jonas marmonna un oui, mais il était perdu dans d’autres pensées. La seule chose qui le préoccupait vraiment, pour l’heure, était que Micaela partait seule à l’étranger avec le professeur Rekke, et que Falkegren avait eu l’air bizarre au téléphone, comme s’il savait à l’avance comment allait se passer ce voyage.
* * *
Kaboul, nuit du 5 avril 1997
Latifa avait libéré ses canaris dans l’après-midi, pour se conformer aux nouvelles règles annoncées sur Radio Shariat. Mais Jupiter et Vénus n’avaient pas voulu de leur liberté. Ils restaient sur le rebord de la fenêtre, figés et désorientés, comme s’ils désiraient retourner dans leur cage. Elle avait fini par les chasser avant de refermer la fenêtre. — Vous allez mourir, avait-elle murmuré. Nous allons tous mourir. Par la suite, elle était restée à la cuisine, apathique. Son père et Taisir avaient eu beau tenter de la faire manger, rien n’y faisait. Elle refusait de prendre quoi que ce soit, et encore moins d’écouter leurs encouragements. — Je suis trop malade pour fuir, disait-elle. Laissez-moi tranquille. Mais ils ne la laissaient pas tranquille, jamais, et souvent ils venaient dormir là. Ils l’assommaient.
Tout l’assommait : l’isolement, l’oisiveté, les regrets, la dépression. Elle ne voulait plus rien, rien, et elle n’était plus depuis longtemps descendue en cachette jouer à la cave, car il n’y avait personne pour l’écouter ou se soucier d’elle.
— Partez ! avait-elle répété plusieurs fois. Partez !
Vers 23 heures, son père et Taisir avaient fini par la laisser seule, Taisir ayant entendu dire qu’il ne se passerait rien cette nuit – l’imbécile avait ses contacts chez les talibans et se montrait parfois aussi stupide qu’eux. Elle était à présent à la cuisine, le regard vide, à se demander si Vénus et Jupiter étaient aussi paralysés et accablés qu’elle, et elle gagna la fenêtre, non pas dans l’espoir de les apercevoir, mais plutôt pour contempler comme d’habitude la ville en se demandant comment tout avait pu devenir aussi silencieux et mort. Ce fut alors qu’elle le vit : un homme de son âge, vêtu d’un tunban blanc, un pakol brun sur la tête. Comme tous les hommes désormais – même son père –, il portait une barbe qui lui descendait jusqu’à la poitrine.
On ne le distinguait pas bien dans le noir, et elle voyait mal de l’œil gauche. Mais il scrutait très clairement la fenêtre de sa cuisine. Il y avait dans son corps comme une supplique, une inquiétude qui lui rappela le temps où il arrivait vraiment que les hommes éprouvent ce trouble auprès d’elle. Devait-elle lui demander ce qu’il fabriquait ? Pas question. Elle aurait dû regagner sa chambre et éteindre. Elle aurait dû sonner l’alarme, appeler son frère à l’aide. Pourtant, elle ne fit rien, à part rester là, en quelque sorte fascinée, et même excitée, comme si quelque chose allait enfin lui arriver. C’était stupide, bien sûr. Un cerveau privé de tout qui prenait ses désirs pour des réalités, et elle se dit : Va-t’en, cache-toi. Mais au contraire, elle se montra. L’homme s’approcha et elle devina que ce n’était pas seulement son attitude inquiète qui l’avait influencée. Elle avait aussi l’impression de le connaître, mais d’où ? Elle ne savait pas. À part que la musique, qui s’était tue depuis si longtemps, lui revenait. Il lui semblait entendre ses propres coups d’archet. Elle était de plus en plus troublée et, malgré la voix intérieure qui n’arrêtait pas de lui répéter : Non, ne fais pas ça, elle finit par ouvrir la fenêtre. Il sursauta alors, et elle songea : Qu’il en soit ainsi, qu’il voie mon visage interdit. Puis ce fut comme si elle avait tout oublié. Elle comprit de qui il s’agissait, et c’était presque inconcevable. C’était à lui qu’elle avait pensé, pas très souvent mais parfois, quand elle tentait d’évoquer ces belles années où elle pouvait susciter tant d’émotions. Elle comprit à peine ce qu’il lui dit. Il voulait l’entendre jouer, et c’était bien sûr impensable. Elle ne savait rien de lui, même à cette époque-là, et encore moins aujourd’hui. Pourtant… Elle crut percevoir le désir dans ses yeux, et quelque part c’était exactement ce qu’elle avait espéré, un public qui ne soit pas son père, toujours inquiet, à tendre l’oreille pour guetter des pas.
— D’accord, entre, fit-elle.
Il réagit comme un écolier qui ne s’attendait pas à être invité, et c’était bien, s’imagina-t-elle, ce devait être bien. C’est lui qui m’admire, pensa-t-elle. C’était lui qui pleurait à Moscou. J’ai l’avantage. Elle noua un châle autour de sa tête, inspira à fond et ouvrit la porte. Ce qui la frappa en premier, ce fut son odeur. Il puait la sueur, et elle n’aima pas le son de sa voix quand il lui demanda : — Tu as encore ton violon ?
« Tu ne le trouveras jamais, aurait-elle voulu répondre. Jamais. » Et pourtant elle hocha la tête, en se disant qu’elle ne pouvait pas le conduire à la cave, pas maintenant, jamais, tout ça était une erreur. Appelle à l’aide, pensa-t-elle. Mais non, il était déjà trop tard. Elle avait reçu un homme en pleine nuit. Il lui fallait résoudre ça toute seule. Elle devait d’urgence rétablir une forme de normalité.
— Et toi, tu joues ? lui lança-t-elle. — Plus maintenant, lâcha-t-il entre ses dents. — Tu ne vivais pas au Pakistan ?
— Je suis revenu.
Elle se demanda pourquoi un altiste revenait dans un pays où la musique était interdite.
— Pourquoi…, commença-t-elle. — C’est devenu silencieux.
— Je connais ça aussi, répondit-elle sans savoir s’ils parlaient de la même chose.
— Mais ces derniers temps, j’ai recommencé à entendre de la musique. Ça revient par fragments.
Il la regarda à la dérobée. Elle crut le voir hausser les épaules. Elle hésita. — C’est bien, lâcha-t-elle.
— J’aimerais t’entendre jouer à nouveau. Je crois que ça me guérirait un peu.
Comme si elle ne commandait plus elle-même ses pas, Latifa se dirigea vers la chambre d’amis où elle avait placé sa banquette en bois blanc pour dissimuler la trappe de la cave.
* * *
Micaela se réveilla tôt dans la pièce où elle avait travaillé la veille et regarda les rayonnages sur sa gauche. C’était étrange d’avoir passé la nuit ici, et encore plus de partir en voyage avec Rekke. Elle n’avait pas eu le temps d’acheter de quoi se changer, mais Julia lui avait prêté des sous-vêtements et quelques chemisiers qui ne la serraient pas trop. Dehors, la pluie tombait dans la cour.
Le ciel était sombre. Des pas retentirent dans la cage d’escalier. Ce devait être Mme Hansson, se dit-elle. Mais elle s’avisa alors qu’il paraissait y avoir plusieurs personnes. Elle se leva puis enfila son jean et son sweat. Il était 6 h 10. Ils avaient encore largement le temps avant de devoir partir pour l’aéroport, et elle se demanda si Rekke était réveillé quand on frappa à la porte. Fort. Elle lança à travers l’appartement :
— Hans, vous allez ouvrir ?
Pas de réponse. Comme on frappait à nouveau, elle alla elle-même regarder par le judas. Dehors, trois hommes, tous en costume, dont un petit Latino au regard fuyant. Elle appela à nouveau :
— Rekke !
Ne recevant toujours aucune réponse, la jeune femme saisit son téléphone. Pas de couverture réseau. Micaela commençait vraiment à s’inquiéter, et elle recula, avant d’entendre enfin des pas derrière elle.
— Pardon, j’ouvre.
Rekke la rejoignit, rasé de frais, sortant de la douche, vêtu d’un pantalon de costume gris, d’une chemise bleu clair et d’une veste un peu démodée. Il murmura :
— Désolé, Micaela.
Puis il ouvrit aux trois hommes, qui se positionnèrent aussitôt de façon à bloquer la porte. Quelque chose chez eux – surtout chez les deux plus jeunes – suggérait qu’ils étaient prêts à en découdre. Mais Rekke se montra tout d’un coup le plus détendu du monde. Il écarta les bras avec un grand sourire.
— Charles, lança-t-il. Je suis ravi, tu m’as manqué.
L’homme un peu plus âgé, aux yeux bruns et à la barbe bien taillée, répondit d’une voix aimable :
— De même, Hans, désolé de débarquer si tôt.
— Au contraire, vous arrivez à point nommé pour le petit déjeuner. Mais pardon, je suis impoli, je n’ai pas salué tes amis. Hans Rekke, dit-il en tendant la main aux deux autres hommes, qui se présentèrent comme José Martín et Henry Lamar.
— Enchanté, reprit-il, et permettez-moi de vous présenter mon amie et collègue Micaela Vargas. Une policière de haut vol, mais vous le savez déjà, bien sûr.
Micaela tendit la main et salua, sentant instinctivement que c’était le moment d’établir un rapport de force. Aussi alla-t-elle repêcher le regard froid et crâne que Lucas lui avait très tôt enseigné.
— Café ou thé ? enchaîna Rekke.
— Je ne crois pas que…, commença le dénommé Henry.
— Non ? Des journées bien remplies, j’imagine. Malgré tout, Henry… pardon de demander mais, votre épaule droite, je suis fasciné. Vous étiez lanceur au base-ball ? Ou de javelot, plutôt, n’est-ce pas ? Pendant combien de temps ?
Henry le dévisagea, décontenancé.
— Comment savez-vous…
Assez rapidement, il reprit contenance, comme s’il se rappelait devant qui il se trouvait.
— Jusqu’à mes vingt et un ans.
— Vous aviez du succès, n’est-ce pas ?
— Quatrième au championnat américain.
— Impressionnant. Maudite poisse, cette blessure à l’épaule. Ça ne passe jamais tout à fait, n’est-ce pas ? Mais entrez, entrez tous, et pardon, José, vous aussi vous êtes un athlète. Football américain, n’est-ce pas ? Même si évidemment vous êtes plutôt un intellectuel. Une bonne décision, de vous libérer du catholicisme. Mais on en paie le prix, non ?
— Je ne comprends pas…
— La chaîne à votre cou, il a fallu un peu de force pour en détacher la croix, n’est-ce pas ? Le crochet est tordu et un peu usé en bas. Je reconnais un frère séculier en voyant ça. Mais assez hésité, entrez.
L’homme plus âgé, Charles, se contenta d’un petit sourire, comme si le numéro de Rekke était juste amusant. Mais à y regarder de plus près, Micaela remarqua qu’il était sur ses gardes lui aussi, comme avant une bagarre, un duel, et qu’il jetait sans cesse des coups d’œil autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose.
— Hans, mon vieil ami. Tu sais bien sûr pourquoi nous sommes là.
— Oh oui, fit Hans. Vous ne voulez pas que nous allions à Cologne.
Charles hocha presque tristement la tête tandis que José et Henry faisaient un pas de plus vers Rekke.
— Nous avons, hélas, la loi de notre côté, tu t’en doutes bien, déclara Charles avant de se tourner vers Micaela. Nous devons vous emmener aussi, miss Vargas. C’est très provisoire, cela va de soi.
— Je crois malheureusement qu’elle a autre chose à faire. Mais nous parlions sport, n’est-ce pas ? continua Rekke en encourageant d’un sourire José et Henry, à présent tout près de lui.
— Tu parlais sport, dit Charles.
— C’est vrai, bien entendu. Je bavarde, et toi, comme d’habitude, tu penses à des choses plus importantes. Permets-moi néanmoins de poursuivre sur ce sujet. Je suppose que vous avez deux gars postés en bas près de la porte de l’immeuble, n’est-ce pas ?
— Peut-être bien, répondit Charles.
— C’est judicieux. Car mon amie Micaela est étonnamment rapide et explosive. Parfois, j’entends ses pas comme des baguettes de tambour dans ma tête.
— Ah oui, vraiment ? fit Charles, décontenancé.
— Quant à moi, paradoxalement – ou peut-être en conséquence de mon agitation névrotique – je suis en assez bonne forme physique, et mon sport, tu le sais aussi, Charles, est le karaté. J’aurais préféré la boxe, mais maman trouvait ça trop barbare. Le karaté était un bon compromis. Maman appréciait le salut bien bas au début. Un geste poli, et pang ! C’était aussi sa propre méthode, d’une certaine façon.
Il fit un mouvement des mains qui ressemblait davantage au début d’une danse qu’à une attaque, mais qui suffit à faire réagir José et Henry. Dans un sursaut nerveux, ils fourrèrent la main sous leur veston. Ils étaient armés, évidemment, et Micaela regarda Rekke avec stupéfaction. Que diable fabriquait-il ? Comptait-il se battre ?
— Tiens donc, fit-il avec un sourire. Me voilà avec quelques informations complémentaires. Pas si rapides que ça, les réflexes, hein, Henry ? Et je me demande, José, si vous ne commencez pas à avoir un torticolis. Votre côté gauche me paraît un peu raide : à votre place, je me concentrerais très clairement là-dessus.
Charles secoua la tête en riant ou ricanant, c’était difficile à dire.
— Le karaté, c’est ta stratégie ?
Rekke recula d’un pas vers la cuisine.
— Actuellement, je vois sept ou huit options qui, je pense, seraient couronnées de succès. Mais je souhaite avant tout souligner votre difficulté à agir dans cette affaire et, à cet égard, mes exercices de sport de combat sont plutôt une illustration, une représentation un peu puérile de votre problème.
Charles jeta un regard inquiet autour de lui dans l’appartement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Rekke haussa les sourcils et sourit à nouveau.
— Hier soir, je me suis éclipsé un petit moment pour passer quelques coups de fil avec un téléphone auquel je ne pense pas que vous ayez accès. Je puis donc, entre autres, vous transmettre les salutations de Maureen Hamilton, du Washington Post.
— Putain, lâcha Henry en avançant d’un pas.
— Du calme, du calme, continua Rekke. Je n’ai pas dit un mot de ce que je sais. J’honore mes engagements. Mais je suis quand même allé aux nouvelles. J’ai encore mieux compris ce qui menaçait d’être révélé. Le New Yorker et CBS semblent disposer d’une ample documentation sur la torture et les humiliations pratiquées dans une prison de Bagdad, et il sera difficile de plaider exitus acta probat. Ça ressemblait davantage au sadisme pubertaire de soldats morts d’ennui, et maintenant le Post et le Times font de leur mieux pour prendre le train en marche. Est-ce que ce serait du meilleur effet de m’arrêter juste avant une telle publication ?
Charles haussa les épaules en soupirant théâtralement.
— Nous procédons à nos propres évaluations des risques.
— Bien entendu, répliqua Hans, je le sais très bien. Mais permettez-moi d’ajouter une chose. J’ai évidemment, comme tout le monde aujourd’hui, des avocats, et à l’un d’entre eux – dont l’existence est, je dois l’avouer, mystérieuse et insaisissable – j’ai confié une partie de ce que j’ai appris en travaillant pour vous. Ces informations sont gardées sous un sceau strictement confidentiel, cela va de soi. Cependant… à certaines conditions ; entre autres : que je puisse partir pour Cologne exactement comme prévu.
— Bordel, Hans.
Rekke regarda sa montre.
— Eh oui. On utilise les cartes qu’on a dans sa manche, non ?
— Ça ne change rien, rétorqua Charles d’un ton à présent tranchant.
— Ah non ? fit Rekke. Mais dans ce cas, je n’ai pas tout à fait fini. Je crois, franchement, que c’est ma collègue qui devrait vous inquiéter le plus.
— Et pourquoi ça ? dit Charles en regardant Micaela avec méfiance.
— Parce qu’elle participe à une enquête de police sur le point de connaître une percée décisive, et la simple idée de vouloir l’en empêcher ferait tache, non ? Surtout dans la mesure où son chef, le malheureux Falkegren, a caché des informations capitales aux enquêteurs parce qu’il avait été manipulé par toi, mon cher Charles.
Quelque chose d’inquiet, presque agressif, traversa le regard de Charles.
— Comment peux-tu t’imaginer une chose pareille ?
— J’ai aussi vu mon frère hier soir. Magnus m’a raconté que Falkegren et toi courez ensemble à Djurgården et partagez des confidences.
Charles fit le geste d’étrangler quelqu’un, probablement Magnus.
— Oui, c’est ça, poursuivit Rekke. Magnus est désespérant. On ne sait jamais de quel côté il est. Mais tu es vraiment sûr, Charles, que vous ne voulez pas rester pour le petit déjeuner ? Je discuterais volontiers de cette curieuse idée de dissoudre l’armée irakienne, car vous n’ignorez évidemment pas que beaucoup de ses soldats se sont réunis pour former un nouveau groupe terroriste. Ils se sont appelés d’un nom à rallonge, je ne me rappelle pas bien. Mais je suis persuadé qu’ils vont bientôt trouver quelque chose qui claque mieux. Une abréviation, peut-être.
Charles Bruckner inspira à fond, comme s’il abandonnait, et Rekke sourit tristement avant de gagner la cuisine. Micaela et Charles restèrent dans l’entrée à se toiser avec une méfiance mutuelle. Micaela pensa un bref instant : Il me veut du mal, il cherche un point faible, mais elle finit par s’ôter ça de la tête et rejoindre elle aussi la cuisine.
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