Obscuritas
Chapitre 35
35
Kaboul, nuit du 5 avril 1997
« Je veux t’entendre jouer », avait-il dit. Était-ce pour ça qu’il était là ? Il ne comprenait pas. Il savait seulement qu’il était bouleversé et aurait voulu crier : « Couvre ton visage, femme. » Peut-être aurait-il aussi voulu la frapper. Faire disparaître sous les coups la lumière pénétrante de ses yeux. Pourtant, il se contenta de sourire en hochant la tête comme pour confirmer ses paroles, et Latifa se dirigea vers l’intérieur de la maison. Dans son dos, il devina à nouveau ses omoplates. Elle semblait n’avoir plus que la peau sur les os. Sans savoir pourquoi, il tendit une main qui l’effleura presque. Il la retira aussitôt quand elle se retourna.
— Est-ce que je dois avoir peur ? demanda-t-elle. Il sentit le poids du pistolet à sa ceinture.
— Non, rétorqua-t-il.
Elle respirait lourdement.
— Tu voulais guérir, disais-tu ?
— Je veux juste t’entendre.
Elle hocha gravement la tête et lui demanda de l’aider à pousser une banquette blanche, ce qu’il fit. Au sol, à la place de la banquette, il y avait une trappe avec une poignée rouillée.
— Ton violon est en bas ?
Elle ne répondit pas. Elle prit juste une lampe de poche sur la commode voisine, lui montra la poignée par terre puis lui dit d’ouvrir la trappe et de passer le premier. Il s’inquiéta. Était-ce elle qui allait le tromper ? Peut-être avait-elle entendu ce qu’il faisait avec les instruments des autres. Peut-être voulait-elle se venger et l’enfermer là-dessous. Mais elle n’oserait jamais, décida-t-il. Il ouvrit la trappe. Une odeur de terre et d’humidité monta vers lui et, tandis que Latifa éclairait l’escalier avec sa lampe de poche, il descendit dans l’obscurité – et il éprouva à nouveau la colère, le désir de détruire pour être libéré de ce qui palpitait bien trop fort dans sa poitrine.
* * *
Micaela et Rekke se dirigeaient vers le contrôle de sécurité du terminal 5 de l’aéroport d’Arlanda. Le temps commençait à presser. La visite des Américains s’était prolongée, et ils s’étaient arrêtés en route pour acheter des cartes prépayées pour leurs téléphones. Rekke était toujours calme : pas une seule fois il n’avait posé les bras sur sa poitrine comme la jeune femme l’avait vu faire de temps à autre au cours de la journée de la veille.
Elle avait quant à elle appelé Jonas Beijer, peut-être un peu étonnée que l’équipe les ait laissés partir sans faire plus de difficultés, d’autant que Jonas paraissait inquiet.
— Fais attention à toi, avait-il répété deux ou trois fois.
Il y avait une longue queue devant les contrôles de sécurité mais, à son grand étonnement, ils passèrent devant tous les autres par une file sur la gauche, et il lui fallut un temps pour comprendre qu’ils voyageaient en classe affaires. Derrière elle, un jeune homme à l’air suffisant et un peu arrogant lui matait les fesses. Sa façon de la regarder la mettait mal à l’aise.
Micaela prit un bac gris, y plaça la valise qu’elle avait empruntée à Rekke et posa le tout sur le tapis roulant. Elle allait ajouter son portefeuille, son téléphone et sa veste quand le type du contrôle lui lança un regard soupçonneux. On remarquait sûrement qu’elle n’était pas familière de cette file-là, et peut-être était-ce ce regard pareil à celui de Charles Bruckner, qui semblait lui vouloir du mal – ou seulement le sentiment général de malaise – mais avant même d’avoir eu le temps d’y réfléchir, elle saisit sa valise au moment où elle allait passer aux rayons X.
Son geste, d’une agressivité inattendue, envoya son bagage heurter l’homme arrogant qui la suivait et, en une seconde, la confusion s’empara de la file d’attente. Le type du contrôle qui la suivait des yeux s’avança. Au fond, il ne se passait rien, bien sûr. Elle pouvait simplement avoir oublié d’enlever quelque chose de sa valise, une personne maladroite, un peu inquiète. Micaela prit pourtant peur, comme si son corps comprenait avant elle la teneur du danger, et Rekke parut alors se réveiller. Il fendit la foule et vint à son secours. Le gars de la sécurité appela un collègue, qui accourut lui aussi.
Les gens s’écartèrent pour laisser Rekke seul à côté de la valise de Micaela et, un instant, elle se souvint des pas de Bruckner dans l’appartement ce matin, qui se dirigeaient vers la sortie tandis qu’elle-même gagnait la cuisine. On murmurait autour d’eux, et la jeune femme se demanda si elle n’allait pas sortir sa carte de police pour tenter de faire retomber tout ça. Mais elle craignit que cela ne fasse qu’empirer la situation et resta là, immobile, alors que Rekke se tournait avec un sourire gêné vers l’homme qui venait d’arriver.
— Très bien, lança-t-il. Nous cherchions justement des personnes compétentes. Ma femme hésite avec ses pellicules. Les rayons X ne les abîment pas ?
— Je dois vous demander d’ouvrir cette valise.
Le visage de Rekke s’éclaira comme si c’était une idée absolument brillante.
— Bien entendu, dit-il. On n’est jamais trop prudent, de nos jours.
Il se pencha et, d’un geste brusque, ouvrit la valise par terre. Puis il la souleva, mais réussit en même temps à trébucher et à tomber gauchement contre le tapis roulant. C’était à la fois comique et dramatique, et sa main tressaillit comme s’il s’était fait mal. Les gens murmurèrent. Rekke s’excusa avec un sourire gêné. Il se tourna vers le type du contrôle de sécurité.
— Voilà : il n’y a pas grand-chose à l’intérieur, comme vous le voyez.
Micaela fut alors persuadée que, non contents d’inspecter son bagage, ils allaient le fouiller lui aussi. Son comportement était sans aucun doute louche. Mais il dégageait en cet instant une telle autorité que l’homme se contenta d’opiner du chef avec perplexité, puis s’approcha de la valise. Rekke en profita pour venir jusqu’à elle et, sans crier gare, l’embrassa sur la joue en déclarant :
— Quelle chance que tu aies été attentive à cela, ma chérie.
En temps normal, ça aurait suffi à la faire bondir. Mais elle passa outre en sentant un poids nouveau dans sa veste et comprit qu’il avait glissé quelque chose dans sa poche. Pendant quelques secondes de panique, Micaela se demanda que faire. Elle recula d’un pas et, à ce moment précis, le vigile un peu plus jeune lâcha :
— Mais il n’y a pas de pellicules, là-dedans.
— C’est curieux. Dans ce cas, je vous prie de nous excuser. Ah ! N’est-ce pas merveilleux d’avoir des chatons ?
L’homme regarda Rekke avec un étonnement dont il sembla avoir un peu de mal à se remettre.
— Oui, mais comment avez-vous su ?
— Vous avez de petites griffures sur les mains, répondit Rekke avant de se lancer dans quelques considérations sur les pattes des chatons.
Micaela se décida alors à agir.
Elle tourna les talons, persuadée qu’ils allaient la suivre. La jeune femme sentit leurs yeux sur sa nuque tandis qu’elle marchait droit devant elle sans avoir la moindre idée d’où elle allait.
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