Obscuritas

David Lagercrantz · Chapitre 24 sur 38

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Obscuritas

Chapitre 24

24

 

Le ministre des Affaires étrangères Mats Kleeberger promena son regard à travers son vaste bureau et jeta un œil contrarié au miroir au-dessus de la cheminée en marbre. N’avait-il pas su que cette affaire Kabir était un abcès plein de pus qui allait éclater tôt ou tard ?

Dehors s’élevaient le Château et le Parlement. Il les fixa, le regard vide, et lâcha un juron. Comment avait-il pu s’aplatir ainsi ? C’était bien sûr à cause des attentats. Tout était devenu noir ou blanc après le 11 Septembre, et il était loin d’être le seul à avoir cédé aux pressions. Peu de ses collègues européens avaient réussi à y résister. Que sommes-nous prêts à faire pour lutter contre le terrorisme ? N’importe quoi, avaient-ils répondu en bons petits soldats. Mais il était facile d’avoir raison après coup. Il y avait eu alors un tel sentiment d’urgence vitale qu’il semblait raisonnable de ne pas être trop tatillon, et c’était aussi ce qu’il voulait dire à Rekke.

Aurait-il mieux valu qu’on nous fasse sauter en mille morceaux ?

Il regarda sa montre. Hans aurait déjà dû être là. Il arrivait tout de suite, avait-il déclaré, et ce n’était quand même pas si long depuis Grevgatan. Un sacré numéro, celui-là ! Son vieux père disait toujours : « Certaines personnes vous donnent envie de vous taire, et avec d’autres, on ne peut pas s’arrêter de parler » – et longtemps, il en avait été ainsi avec Hans. En sa présence, il s’éveillait à la vie et croisait un regard qui paraissait le comprendre avant même qu’il se soit exprimé.

Mais ensuite… Il avait changé, abandonné toute précaution politique. Il se contentait d’asséner ses maudites vérités, pas étonnant alors qu’on ait commencé à le considérer comme dangereux. Quelle négligence, pensa Kleeberger, quelle bêtise. Il aurait vraiment voulu – il ne s’en cachait même pas – l’étriller et lui faire peur pour qu’il se taise.

Cela ne devrait pas être impossible. Désormais, il y avait de multiples façons de l’atteindre. Mais bien sûr, la chose pénible était qu’on ne savait jamais à quoi s’en tenir, ni même quand Hans était déprimé. Et puis il y avait Magnus. Kleeberger ne s’en sortirait pas sans lui, mais Magnus avait toujours une idée derrière la tête et, au fond, Kleeberger n’était pas sûr de savoir si celui-ci était pour ou contre son frère. Probablement un peu des deux. Il aurait voulu en même temps le faire plonger et le sauver. On frappa à la porte.

— Le professeur Rekke est arrivé, annonça Lena, sa secrétaire.

Kleeberger se ressaisit et se composa une mine dégageant autorité et compassion : c’était exactement ce qu’il fallait, il le comprit d’emblée.

Ce n’était pas l’habituel Hans Rekke qui entra, plutôt un homme pâle et très fatigué avec une chemise froissée et une veste… mon Dieu… Est-ce qu’il pouvait s’agir d’une sorte de plaisanterie ? Il était fagoté comme l’as de pique – et ses cheveux, il n’aurait pas pu au moins se coiffer ?

— Assieds-toi, cher ami, lança Kleeberger.

Rekke s’installa dans le fauteuil jaune devant son bureau et essuya une goutte de sueur sur son front. Ses yeux papillonnaient sur les dorures des murs. Sa main tremblait légèrement. Prometteur, sans aucun doute.

— Excuse-moi de dire ça, Hans, mais tu as l’air fatigué.

— J’ai été en meilleure forme, répondit-il avec un sourire forcé.

Kleeberger avait presque pitié de lui.

Ce n’est qu’à grand-peine que Rekke leva la tête pour le regarder.

— Mais toi, je suis content de te trouver au mieux, poursuivit-il. Tu fais beaucoup de tennis, à ce qu’il me semble.

— Ah bon, ça se voit ?

— À ton brachio-radial. Plus proéminent sur le bras droit, même si tu pratiques le revers à deux mains, n’est-ce pas ?

— Exact, oui, j’ai imité Björn Borg dans les années 1970. Mais venons-en au fait. Je n’ai, hélas, pas beaucoup de temps.

Rekke hocha la tête, et Kleeberger passa un appel sur le téléphone interne.

Magnus entra, un dossier à la main, et Kleeberger le toisa rapidement pour jauger à quel point celui-ci était affecté. Il affichait son aisance mondaine habituelle et semblait prêt à en découdre, alors que son frère parut s’affaisser davantage, apathique, les yeux vitreux. Ça va bien se passer, se répéta-t-il.

— Alors, vous avez déjà commencé ? fit Magnus.

— Ton frère me complimentait sur mes muscles de tennisman.

— Ah bon ? Oui, c’est vrai, il a toujours fait une fixation sur le physique des gens.

— Bref, enchaîna Kleeberger en se tournant à nouveau vers Hans. Magnus me dit que tu as besoin d’aide.

Hans se prit le front, embarrassé, en se redressant dans son fauteuil.

— Oui, tout à fait. Je suis un peu désemparé.

— Ne le sommes-nous pas tous ? répondit généreusement Kleeberger.

— Mais c’est quand même légèrement pire chez Hans, lança Magnus en s’asseyant à côté de son frère.

— J’en ai entendu parler, reprit Kleeberger. Nos amis américains te cherchent des noises, mais je n’ai pas bien compris pourquoi. Tu m’expliquerais ça en deux mots ?

Hans se tortilla sur son siège comme s’il n’était pas particulièrement d’humeur à raconter, aussi Magnus prit-il le relais.

— Ça a commencé par un type détenu à Guantánamo parce que son oncle l’avait appelé avec le téléphone satellite de Ben Laden. Suspect, bien sûr. Mais le type semblait ne rien savoir sur Al-Qaïda. Puis, soudain, il savait tout. Charles Bruckner, de la CIA – à l’époque en poste à Langley – voulait que Hans jette un œil aux procès-verbaux de ses interrogatoires.

— Et qu’en as-tu conclu ? demanda Kleeberger en se tournant vers Rekke.

— Hans en a conclu que le gars n’avait pas dit ce qu’il savait, mais ce qu’il pensait devoir dire pour échapper à la torture, continua Magnus.

— Aïe, fit Kleeberger. Ennuyeux.

— Après ça, la CIA a bombardé Hans de transcriptions d’interrogatoires pour qu’il y démêle le vrai du faux, et Hans est devenu de plus en plus… comment dire ? Effaré, est-ce que c’est le bon mot, Hans ? Ou même furieux ?

Rekke se contenta de hausser les épaules.

— Bon, peu importe. L’essentiel, c’est qu’il les a renvoyés à toute une série d’études qui montrent que la violence n’est pas une très bonne méthode pour obtenir des informations, en particulier quand on n’est pas certain de la culpabilité de la personne interrogée, ou qu’on ne sait pas exactement ce que l’on cherche. Hans comprenait bien entendu qu’il pouvait être tentant, en des temps troublés, de faire en sorte que l’interrogatoire lui-même soit une partie de la punition. Mais suivre des pulsions morales plutôt qu’une méthode scientifique empirique est rarement rentable d’un point de vue intellectuel, leur a-t-il déclaré.

— Chose qu’ils auraient dû pouvoir entendre.

— Au début, ils l’ont très bien pris, enchaîna Magnus. Mais petit à petit, il a poussé le bouchon plus loin. Il leur a dit qu’il n’avait jamais entendu pire cacophonie de voix contradictoires et contraintes, et que l’angle d’attaque dans sa globalité n’était pas seulement un échec, mais se montrait également contre-productif. Au lieu d’écraser l’adversaire, on se créait davantage d’ennemis, et il les a mis en garde sur les conséquences catastrophiques que cela aurait pour l’image des États-Unis si ça se savait.

— Je comprends, fit Kleeberger.

— Mais par-dessus tout, poursuivit Magnus, il a été très concret, en affirmant que la CIA risquait de passer à côté de renseignements vraiment importants si elle continuait à être inondée d’une telle masse d’informations de mauvaise qualité.

Rekke regarda son frère comme s’il ne proférait que des idioties.

— Et, pour ne rien arranger, il a contacté le Washington Post, ajouta Magnus.

— Oui, j’en ai entendu parler, glissa Kleeberger.

— Le Washington Post m’a contacté, si je puis humblement le préciser, intervint Hans.

— Peut-être bien, rétorqua Magnus, et je ne pense pas que tu aies dit à cette journaliste beaucoup plus que des vérités générales. Néanmoins… nos amis de la CIA se sont inquiétés et ont décidé de te discréditer – avant que tu ne les discrédites en foutant ta zone dans la presse. Est-ce que j’ai bien résumé, Hans ?

— Pas spécialement, déclara celui-ci.

— Bon, peut-être pas. Mais j’ai quand même saisi une partie de la vérité.

— Est-ce que tu vas recommencer à… foutre ta zone, Hans ? demanda Kleeberger avec un sourire prudent.

Sans répondre à son sourire, ce dernier se contenta de baisser les yeux vers ses longues mains. Kleeberger continuait à trouver cela prometteur. Il ne voyait pas une seule trace du Hans habituel, brillant et plein d’esprit.

— Je ne pense pas avoir ce pouvoir.

— Donc tu n’es pas du tout en train de te demander si tu vas suivre la loi, ou bien la voix de ta conscience ? demanda-t-il, volontairement provocateur.

— Je ne suis pas sûr de savoir ce que disent ces voix. Mes ambitions sont plus modestes. Je veux juste obtenir quelques informations.

— Au sujet de Kabir ? demanda Magnus.

— Lui-même.

Kleeberger se tourna vers Magnus avec un regard qui disait : « Vas-y, dis-le, cloue-lui le bec. »

— Je viens de parler à Bruckner, reprit Magnus.

— C’est rassurant de vous voir unis face aux crises, laissa tomber Hans.

— Charles a très énergiquement souligné que ton contrat de confidentialité stipule qu’il t’est interdit d’utiliser dans le cadre d’autres investigations des connaissances acquises à l’occasion de ta collaboration avec la CIA.

— Est-ce que tu ne risquerais pas tout simplement des poursuites si tu le faisais ? intervint Kleeberger. Ou même l’extradition vers les États-Unis ?

— Je n’en suis pas convaincu, répondit Hans avec un calme qui rendit Kleeberger un peu nerveux malgré tout. Leges sine moribus vanae.

— « Sans morale, les lois sont inutiles », traduisit Magnus.

— En outre, nous nous trouvons là dans une zone grise où la loi et le pouvoir politique ne sont pas aussi séparés que nous le souhaiterions, et c’est la raison pour laquelle je reste persuadé que vous allez m’aider, reprit Rekke.

— Et pourquoi le ferions-nous ?

— Parce que c’est dans votre intérêt, bien sûr. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Puis-je vous rappeler brièvement l’affaire ?

— Ce n’est vraiment pas nécessaire.

— Je vais le faire tout de même, répliqua Hans.

Il sembla soudain grandir. Enfin, « grandir » n’était peut-être pas le mot juste, mais on avait l’impression que l’ancien Hans était de retour et donnait sa version de la vérité – embarrassé, pour ainsi dire contre sa volonté. Kleeberger jeta un nouveau regard inquiet à Magnus.

— Le 22 août 2002 débarque ici un homme qui se fait appeler Jamal Kabir, enchaîna Hans, mais qui vraisemblablement s’appelle tout autrement. Il arrive tout droit d’un établissement secret, au nord de Kaboul, connu sous le nom de code Kobolt ou Salt Pit, dans lequel il a été torturé par le froid, l’obscurité, la musique assourdissante.

— Oui, bon ? lâcha Magnus, impatient, en se mordant la lèvre.

En cet instant, Kleeberger eut la désagréable impression que chacun des deux frères, à sa façon, savait quelque chose qu’il ignorait.

— Rien que ça, c’est déjà curieux, n’est-ce pas ? poursuivit Hans. Libère-t-on souvent des prisonniers de ce genre d’établissements pour généreusement les transporter ailleurs ?

— Pas souvent, non.

— Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que ni l’Office des migrations ni la police n’en ont jamais été informés.

— Mais si, la police a été informée, bordel ! se récria soudain Kleeberger, non pas tant parce qu’il s’était assuré que ces informations étaient bien parvenues à la hiérarchie de la police que parce qu’il avait bien compris que c’était ce point qui serait vraiment sensible si toute cette affaire venait à fuiter.

— C’est moi qui ai informé Falkegren, répliqua sèchement Rekke. Mais ça n’a pas été transmis au sein des services de police.

— Ce n’est quand même pas notre faute.

— Sans doute que si, malgré tout, déclara Rekke. Quelqu’un a bien dû démentir ces faits devant Falkegren. Sans quoi il n’aurait jamais osé les garder pour lui.

Magnus hocha la tête, comme s’il savait précisément qui avait démenti quoi, ce qui mit Kleeberger encore plus mal à l’aise.

— Bon, fit-il, irrité. Continue.

— Ne pas tout dire à la police quand une enquête pour meurtre a été ouverte est évidemment préoccupant, et j’y reviendrai, enchaîna Rekke. Mais je voudrais d’abord évoquer la logique sous-jacente. Pourquoi traîniez-vous autant les pieds à lâcher ce que vous saviez ? La réponse est évidemment que vous étiez soumis à des pressions. Les États-Unis voulaient cacher au public qu’ils avaient torturé un homme de cette façon et qu’on en vienne à parler d’une prison dont l’existence avait été entièrement tenue secrète jusqu’ici. C’est évident. Mais je crois que cette raison ne suffit pas.

Kleeberger croisa les bras sur son ventre.

— Ah non ?

— Non. Un genre de contrat a bien dû être passé. J’ignore de quel deal il s’agit, soyez rassurés sur ce point.

Ça va aller malgré tout, pensa Kleeberger, ça va aller.

— Mais j’ai évidemment ma théorie. Je sais par exemple que plusieurs des chefs talibans à Kaboul n’ont jamais été arrêtés, et que pour certains d’entre eux il n’existe même pas de photos. Je peux imaginer que la mission de Kabir en Suède était d’identifier l’un d’eux. Le mollah Zakaria, notamment, a séjourné un certain temps à Norsborg avant de s’enfuir à Copenhague, où il a été abattu. Mais peu importe, et ce n’est pas non plus ce qui m’intéresse en ce moment.

— Et qu’est-ce qui t’intéresse, alors ?

— Le black-out en lui-même. L’action de garder des faits secrets.

Kleeberger regarda encore une fois Magnus avec inquiétude.

— De quelle façon ? dit-il.

— Par où commencer ? Nous ne savons pas pourquoi Kabir a été assassiné. Cependant il n’est pas impossible qu’une des raisons pour lesquelles cela a pu se produire est qu’aucune personne extérieure n’a su qu’il était menacé.

— Je crois…, commença Kleeberger.

— Mais en premier lieu, cela a eu des conséquences sur l’enquête de police. Un innocent a été arrêté et détenu parce que les informations dont disposaient les enquêteurs étaient lacunaires. Pendant ce temps, le meurtrier a pris de l’avance. On pourrait même supposer que ceux qui ont lâché Kabir dans le pays ne voulaient pas que son meurtre soit élucidé, puisque sa résolution les aurait fait apparaître sous un mauvais jour.

— Où veux-tu en venir ? demanda Kleeberger.

— Comme je l’ai suggéré, je désire un petit échange de bons procédés, ainsi que vous devez l’avoir consenti avec la CIA.

— Accouche !

— Je ne foutrai pas ma zone, comme Magnus l’a si élégamment formulé, si vous me dites ce que Kabir faisait sous le régime des talibans et pourquoi il a atterri à Salt Pit, près de Kaboul. Je veux tout simplement savoir quel pouvait être le motif pour le tuer.

— Pourquoi saurions-nous tout ça ?

— Parce que vous devez avoir reçu un dossier, ou une partie d’un dossier, de la part de la CIA. Sans cela, vous n’auriez jamais pris le risque de le laisser entrer sur le territoire.

Mats Kleeberger interrogea Magnus du regard, et le silence se fit dans la pièce. On entendit soudain le bruit de la circulation au-dehors. Puis un rire retentit. C’était Magnus, qui semblait à présent juste amusé par tout cela.

— D’accord, laissa-t-il tomber.

— D’accord quoi ? s’enquit Kleeberger, perplexe.

— Je crois qu’il est aussi bien de faire un pas dans sa direction. Sinon, il ne lâchera jamais l’affaire.

— Est-il vraiment sûr de…, commença Kleeberger.

Mais il s’interrompit. Il se sentait faible.

— Je me suis renseigné sur cette fleur que tu as regardée, enchaîna Magnus comme s’il avait senti son hésitation.

— De quelle fleur parle-t-on, là ? dit Kleeberger.

— Iris afghanica. Pousse dans les montagnes autour de Kaboul. Une petite plante jolie et vigoureuse. Considérée comme un symbole de résistance.

Magnus se tourna vers Rekke.

— Est-elle liée au meurtre ?

— Je ne sais pas. Mais je pense qu’il y avait des raisons de supprimer Kabir, dit Hans d’une voix absente.

Kleeberger sentit alors le moment venu de réaffirmer son autorité.

— Bon, bon, lâcha-il sèchement en se levant. Tu as gagné, en tout cas jusqu’à nouvel ordre : félicitations. Mais je ne vais pas te remettre comme ça des documents classés. Je vais d’abord les faire examiner par notre service juridique, et Magnus passera chez toi demain déposer tout ce que nous pouvons te communiquer.

— Très bien, dit Hans en se levant à son tour.

Il leur serra la main et sortit avec une hâte inhabituelle. Mats Kleeberger crispa les poings sous la table, sans pour autant savoir si c’était par peur ou par envie de riposter de toutes ses forces.

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