Obscuritas

David Lagercrantz · Chapitre 2 sur 38

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Obscuritas

Chapitre 2

2

 

 

Le plus souvent, Micaela arrivait tôt au travail. Mais ce matin-là, quatre jours avant de se rendre dans la grande maison en pierre, elle était encore en train de prendre son petit déjeuner dans sa cuisine à 9 heures passées. Le téléphone sonna. C’était Jonas Beijer.

— On est tous convoqués par le divisionnaire.

Il n’expliqua pas pourquoi. Mais ça sentait la prise de tête, alors elle alla devant le miroir de l’entrée pour enfiler son sweat extra-large, dans lequel elle nageait. « Tu as l’air de vouloir te cacher », aurait dit son frère Lucas. Elle, elle trouvait qu’il lui allait bien. Elle se brossa les cheveux et rabattit sa frange pour qu’elle lui couvre presque les yeux, puis fila vers le métro.

On était le 15 juillet 2003, Micaela venait d’avoir vingt-six ans. Il y avait assez peu de monde dans la rame : elle se dégota une banquette pour elle toute seule puis plongea dans ses pensées.

Il n’était pas étonnant que cette affaire intéresse la direction. Le meurtre en lui-même résultait peut-être d’un coup de folie, sous l’emprise de l’alcool. Mais c’était autre chose qui donnait de l’importance à l’enquête. La victime, Jamal Kabir, un arbitre de foot qui avait fui le régime taliban en Afghanistan, avait été tué à coups de pierre après un match junior au stade de Grimsta. Il allait de soi que Falkegren voulait figurer dans un coin de la photo.

Elle descendit à Solna et gagna à pied l’hôtel de police de Sundbybergsvägen en se disant qu’aujourd’hui, enfin, elle allait se décider à dire tout haut ce qui la gênait aux entournures dans cette enquête.

Martin Falkegren était le plus jeune commissaire divisionnaire du pays : il avait à cœur de regarder résolument vers l’avant et de se tenir à la page. Il portait ses idées en sautoir, disait-on de lui – pas toujours de manière bien intentionnée, il s’en doutait. Il était cependant fier de son ouverture d’esprit et il venait aujourd’hui encore d’expérimenter un concept qui sortait des sentiers battus. Ils seraient peut-être en colère. Mais, comme il l’avait rapporté à sa femme, c’était la meilleure conférence à laquelle il ait jamais assisté. Cela valait décidément la peine d’essayer.

Tout en guettant les bruits de pas dans le couloir, il disposa des sièges supplémentaires, des bouteilles d’eau pétillante Ramlösa et deux bols de bonbons à la réglisse que sa secrétaire avait achetés en duty free à bord d’un ferry pour la Finlande. Personne ne semblait approcher. Un instant, il songea à Carl Fransson, à son énorme corpulence et à son regard critique – au fond, comment le lui reprocher ? Aucun enquêteur en chef n’a envie que sa hiérarchie se mêle de son enquête.

Mais cette fois, les circonstances étaient particulières. L’auteur des faits, un Italien narcissique et complètement barge, les menait en bateau. C’était tout simplement humiliant.

— Pardon, je suis la première ?

C’était la jeune Chilienne. Il ne se rappelait pas son nom, juste que Fransson voulait la dégager du groupe. Une empêcheuse de tourner en rond, apparemment.

— Bienvenue. Je ne crois pas que nous ayons été présentés, dit-il en lui tendant la main.

Elle la serra d’une poigne ferme et, un instant, il la toisa de la tête aux pieds. Elle était assez petite et trapue, avec d’épais cheveux bouclés et une longue frange rabattue sur le front. Ses grands yeux en amande luisaient d’un intense éclat noir. Il y avait quelque chose chez elle qui à la fois l’attirait et le tenait en respect. Il aurait voulu prolonger ce contact mais, pris d’une timidité inattendue, il se contenta de murmurer :

— Vous connaissez Costa, n’est-ce pas ?

— Je sais qui c’est, en tout cas. Nous venons tous les deux de Husby.

— Comment le décririez-vous ?

— Il aime se donner en spectacle. Il poussait souvent la chansonnette pour nous, dans la cour de l’immeuble. Il peut être terriblement agressif quand il boit.

— Oui, on a remarqué. Mais pourquoi nous ment-il effrontément ?

— Je ne sais pas s’il nous ment, rétorqua-t-elle.

Cela ne lui plut pas du tout. Pour lui, il était inimaginable qu’ils aient arrêté le mauvais type. Les preuves étaient solides, on s’apprêtait à le mettre en examen. Tout ce qui manquait, c’étaient des aveux, et c’était aussi de ça qu’il comptait lui parler, mais il n’en eut pas le temps. Il entendit les autres dans le couloir et il tendit le cou pour les féliciter :

— Bon boulot. Je suis fier de vous, les gars.

Même si la formule n’était pas tout à fait heureuse eu égard à la présence de la Chilienne, il ne la rectifia pas.

Il tenta de prendre un ton collégial, sans grand succès là non plus.

— Quelle histoire insensée, finit-il par lâcher. Et tout ça juste parce que l’arbitre n’avait pas sifflé une faute.

Ce n’était pas la considération la plus nuancée qui soit. D’un autre côté, il ne s’agissait là que d’une boutade destinée à engager la conversation. Mais Fransson saisit évidemment l’occasion pour lui faire la leçon, en lui rappelant que c’était beaucoup plus compliqué que ça : le suspect avait un mobile évident, peut-être pas pour des gens comme eux, mais typique d’un supporter alcoolisé qui ne contrôle pas ses pulsions et ne vit que pour les exploits de son fils sur le terrain.

— Oui, oui, bien sûr, répondit Martin. Mais quand même, bon Dieu… j’ai vu la vidéo. Costa était complètement déchaîné, alors que l’arbitre… Comment s’appelait-il déjà ?

— Jamal Kabir.

— … alors que Jamal Kabir restait parfaitement calme. Une sacrée classe.

— C’est l’avis général, oui.

— Et sa façon de bouger les mains ? Élégant, non ? Comme s’il dirigeait tout le match.

— C’est un peu spécial, c’est vrai, répliqua Fransson.

Martin détourna son regard et décida de reprendre les rênes de cette réunion.

Il n’était tout de même pas ici pour bavarder.

 

Micaela se tortillait sur son siège. L’ambiance n’était pas terrible, malgré les efforts de Falkegren pour s’intégrer. Son entreprise était vouée à l’échec. Il vivait sur une autre planète. Non seulement il souriait tout le temps, mais il portait un costume luisant et des mocassins à glands en cuir noir.

— Et sinon, comment se présentent les preuves, Carl ? J’ai échangé deux mots avec…, dit-il en la regardant.

Mais il semblait ne pas se souvenir de son nom, à moins qu’il n’ait pensé à autre chose et laissé sa phrase en suspens, aussi Fransson intervint-il afin d’exposer les preuves. Comme toujours quand il parlait, il se montra convaincant. On avait l’impression qu’il ne restait plus qu’à appliquer la sentence, et c’est peut-être pour cette raison que le divisionnaire n’écouta que d’une oreille. Il se contenta d’acquiescer mollement :

— Oui, tout à fait, et ce faisceau de preuves n’est pas vraiment affaibli par les conclusions du protocole P7.

— Vous avez sans doute raison, répondit Fransson.

Micaela leva le regard de son carnet. Le P7, pensa-t-elle, ce maudit P7. Elle l’avait eu entre les mains dix jours plus tôt, sans réellement comprendre de quoi il retournait. Ça ressemblait à une expertise psychologique préliminaire, dans l’attente d’un examen plus approfondi. Elle l’avait lue avec un certain intérêt, mais la déception ne s’était pas fait attendre. La conclusion était : trouble de la personnalité antisociale. En d’autres termes, Costa serait une sorte de psychopathe. Elle n’y croyait pas.

— Exactement, poursuivit le divisionnaire avec une excitation nouvelle dans la voix. C’est là que se trouve la clé de sa personnalité.

— Euh, oui, peut-être, dit Fransson en remuant, visiblement mal à l’aise.

— Mais maintenant, il s’agit de le faire avouer.

— Bien sûr.

— Vous n’en avez pas été loin, hein ?

— Euh, si on veut.

— Et j’ai joué mon rôle dans cette histoire, n’est-ce pas ? continua Falkegren.

Si, à cet instant, aucun d’entre eux ne fit mine de saisir de quoi il parlait, en réalité ils comprenaient assez bien. Personne ne fut donc surpris de l’entendre ajouter :

— C’est moi qui vous ai demandé de tester une nouvelle méthode d’interrogatoire.

— Oui, tout à fait, c’était un bon conseil, marmonna Fransson, soucieux de paraître reconnaissant mais pas trop impressionné.

Après le P7, Falkegren avait suggéré qu’ils cessent de mettre la pression à Giuseppe Costa et, au lieu de cela, le laissent s’exprimer comme s’il avait été un expert en psychologie, ce qui semblait bien sûr assez bizarre. Mais il n’en avait pas démordu : « Il a une image grandiose de lui-même, il pense tout savoir sur le foot. » Et ils avaient fini par décider de tenter le coup. Un jour que Giuseppe était tout particulièrement en veine de vantardises, Fransson s’était jeté à l’eau :

— Avec ta grande expérience, tu devrais pouvoir nous expliquer ce qu’une personne capable d’une chose aussi insensée que le meurtre d’un arbitre peut bien avoir dans la tête.

Costa s’était redressé, avant de parler avec une telle ferveur qu’il avait donné l’impression de se livrer à des aveux indirects. Il s’agissait bien entendu d’un moment important dans l’enquête. Mais ce que Micaela ne parvenait toujours pas à comprendre, c’était la fierté qu’en tirait Martin Falkegren.

— Vous savez, c’est une méthode célèbre. Il y a un exemple fameux, déclara-t-il.

— Ah, vraiment ? répondit Fransson.

— Un journaliste s’en est servi pour interviewer Ted Bundy dans sa prison, en Floride.

— Pardon ?

— Ted Bundy, répéta-t-il. Rien de moins. Cette méthode a eu beaucoup de succès avec Bundy. Il faut dire qu’il avait étudié la psychologie et, quand on lui a donné la possibilité de briller en tant qu’expert, il s’est ouvert pour la première fois.

Ce coup-ci, Micaela ne fut pas la seule à paraître sceptique.

Ted Bundy.

Il aurait aussi bien pu citer Hannibal Lecter.

— Ne vous méprenez pas, continua Falkegren. Je ne fais pas de comparaison. Je veux juste vous aviser que la recherche en la matière s’est développée, avec de nouvelles méthodes d’interrogatoire, et que nous, dans la police…

Il hésita.

— Oui ?

— … nous avons de grandes lacunes. Je dirais même que nous avons été naïfs.

— Vraiment ? fit Fransson.

— Oh oui. Le concept même de psychopathe a longtemps été considéré comme dépassé et stigmatisant. Mais le vent a tourné, Dieu merci, et j’ai assisté l’autre jour à une conférence, une conférence fantastique, je dois dire.

— Ah ?

— Parfaitement. Incroyablement passionnante. Nous étions tous scotchés à nos chaises, mon Dieu, vous auriez dû voir ça. Le conférencier était Hans Rekke.

— Qui ça ?

Les gars se regardèrent : non seulement personne n’avait entendu parler de ce type, mais il ne les intéressait absolument pas.

— Il est professeur en psychologie à l’université de Stanford, un poste extrêmement prestigieux.

— Impressionnant, commenta Fransson avec sarcasme.

— Oui, vraiment, répondit Falkegren sans rien remarquer. Il est cité dans les plus importantes revues scientifiques.

— Fantastique, ajouta Ström sur le même ton.

— Mais il ne plane pas dans les hautes sphères pour autant, ne croyez pas ça. Il est spécialiste des techniques d’interrogatoire, et il a aidé la police de San Francisco. C’est un homme incroyablement brillant et compétent.

Mais aucune de ses paroles ne fit mouche, renforçant à la place l’impression d’une pièce séparée en deux camps : lui, le chef carriériste qui était allé à une conférence où il avait vu la lumière, face à Fransson et ses gars, les policiers pragmatiques qui travaillaient dur, avaient les pieds sur terre, et qui n’étaient pas du genre à s’emballer pour les dernières lubies à la mode.

— Entre le professeur Rekke et moi, le courant est tout de suite passé, continua Falkegren dans une belle démonstration d’autosatisfaction. Je lui ai parlé de Costa.

— Ah ?

Fransson haussa un sourcil.

— Je lui ai parlé de ce qu’il y avait de grandiose et de narcissique chez lui, et de la situation un peu délicate où nous nous trouvons, sans preuves matérielles.

— OK.

— Et c’est là qu’il m’a fait part de ce truc utilisé avec Bundy, en disant que nous pourrions l’essayer.

— Très bien, comme ça, on connaît toute l’histoire, lâcha Fransson, désireux d’en finir.

— Mais voilà, après coup – vu que Costa s’est vraiment ouvert – je me suis dit, mon Dieu, si Rekke a déjà su nous aider comme ça, au pied levé, que ne pourrait-il faire pour nous en étant davantage impliqué dans l’enquête ?

— Hum, on peut se le demander, en effet, répondit Fransson, troublé.

— Exactement. Aussi, je me suis un peu renseigné… Oui, vous savez, j’ai mes contacts, et là aussi je n’ai recueilli que des louanges à son sujet. Pour cette raison, j’ai pris la liberté de transmettre le dossier au professeur Rekke.

— Quoi ? s’étrangla Fransson.

— Je lui ai envoyé l’enquête.

Il y eut un moment d’incompréhension, puis Fransson se leva d’un bond.

— Mais putain, c’est une violation du secret de l’instruction !

— Du calme, du calme, tempéra Falkegren. Ce n’est pas du tout ça. De cette façon, c’est comme si Rekke intégrait notre équipe. Et puis, il est tenu au secret professionnel en tant que psychologue. Franchement, je crois que nous avons besoin de lui.

— C’est ridicule, cracha Fransson.

— Encore une fois, vous avez fait du bon boulot, aucun doute là-dessus. Mais votre enquête patine un peu. Vous avez besoin d’aveux, et je suis convaincu que Rekke peut vous aider à les obtenir. Il détecte comme personne les contradictions et les lacunes dans les témoignages.

— Donc on est censés faire quoi, selon vous ? siffla Fransson. Laisser le professeur reprendre l’enquête ?

— Non, non, pour l’amour du ciel. Je vous dis juste de le rencontrer et de l’écouter. Voir s’il peut vous donner des clés pour un nouvel élan. Il vous attend samedi à 14 heures chez lui, à Djursholm. Il a promis d’avoir lu tout le dossier d’ici là.

— Hors de question que je prenne encore un samedi pour une connerie pareille, lança Axel Ström, qui était le doyen du groupe et approchait de l’âge de la retraite.

— Bon, bon, d’accord. Mais quelques-uns d’entre vous pourront sûrement y aller. Vous, par exemple, reprit Falkegren en pointant Micaela. Rekke m’a justement appelé pour me parler de vous.

— De moi ?

Elle regarda autour d’elle, embarrassée, persuadée que c’était une plaisanterie.

— Oui, il y a quelque chose dans votre interrogatoire de Costa qu’il a trouvé intéressant.

— Je ne crois pas que…

— Premièrement, Vargas ne peut pas y aller seule, l’interrompit Fransson en se tournant vers Falkegren. Elle n’a pas assez d’expérience, loin de là. Ensuite, avec tout le respect que je vous dois, Martin, vous auriez pu nous prévenir. Vous nous faites un enfant dans le dos, là.

— Je le concède, et je vous prie de m’en excuser.

— Bon, maintenant que le mal est fait, j’irai aussi.

— Bien.

— Mais je n’ai pas l’intention de suivre les conseils du professeur s’ils ne me conviennent pas. C’est moi qui dirige l’enquête, personne d’autre.

— Bien entendu. Allez-y avec l’esprit ouvert, voilà tout.

— J’ai toujours l’esprit ouvert, ça fait partie du boulot, asséna Fransson.

Micaela hésita entre pouffer et lâcher une remarque assassine mais, comme d’habitude, elle garda le silence et se contenta de hocher gravement la tête.

— Je vous accompagne, lança Lasse Sandberg.

— Moi aussi, dit Jonas Beijer.

C’est ainsi que, le samedi suivant, ils se retrouvèrent devant l’hôtel de police et se mirent en route pour la grande villa de Djursholm – elle, Fransson, Sandberg et Beijer.

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