Obscuritas
Chapitre 32
32
Mirpur, Pakistan, 1993
Longtemps, Hassan pensa pouvoir le surmonter et même considérer cela comme une expérience faisant partie de la vie. « Grandir, c’est perdre ses illusions », ainsi que l’avait dit Claire Lumley à son retour à Mirpur. Mais naturellement, ce n’était pas évident, et les événements de Moscou lui revenaient souvent comme des coups de poignard. Ce pouvait être tout simplement une pièce de Brahms ou Tchaïkovski qui passait à la radio, ou la seule mention d’un musicien en termes élogieux dans le journal. Un rien pouvait rouvrir sa blessure et, à ces moments, il lui semblait non seulement avoir raté une carrière de chef d’orchestre ou de violoniste, mais aussi avoir perdu sa capacité à jouir de la musique. La vie continua pourtant, et il retourna au football, à présent comme entraîneur et arbitre. De temps en temps, il accompagnait son père à la mosquée : un de ces jours-là, un individu imposant à la grande barbe vint le trouver. Il avait un bras dans le plâtre et des blessures au visage causées par des éclats d’obus. Il boitait légèrement. Il lui fit pourtant une très forte impression, et Hassan adora son sourire. Il se sentit pris en considération, et après avoir parlé foot – l’homme l’avait vu entraîner l’équipe junior – ils en vinrent en un rien de temps aux grandes questions existentielles. L’homme, qui s’appelait Gamal, parlait avec une flamme et une gravité que Hassan avait rarement rencontrées. Certes, beaucoup de ses opinions étaient extrémistes, mais il possédait une autorité naturelle qui rappelait celle d’Elena Drugov et parlait à voix basse, comme si chaque mot était un secret. Souvent, il commentait ce qu’il avait sous les yeux avec une solennité contenue. Un jour, au parc Nangi, ils entendirent de la musique bhangra provenant d’un balcon un peu plus loin. — C’est beau, n’est-ce pas ? dit Gamal. Hassan hocha la tête.
— Mais tout cela sera interdit.
— Pourquoi ? demanda Hassan.
— Parce que cela nous détourne de la seule beauté qui ait un sens, asséna Gamal.
Sur le moment, Hassan argumenta assez violemment contre, mais il saisit finalement le sens de ces paroles. Il existe une beauté, songea-t-il, qui ne fait que nous enfermer et génère colère et haine. Peu après, alors qu’ils descendaient vers le lac, il lui parla de Latifa. Comment il l’avait vue jouer dans sa chemise de nuit transparente à côté de son lit défait à Moscou. — C’était comme si je m’étais perdu moi-même. — Elle t’a fait tourner la tête, c’était une putain, déclara Gamal. Et même si Hassan protesta, là aussi, ces mots soulagèrent un peu la douleur de ses souvenirs.
Par la suite, il prit l’habitude de se promener avec Gamal après avoir fini sa journée de travail au garage Honda de la rue Allama Iqbal.
* * *
Martin Falkegren aurait voulu lui raccrocher au nez. Il était furieux contre Bruckner, persuadé que celui-ci lui avait menti et l’avait plongé dans cette panade. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à mettre un terme à cette conversation.
— Qu’est-ce que tu veux ? fit-il.
— Je veux m’excuser, répondit Charles.
Martin n’y crut pas un seul instant. Mais c’était agréable à entendre, surtout en cet instant où il se dépêchait de rejoindre sa voiture sur le parking pour se rendre en ville rencontrer le chef de la police.
— Ça ne suffit pas, rétorqua-t-il. Je vais me faire étriller à cause de vous.
Charles réfléchit.
— Ça n’arrivera pas, Martin. Nous te soutiendrons, et c’est toi qui recevras toutes les informations à partir de maintenant.
Martin ouvrit sa portière.
— Donne-moi quelque chose. Prouve-moi que c’est pour de bon.
Charles parut réfléchir encore un peu.
— Kabir s’appelait en fait Hassan Barozai. Il a été proche du mollah Zakaria, pour ensuite le haïr. Avec l’accord du ministère des Affaires étrangères, nous l’avons fait entrer en Suède afin qu’il nous aide à localiser Zakaria. Il faisait partie d’une opération secrète, une opération qui a réussi.
Martin Falkegren hocha la tête et démarra.
— Je vais le dire à l’équipe.
— Très bien, fit Bruckner. Nous t’en donnerons davantage par la suite. Mais il y a autre chose.
Martin coupa le contact.
— Quoi ?
— C’est cette nana, Vargas, que vous avez reprise dans l’équipe. Elle a un frère…
— … qui est un dangereux criminel. Tu crois qu’on n’est pas au courant ?
— Bien sûr, je me doute que vous savez de quoi il retourne, continua Charles. Mais je voulais souligner que, d’après nos services de renseignement, ils sont plus proches qu’on ne croit. Lucas Vargas a subvenu aux besoins de la famille pendant plus ou moins toute la vie de sa sœur. Elle doit forcément être au courant de la provenance de l’argent.
Martin remit le contact, puis il s’engagea sur Sundbybergsvägen.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— En fait, rien, répondit Bruckner. À part qu’il peut facilement arriver pas mal de choses à une fille comme ça.
— Oui, bien sûr.
Martin accéléra, à la fois revigoré et pris d’une impression désagréable.
Micaela regagna le bureau en se remémorant les mouvements de Kabir sur le terrain de foot. Ses gestes lui revenaient avec une force nouvelle, et tout d’abord elle ne comprit pas pourquoi. Elle fut alors frappée par un paradoxe : si Kabir avait abandonné la musique et la considérait comme haram, pourquoi ses anciens gestes de musicien refaisaient-ils surface dans le football ? Venaient-ils d’eux-mêmes, ou avait-il transformé le métier d’arbitre en ersatz de ce qu’il avait perdu ?
Une feuille A4 traînait sur le bureau. Rekke y avait noté quelques lignes auxquelles elle n’avait pas prêté attention jusqu’ici, et qu’elle s’efforça de déchiffrer avec curiosité. L’écriture était si brouillonne qu’elle rappelait la sténographie, mais il lui sembla distinguer « obscuritas ». Du latin, supposa-t-elle. Obscuritas. Elle laissa ce mot s’imprimer un peu en elle, puis vérifia sur son ordinateur : cela voulait dire « les ténèbres », parfois aussi « ce qui est dissimulé, fuyant ». Pourquoi avait-il écrit ça ? Faisait-il allusion à ses propres ténèbres intérieures, ou bien… ? La jeune femme fut arrachée à ses pensées.
Elle découvrit qu’elle avait elle-même jeté quelque chose sur le même papier : Mme Bukhari. Mme Mariam Bukhari. La professeure de violon dont la femme de Mirpur avait parlé. Micaela resta immobile une minute ou deux. Puis elle appela à nouveau les renseignements internationaux.
Mariam Bukhari avait à présent soixante-dix ans, mais elle en faisait cinquante, s’entendait-elle souvent dire. Elle se trouvait élégante et élancée, même si elle aurait aimé des lèvres plus charnues et un plus petit nez. Ses enfants avaient coutume de déclarer qu’elle marchait avec l’agressivité d’un homme, comme si elle était toujours en route vers une importante réunion. Parfois, cela la blessait. Mais dans l’ensemble, elle le prenait comme un compliment. Elle voulait expédier les choses et dégager de l’autorité, surtout maintenant qu’elle avait de moins en moins à faire et qu’il n’y avait presque plus personne pour prendre des cours de violon ou de violoncelle. Les temps avaient changé. Les Lumley étaient partis depuis longtemps, et l’Occident n’avait plus la cote. Elle se sentait parfois comme un vestige d’un monde ancien et oublié.
Elle essayait donc toujours d’être active et de s’occuper, comme maintenant, où elle préparait le dîner en chantonnant toute seule tandis que le second concerto pour violon de Mendelssohn passait à la radio. Le téléphone sonna. Elle supposa que c’était sa sœur. Elles avaient l’habitude de prendre des nouvelles juste après le déjeuner. Mais l’appel venait de loin, il y avait de la friture sur la ligne. Une personne toute jeune se présenta comme Vargas quelque chose de la police suédoise, ce qui la mit mal à l’aise, même si elle savait qu’elle n’avait rien fait qui puisse intéresser les forces de l’ordre, ni ici, ni à l’étranger.
— Vous parlez anglais ? demanda la policière.
— Oui.
— Et vous étiez professeure de violon.
Même cela, elle le trouva blessant.
— Je suis professeure de violon, rétorqua-t-elle.
— Donc je parle à la bonne personne. Peut-être trouverez-vous ma question étrange, après si longtemps, continua la jeune femme, mais avez-vous eu un élève nommé Hassan Barozai ?
Elle sursauta, revoyant le regard intense de Hassan.
— Oh oui, fit-elle. Il était jadis ma fierté, mais ensuite, bien sûr, il a changé. Pourquoi cette question ?
— J’enquête sur les circonstances de sa mort.
Elle bondit à nouveau, mais décida de considérer cela comme tout à fait normal. Ce serait logique qu’on essaie de savoir ce qui était arrivé à ceux qui avaient disparu pendant la guerre. Mais pour quelle raison lui téléphonait-elle de Suède ?
— Pourquoi appelez-vous de Suède ?
— J’ai besoin d’informations, déclara la femme en faisant comme si elle n’avait pas entendu. Vous avez dit que Hassan avait changé. Pouvez-vous me parler de lui ?
— Il a grandi avec les Lumley, une des bonnes familles anglaises de la ville. Le père, George, qui venait de Londres, du West End, je crois, avait été dans sa jeunesse un violoniste de premier plan. Il a épousé dans les années 1960 une jeune fille d’ici, une vraie beauté, et s’est ensuite installé en ville après avoir été chargé de la branche import de Honda.
— Je vois, fit la femme.
— Mais au fond, je crois qu’il aurait avant tout voulu être musicien. Il a beaucoup joué toute sa vie et m’a confié l’éducation musicale de ses filles. Je trouvais cette famille formidable, même si le garçon, Stephen, était un peu un garnement.
— Et Hassan Barozai ?
— Il était le fils unique de Hassan senior et Yalina, qui travaillaient tous deux chez les Lumley. Ils habitaient un petit logement de fonction, juste à côté. Hassan était comme le fils des deux familles, ce qui était bien sûr très beau. Mais cela créait aussi des tensions, et je crois que, dès l’enfance, Hassan était déjà tiraillé entre le monde assez strict de son père et le style de vie plus permissif des Lumley.
— Il jouait au football.
— Tout le temps, souvent sur l’ancien court de tennis des Lumley que Stephen, leur fils, avait transformé en terrain de foot. Il pouvait y passer des heures. J’y ai souvent pensé, en revoyant Hassan qui tirait ses ballons pendant que les deux filles travaillaient leur violon un peu plus loin dans la maison. Ça a dû l’influencer.
— De jouer au foot au son de la musique classique.
— Oui, c’est ça. Les filles travaillaient tout le temps et étaient merveilleusement douées à cette époque, et elles s’installaient souvent sous la véranda, qui donnait sur le terrain. Je ne pense pas que Hassan y prêtait tellement attention, vous savez comment sont les petits garçons, entièrement absorbés par ce qu’ils font. Mais un jour, il s’est pointé chez moi en voulant apprendre à jouer, alors qu’il connaissait à peine le haut et le bas de l’instrument.
— Est-il devenu doué ?
Elle revit Hassan : son visage grave et ses épaules crispées, ses yeux levés vers elle, affamés de compliments.
— Je crois que je n’ai jamais vu une telle énergie, une telle détermination, dit-elle. Dès le début, il a joué comme si c’était une question de vie ou de mort, et pour cette raison, il a fait des progrès rapides, fantastiques.
— Et il est parti à Kaboul, dans l’école d’Elena Drugov, n’est-ce pas ?
— C’est ça, à l’âge de seize ans à peine. À dire vrai, je ne lui suffisais plus. Il avait besoin d’un enseignement plus qualifié, et j’étais un peu en contact avec la professeure Drugov. Quand j’en ai parlé à Hassan, il a été tout feu tout flammes.
— Ça devait être une grande affaire, de partir pour Kaboul à seulement seize ans.
— C’était une grande affaire. Son père s’y est opposé par tous les moyens.
— Mais Hassan voulait y aller ?
— Il voulait à tout prix progresser. Il était incroyablement ambitieux et, quand la famille Lumley a décidé de l’aider financièrement, plus rien ne pouvait l’arrêter. Et puis… j’oubliais presque. Elena Drugov dispensait des cours de direction. Elle-même avait été cheffe d’orchestre, et Hassan a été complètement emballé.
— Je m’en doutais, dit la femme.
— Ah oui, vraiment ? Je pensais que, par la suite, il avait fait tout son possible pour le cacher.
— Que lui est-il arrivé ?
— Ce qui arrive à beaucoup de jeunes gens. Il s’est retrouvé en mauvaise compagnie et a adopté des opinions de plus en plus extrémistes. J’ai vu chez lui une haine qui m’a fait peur, je l’avoue. C’était comme s’il avait décidé de se venger de tout ce qu’il avait trouvé beau auparavant.
— Comment cela a-t-il commencé ?
— Je n’en sais vraiment rien. Nous avions perdu contact depuis longtemps. On peut dire que Drugov a repris mon rôle. Elle est devenue sa nouvelle idole.
— Drugov l’a envoyé à Moscou, n’est-ce pas ?
— Oui, tout à fait, et peut-être que c’est là que ça s’est un peu brisé. Je ne sais pas. Je suppose qu’il a été déçu. Pourtant…
— Oui ? fit la femme.
— Au début, il le cachait bien. Je suis tombé sur lui juste après son retour et sa réconciliation avec son père. Il était devenu l’entraîneur des juniors de l’équipe de foot. Il était plein d’énergie et de foi en l’avenir. Mais il a alors rencontré cet homme affreux.
— Qui ça ?
— Gamal. Gamal Zakaria.
— Sérieusement ? s’exclama la femme avec un soudain enthousiasme dans la voix.
— Oui, il était égyptien ; par la suite, il a été un des chefs du mouvement taliban. Un type brutal, m’a-t-on dit. Un homme sans merci, et parfois j’ai peur que…
Elle hésita en rangeant la vaisselle qui séchait sur l’évier.
— De quoi avez-vous peur ?
— Que Hassan ait été entraîné là-dedans. Il y avait tellement de ténèbres dans ses yeux, à la fin, que je me suis demandé s’il ne consacrait pas à détruire la même énergie obsessionnelle qu’il avait autrefois consacrée à jouer. J’espère qu’il repose à présent en paix auprès d’Allah.
Rekke avait dit au revoir à son frère et, de retour dans son bureau, parlait à présent au téléphone avec Viktor Malikov. Sans qu’il s’en aperçoive, sa jambe gauche avait commencé à tressauter. Il faisait en même temps quelques recherches distraites sur Internet.
— Intéressant, lança-t-il. Et savez-vous ce qu’il est devenu, après ?
— On a noté qu’Elena Drugov était inquiète pour Barozai et accusait Sacha d’avoir été trop dur avec lui, mais c’est à peu près tout. Il a disparu du radar du conservatoire.
Rekke se souvint de la main de Belinski sur sa nuque, alors qu’il était lui-même en train de trembler dans sa loge à Berne.
— Sacha peut-il vraiment avoir été trop dur ?
— J’ai du mal à le croire, dit Viktor. Et si j’ai bien compris cette histoire, personne n’était plus dur avec Barozai que Barozai lui-même. Par ailleurs, il a été plutôt accueilli par un silence poli.
— Ça peut certes être assez dur.
— Mais pas de quoi faire un mobile, continua Victor.
Rekke partit dans l’appartement à la recherche de Micaela.
— On a vu des mobiles de meurtre bien plus bizarres que ça, répliqua-t-il. Quelque chose d’important lui a été ôté. Une porte lui a été fermée. Il n’aurait pas été le premier à mettre pour ça le monde à feu et à sang.
— Penses-tu à notre petit caporal recalé à l’entrée de l’École supérieure d’art de Vienne ?
— Je réfléchissais plutôt à ce qui peut s’être produit ensuite pour Hassan, avec une telle amertume. Quelle forme elle a pu prendre.
— Que veux-tu dire ?
— Je me demande si ces émotions n’auraient pas été revigorées par une religion qui les légitimait. Mais tu as raison… c’est un peu léger pour le moment. Tu ne m’as pas rapporté que Sacha pensait que Sarwani et Barozai avaient une romance ?
— Oui, fit Viktor. Il l’a d’abord cru. Avant que Barozai ne commence à jouer.
— Ça vaut peut-être la peine de regarder ça de près, déclara pensivement Rekke.
— Cela pourrait être aussi une histoire à la Mozart-Salieri, non ? Barozai a peut-être compris qu’il ne pourrait jamais jouer comme Latifa, et il a décidé de se venger. Bon, ne viens pas maintenant me faire remarquer que Pouchkine a tout inventé et qu’en fait Mozart et Salieri étaient les meilleurs amis du monde.
— Pouchkine a tout inventé, et Mozart et Salieri étaient en fait…
— Tu vois ce que je veux dire.
Rekke voyait, bien sûr. Il avait déjà réfléchi en ces termes.
— Oui, je comprends. Salue Sacha de ma part et remercie-le. C’est mon héros. On se rappelle.
Il resta un moment immobile, comme gelé.
Puis il alla sur le Net et afficha l’image du corps de Latifa Sarwani que son père, de façon assez incompréhensible – ou peut-être pas complètement –, avait publiée sur la page Myspace de sa fille. Sans qu’il s’en aperçoive, une heure ou plus s’écoula tandis qu’il fixait cette photographie d’une qualité surprenante.
Peu après, il entendit des pas dans son dos. C’était Micaela. Il vit à ses yeux qu’elle avait elle aussi des choses à raconter et pensa à nouveau à la rame de métro qui surgissait du tunnel et à ses pas qui claquaient de l’autre côté.
* * *
Kaboul, Afghanistan, 1997
Hassan n’oublia jamais la libération dans la fureur, dans la colère noire, et dans le silence qui suivit. Mais il se souvenait tout autant de la musique qui revenait, ensuite, comme une vague, une contre-attaque, et qui parfois surgissait dans ses gestes, ses mouvements. Ça avait commencé juste après la prise de Kaboul par les talibans, à l’automne 1996. Il avait suivi Gamal et ses gardes du corps jusqu’à Kharabat, le quartier de la musique à Kaboul, et avait d’abord été choqué non seulement par la violence des talibans, mais par leur indifférence. Ils détruisaient distraitement, comme si c’était un devoir, un travail à faire, et il ne le supporta pas longtemps. Ça lui faisait mal de voir tambours et zurnas brisés contre les murs, écrasés dans la rue.
Mais un jour… ce devait être en décembre. Un jour froid et venteux, il les suivit au domicile d’un homme de son âge qu’on disait écrivain et professeur de musique. L’homme vivait dans un grand appartement de la vieille ville avec sa femme et ses quatre enfants. Il était sikh, portait une barbe soignée et un turban rouge, et les accueillit à sa porte non pas avec peur, comme tant d’autres, ni même avec colère, mais avec mépris. Un mépris sans fard, à fleur de peau. Son logement était beau, plein de livres et de tableaux, avec tout au fond une pièce où des sitars pendaient aux murs, que Gamal trouva bien sûr aussitôt. Un instant, il resta immobile, comme s’il admirait les instruments. Puis il décrocha l’un d’eux, le plus beau, avec la table ornée de petites fleurs blanches, et le donna à Hassan. — Casse-le, dit-il. Cela plaira à Dieu. Ça lui semblait aussi impensable qu’avant. Mais Hassan vit alors à nouveau le mépris dans les yeux du sikh. Il l’entendit déclarer : — Non, pas celui-là, c’est un Sharma.
Et quelque chose se passa alors. Son sang ne fit qu’un tour. Il brisa le sitar contre le mur, étonné de ce déferlement de colère. Il ne pensait pas avoir ça en lui. Il se perdit entièrement dans cette effusion et, après cela, fut encore plus surpris par l’absence de honte. En lieu et place de la culpabilité, c’est la légèreté qui l’envahit, comme s’il s’était débarrassé d’un fardeau, et ce fut ainsi que tout commença, avec un Sharma de 1954. Par la suite, il se joignit de temps en temps aux raids. Ça faisait désormais partie de sa vie, à côté du garage moto et du football. Chaque fois, sa réticence disparaissait un peu plus. Il avait même envie de détruire. Mais il était vrai que ce n’était pas son monde. Il s’en était pris d’abord à des musiciens d’une autre tradition, et il était bien sûr plus facile de se cacher derrière les sbires de Gamal.
C’était bien différent avec ceux qui sortaient de l’école de Drugov. Ça lui coûtait d’une autre façon, et il tarda à oser s’en approcher. Pourtant, il se laissa entraîner vers eux, et un soir, l’année suivante, il passa avec Gamal devant l’ancien palais présidentiel. C’était une belle soirée fraîche, avec étonnamment peu de monde dehors, même si Gamal se déplaçait comme d’habitude avec une cohorte de gardes du corps et de subordonnés dans son sillage. Devant eux, un chien mort gisait sur le trottoir, il s’en souvint par la suite, mais Gamal ne le vit pas. Il avait levé le regard et lui indiqua le mont Asamayi.
— Là, dit-il.
— Quoi ?
— Là-haut, à Deh Mazang, c’est là qu’habite ta putain. — Qui ?
— Tu sais de qui je veux parler. Elle vit seule et dans le péché. Le bruit court qu’elle joue la nuit et tourne la tête des gens. On va faire un raid contre elle.
Hassan – ou Jamal, comme il avait commencé à se faire appeler à l’époque – se figea.
— Vous voulez que je vous accompagne ?
Gamal afficha un air malicieux.
— Je voudrais que tu aies la possibilité de la revoir d’abord. Je te donne mon autorisation de faire ce qui est juste. Qu’Allah te bénisse. — Je ne sais pas, fit-il.
— N’hésite pas, maintenant. L’occasion s’offre à toi. Mais dis-moi quand tu iras. Nous devons te protéger de son frère.
Hassan hocha la tête et s’en alla, soucieux, sentant s’éveiller une émotion nouvelle, un désir de vengeance. C’était le 2 avril 1997. Il allait y monter par deux fois avant d’oser s’approcher.
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