Obscuritas
Chapitre 16
16
Lucas observa son visage pâle et couvert de bleus en songeant : Quelle battante, ma sœur. Peu importait combien de coups elle prenait, Micaela encaissait toujours en serrant les dents et continuait sans un mot pour se plaindre. C’est vrai, il lui était arrivé d’être une sacrée casse-couilles, mais au fond il avait toujours été fier d’elle et avait même adoré l’accompagner aux réunions parents-profs à l’école.
Ses enseignants rayonnaient en la voyant, à juste titre. Personne ne comprenait aussi facilement, et quel abattage ! C’était comme de la magie. On lui donnait du travail et, bam, c’était fait. Parfois, même pas besoin de lui demander, ça arrivait tout seul.
Ses paupières remuèrent. Sa mâchoire se crispa, comme toujours quand elle était frustrée. Que s’est-il passé ? se demanda Lucas. Qui t’a fait du mal ?
— Micaela, chuchota-t-il en caressant ses cheveux et sa joue indemne.
Il aurait voulu qu’elle lui réponde d’un sourire, qu’elle reconnaisse sa gentillesse, mais elle se contenta de faire une grimace dans son sommeil, et il se demanda une fois de plus pourquoi elle se montrait si bizarre et froide avec lui ces derniers temps. Elle se figeait rien qu’en l’apercevant, et il la revit ce jour-là, sur la place, l’été où sa copine Vanessa et elle avaient terminé le lycée. Cette fois aussi, il ne l’avait pas vue depuis longtemps. Elle portait la robe blanche qu’il lui avait achetée pour sa remise de diplôme et faisait sauter une orange dans sa main. Il l’avait trouvée rayonnante et s’était approché d’un pas, plein d’espoir. Mais quand elle s’était retournée, elle ne l’avait pas regardé comme il l’espérait. Toute sa gaieté et sa légèreté disparues.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je vais entrer dans la police, avait-elle répliqué, avant de plonger dans la bouche de métro avec un air de défi nouveau dans sa manière de marcher.
Il y avait souvent repensé, ces derniers mois, peut-être parce que Fransson et les autres bouffons de la police étaient une chose, mais que, si sa sœur se retournait pour de bon contre lui, il n’aurait plus aucune chance. Cela le fit sourire un instant, comme si cette éventualité ne contribuait qu’à augmenter le respect qu’il lui portait.
— Battante, dit-il en regardant ses mains qui reposaient sur son ventre, par-dessus le plaid gris.
Il caressa sa joue blessée, descendant vers le cou, ce cou mince qui contrastait tellement avec sa poitrine et ses hanches qu’il eut soudain envie de le serrer, soit légèrement, juste pour laisser une trace, soit bien plus fort, pour gommer cette indépendance dont il avait bien trop tard découvert l’existence.
En se préparant un nouveau cappuccino dans la cuisine, Julia se rappela ce jour de septembre, juste avant le dernier départ de son père pour Stanford.
Elle venait de commencer ses études d’histoire de l’art à l’université d’Uppsala, mais habitait toujours à la maison, à Djursholm. L’ambiance était tendue entre ses parents, ou plutôt du côté de sa mère, qui ne supportait plus l’indifférence de son père pour tout ce qui comptait dans son monde à elle : les dîners, son petit intérieur, l’élégance de façade.
— Tu es en train de replonger, et je n’en peux plus ! avait-elle crié de l’étage ce matin-là.
Et il avait répondu :
— Non, non, pas du tout. Je peux faire quelque chose pour toi, mon cœur ?
Il régnait à la maison une atmosphère inquiète. Peu après, ils avaient eu la visite du dénommé Charles, l’allure d’un vieux général, avec sa barbe blanche bien taillée. Julia avait toujours eu l’impression que Charles admirait son père. Mais cette fois-là, la conversation avait un ton irrité, en dépit des efforts de sa mère pour arrondir les angles. Son père parlait sèchement, et il avait emmené Charles dans son bureau. Quand ils en étaient redescendus, Julia les avait entendus.
— Je te comprends, bien sûr, Hans. Mais n’oublie pas que ces types sont des monstres.
— Tu sais le pire, avec les monstres, avait répondu son père. Ils nous transforment nous aussi en monstres.
Cela ne voulait rien dire, bien sûr, juste une de ces phrases qu’il lâchait parfois. Mais par la suite, quand tout s’était effondré et qu’il avait été expulsé de Stanford et des États-Unis, Julia s’était demandé si ces paroles n’avaient pas été le début de sa chute. En même temps, elle ne l’avait jamais complètement compris. Aujourd’hui, par exemple, il s’était levé et préparé, comme pour montrer que la vie continuait malgré tout. Mais ensuite, il s’était juste effondré sur une chaise de la cuisine, figé dans sa transe cataleptique, comme disait sa mère. Julia avait envie de lui tomber sur le dos à coups de poing, au lieu de quoi elle le rejoignit avec son cappuccino et lui passa un bras autour du cou.
— À quoi tu penses, maintenant ?
Il sursauta, comme s’il revenait à la vie.
— Je ne sais pas bien.
— Je crois vraiment que tu devrais appeler Magnus pour lui mettre la pression au sujet de cet arbitre.
— Il ne lâchera rien.
Elle le toisa d’un regard impérieux.
— Vraiment, je ne comprends pas que tu dises ça.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est toi, le grand spécialiste de l’interrogatoire. Tu es censé pouvoir tirer les vers du nez à un mur.
Il tourna son regard vers elle.
— Moi qui n’arrive même pas à poser des questions à ma fille au sujet de son petit ami.
Il s’efforçait d’avoir un ton léger, et tendre. Mais on voyait clairement que cela lui coûtait.
— Tu n’as qu’à l’appeler pour lui casser un peu les pieds, reprit-elle. Ça pourrait te remonter le moral.
Il sourit silencieusement, comme s’il ne trouvait pas l’idée complètement idiote, ou qu’il envisageait vraiment de suivre son conseil maintenant qu’il était de toute façon une épave au bout du rouleau.
Quand Micaela se réveilla, il était 13 h 30, et Natali était assise, souriante, à la même place que Lucas auparavant. Elle s’était pomponnée pendant que Micaela dormait : elle avait mis du rouge à lèvres, du mascara et une robe plus sobre à la couleur plus foncée. Jambes croisées et torse légèrement tourné, elle avait l’air de poser. Sa silhouette était sans aucun doute enviable.
— Salut, fit-elle. Comment ça va ?
Micaela regarda autour d’elle en essayant de comprendre pourquoi la situation semblait si étrange. Dehors, quelques nuages sombres passaient dans le ciel. Sur le balcon, des pigeons immobiles, comme statufiés.
— Ça va.
Une migraine lui écrasait le front.
— Quel coup tu as reçu !
— Ça, oui.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Je suis tombée. Où est Lucas ?
— Il a dû filer. Mais, sérieusement… on s’inquiète pour toi.
Micaela observa à nouveau Natali et eut l’impression qu’elle était nerveuse.
— Tu sais, tu peux compter sur nous, reprit cette dernière. S’il se passe quelque chose, tu es toujours la bienvenue ici. Tu manques à Lucas.
— Pourquoi ? Je suis là.
— Mais ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas vus tous ensemble. Alors je me suis demandé si tu avais entendu des rumeurs, tout ça.
Micaela se redressa sur le canapé.
— Dans mon boulot, ou quoi ?
— Je veux dire en général.
Elle songea à l’arme que Lucas avait sortie dans le bois.
— Qu’est-ce que j’aurais pu entendre ?
— Oh ! tu sais, fit Natali d’un ton gêné. Je me disais qu’on pourrait être amies, toi et moi. Un peu comme des sœurs.
Allez, pensa Micaela. Allez…
— Lucas ne parle jamais de votre enfance, poursuivit Natali. Mais j’aimerais vraiment en savoir plus. Lui et toi, vous étiez très proches. Vous vous occupiez de tout…
— Je pourrai te raconter une autre fois.
Micaela se leva, irritée, et gagna la salle de bains pour se préparer à s’en aller. Natali la suivit comme un chien perdu et, dans l’entrée, elle lui prit la main. Leurs yeux se rencontrèrent avec une intensité inattendue.
— Tu sais ce que Lucas a l’habitude de dire ?
— Non.
— Il dit que tu t’es toujours tenue à carreau, alors qu’il cherchait toujours la bagarre et faisait plein de bêtises, mais qu’en fait ça aurait dû être le contraire.
— Et pourquoi ?
— Parce qu’il aspire à l’ordre et au calme, tandis que toi, tout au fond, tu as toujours voulu enfreindre les règles et provoquer le chaos. Il dit que tu es comme votre père, qu’en réalité tu es dans le défi et la protestation.
Micaela se rappela les mots qu’écrivait son père, sur la nécessité de s’élever contre les injustices, et tout ça.
— Il raconte des conneries. La petite fille sage, c’est moi.
— Je crois…, commença Natali.
Mais Micaela se contenta de lui tapoter gentiment la tête, puis elle alla s’asperger le visage d’eau froide et tenter de dissimuler le bleu sur sa joue avec un peu de maquillage emprunté à Natali. En ressortant, elle serra celle-ci dans ses bras avec une chaleur exagérée, comme si elles étaient vraiment amies ou sœurs.
Dans la rue, elle frissonna, prise de nausée, et fit de son mieux pour éviter les regards. En haut d’Hantverkargatan, elle refusa un nouvel appel de Vanessa et composa le numéro de Jonas Beijer, étonnée du ton ravi avec lequel il décrocha.
Le téléphone sonna. C’était encore sa mère – pour la troisième fois aujourd’hui – et il laissa sonner. De toute façon, elle n’appelait pas pour parler de lui, le moins aimé. Il n’y en avait que pour Hans. Sans cesse Hans, et à présent que Hans avait plongé dans une dépression aiguë, un état d’urgence était déclaré au sein de la famille. Rien d’autre ne comptait.
Il fallait sauver le fils préféré. Magnus en avait plus qu’assez. Il gagna la cuisine et, même s’il n’était pas bien tard, se remplit un verre de bière à ras bord, s’installa sur le canapé rouge avec vue sur l’église Oscar et le but d’un trait. À mesure que l’alcool lui montait à la tête, il se sentit un peu mieux. Il sourit même en songeant à tout ce cirque. Non qu’il se réjouisse du malheur des autres, non.
Il avait lui-même sa part de responsabilité dans le tour qu’avaient pris les événements. Et pourtant une partie de lui voulait clamer : « Qu’est-ce que j’avais dit ? Ça ne pouvait que mal tourner. » Surtout après ce début. Tout le groupe des analystes avait été comme ensorcelé, évidemment, et ils avaient fourni à Hans bien trop d’éléments sans se douter du fait que celui-ci ne se contentait jamais de faire son boulot et de la fermer. Il fallait toujours qu’il se répande en assénant ses vérités, sauf que, cette fois, les informations qu’il détenait n’avaient rien d’anodin.
Pourquoi ne pouvait-il pas se taire ?
Lors des premières mises en garde, Hans s’était contenté de hausser les épaules en partant s’occuper d’autres affaires. Tout le monde faisait appel à lui, à cette période. Mais bien entendu, la manie avait disparu, remplacée par la dépression, et c’était alors – ils le savaient – qu’il avait parlé avec Maureen Hamilton, du Washington Post. Évidemment, personne ne pensait qu’il lui avait révélé quelque chose d’important, car dans ce cas ils l’auraient lu dans le journal. Mais la peur qu’il se montre bavard avait grandi, et peut-être Magnus lui-même avait-il contribué à cette inquiétude. Il avait un peu chuchoté à l’oreille de Charles Bruckner, après quoi ils étaient tombés sur Hans avec toute leur paranoïa et leur arrogance. Pas étonnant au fond que ce dernier se soit effondré.
Magnus regarda l’heure. On était dimanche. Il attendait un appel du ministre français des Affaires étrangères au sujet de la coordination dans la lutte antiterroriste. Son principe de base était qu’il valait toujours mieux que ce soit lui, et non Kleeberger, qui gère ce genre d’appels. Ne devrait-il pas d’ailleurs reprendre une bière ? Il appréciait une légère ivresse de salon quand il parlait aux dignitaires. Cela lui libérait l’esprit. Mais oui, franchement, pourquoi pas ? Il se dirigeait vers la cuisine quand son téléphone sonna à nouveau. M. Chevalier, déjà ? Non, non, c’était Hans, Sa Majesté en personne, et Magnus le remarqua dès la première inspiration : Hans n’était pas vraiment content, mais pas non plus découragé.
— Tu as l’air mieux, commença Magnus.
— Et toi, tu as bu.
— Absolument pas. Que me vaut l’honneur ?
— Jamal Kabir, qui a été assassiné à Grimsta. Il y a quelque chose que tu ne m’as pas dit au sujet de sa demande d’asile.
Magnus se figea et se passa la main dans les cheveux. Attention, pensa-t-il.
— Je t’ai tout dit, de A à Z.
— Donc tu n’es pas aussi omniscient que je l’ai toujours imaginé. L’histoire ne colle pas.
— Pourquoi elle ne collerait pas ?
— Il y a un cadavre dans le placard, n’est-ce pas ? Une forme de contrat ou d’accord avec la CIA ?
— Je n’ai pas l’intention d’en parler avec toi, et surtout pas sur une ligne non sécurisée.
— Ils n’ont pas le culot de mettre les gens sur écoute, quand même ?
— Très drôle.
— C’est ta deuxième ou ta troisième bière ?
— Maman dit que tu ne réponds pas quand elle appelle. Elle est hors d’elle.
— La pauvre vieille.
— Elle croit que tu vas sauter d’un pont, ou quelque chose comme ça. Elle a recommencé à délirer sur ta crise à Helsinki.
— Elle n’a aucune raison de s’inquiéter sur ce point.
— Quel point ?
— N’importe lequel.
— Donc tu as recommencé à creuser cette vieille histoire. Tu n’as pas mieux à faire ?
— J’aimerais aussi parler au maestro. Arrange-nous une rencontre.
— Il n’en sait pas plus que moi.
— Plutôt moins, je dirais. Mais il a une personnalité plus souple.
— Tu ne peux pas avoir une audience chez Kleeberger comme ça, quand ça te chante. En plus, je te promets qu’il n’y a rien là-dessous, en tout cas pas au niveau que tu imagines. C’est juste ta maladie qui s’exprime.
Hans se tut un moment, ce qui était bon signe.
— D’accord, finit-il par répondre. Alors j’intègre ma bipolarité comme une variable dans l’équation. Mais peut-être que…
— Quoi ?
— Vous aussi, vous devriez faire pareil. Me considérer un peu comme un facteur de risque.
— Bordel, Hans.
— Merci, mon cher frère.
Magnus lui raccrocha au nez avec un juron et éclusa sa deuxième bière. Toute sa bonne humeur avait disparu, et ce juste avant une conversation importante avec M. Chevalier, bien entendu. Le diable t’emporte, Hans – et Kabir ? Pourquoi donc t’occuper de Kabir ? Il y a peu, tu avais l’air à l’article de la mort. Mais maintenant… que s’est-il passé ?
Il allait trouver la raison de ce revirement, sans doute aucun. Un moment, il resta là, téléphone à la main pour appeler Kleeberger, mais décida de remonter directement à la source.
— Ne joue pas avec moi, Hans, grommela-t-il. Ne joue pas avec moi.
Jonas Beijer venait de ramener Samuel du centre équestre quand Micaela appela.
— Salut, répondit-il gaiement en se rappelant qu’il avait pensé à elle la nuit précédente.
Mais ce n’était pas avouable, et il allait juste lui demander comment elle allait quand il remarqua qu’elle avait un ton étrange. Puis elle dit quelque chose de plus bizarre encore. Il avait probablement mal entendu. Il posa son sac dans la cuisine et annonça à Samuel qu’il fallait qu’il prenne un appel du boulot, avant d’aller s’enfermer dans la chambre.
— De quoi tu parles ? fit-il.
— Les Américains ont torturé Kabir.
— Non, non. C’étaient les talibans. Tu le sais bien.
— C’est un mensonge. On peut se voir ?
Se voir ? Volontiers, il le désirait depuis un moment. Mais c’était comme s’il n’arrivait plus à penser. De quoi parlait-elle ? Les États-Unis auraient enchaîné et torturé Kabir ?
— Les Américains ne torturent pas les gens comme ça.
— On peut se voir dans ce café, pas loin de chez toi ?
— Tu ne serais pas soûle, ou quoi ? Tu as l’air…
— On nous a baladés, le coupa-t-elle.
Il aurait aimé lui dire d’arrêter ses conneries, mais quelque chose se produisit en lui. Comme si une partie de lui ne voulait pas rejeter ce qu’elle lui assénait. Il y avait là une certaine logique, non ? Ces foutus Américains de Kaboul avaient cherché à noyer le poisson, comme s’ils leur cachaient vraiment quelque chose de décisif.
— Qui dit ça ? demanda-t-il.
— Les Affaires étrangères l’ont confirmé, et Falkegren est au courant depuis l’été dernier.
À cela, il ne répondit rien. Ça semblait juste trop. C’était presque inconcevable, et il s’entendit lui donner rendez-vous dans une demi-heure au café habituel.
— J’aimerais aussi parler au maestro. Arrange-nous une rencontre.
Son interprète, Maria Ekelius, lui traduisit la conversation, et Charles Bruckner se mit à grommeler. C’était dimanche, il était en sueur, en tenue de sport, avec une tendance à la crampe au mollet. En fait, il n’aurait pas dû être là. Mais il avait encore une fois eu les yeux plus gros que le ventre avec le sport – « Ta façon de faire face à la peur de mourir », comme disait sa femme – et ne s’était pas contenté de son footing à Djurgården. Il avait poussé jusqu’ici et commençait une séance en salle de musculation quand il avait été interrompu.
Comme tous les agents de sa génération – il venait d’avoir cinquante-huit ans –, Charles avait été formé par les combats de la guerre froide. Il avait très tôt intégré le contre-espionnage et été placé en poste à Berlin, puis Moscou. Mais comme beaucoup d’autres, il s’était trouvé désemparé à la chute du communisme et, à défaut d’autre chose, il avait rejoint le département de lutte contre le terrorisme moyen-oriental. C’est ainsi qu’il avait atterri à Khartoum, au Soudan. Il ne s’y était pas senti à sa place. Après le 11 Septembre, il avait pourtant remercié sa bonne étoile : à Khartoum avait résidé un Saoudien insaisissable qui avait combattu en Afghanistan, et au sujet duquel il avait appris pas mal de choses. Cet individu se nommait Oussama Ben Laden, et en un rien de temps Charles avait été considéré comme un homme précieux, qui connaissait l’ennemi de l’intérieur.
Il était monté en grade, rassemblant une brochette d’experts autour de lui. Et pourtant, quelques années plus tard seulement, il se retrouvait à ce poste de préretraite à Stockholm. Non qu’il ait démérité, ni commis des erreurs. C’était sa femme qui s’était lassée de ses horaires de travail, des urgences, et lui avait expliqué que, cette fois, c’était à elle de décider. Aussi s’étaient-ils installés à Stockholm quand Charlotte avait obtenu le poste de professeur invité à l’École supérieure d’architecture, ce contre quoi il lui arrivait de pester. Mais, au moins, ça lui laissait le temps de faire du sport – et, apparemment, il venait de tomber sur un os un peu intéressant.
Peter McDonnell, de son ancienne équipe de Langley, l’avait appelé pour le prévenir qu’ils avaient intercepté un appel, de son « professeur, ce génie digne de confiance ». La pique n’avait bien sûr pas échappé à Charles, qui avait filé chez son interprète, Maria, pour écouter cette conversation. À présent, il interrogeait celle-ci du regard en grommelant que c’était étrange. À vrai dire, c’était presque incompréhensible. Pas plus tard qu’hier, ils étaient tous persuadés qu’écouter Rekke ne servait à rien. Il ne représentait visiblement pas une menace. Il touchait à peine son ordinateur, répondait au téléphone par monosyllabes, semblait au fond du trou et suicidaire. Mais voilà brusquement qu’il voulait rencontrer le ministre des Affaires étrangères.
— Mais pourquoi diable ? lâcha-t-il.
— Ça ne signifie pas forcément quelque chose. Ils étaient assez proches, non ? répondit Maria, sur la défensive, comme si elle se sentait accusée.
— Plus maintenant, laissa-t-il tomber avant de remettre sa veste de survêtement et de ressortir dans le couloir sans même dire au revoir.
Après quelques mètres seulement, il regretta et envisagea de revenir sur ses pas pour faire en sorte que Maria se sente un peu plus incluse. C’était tout de même elle qui maîtrisait la langue. Mais non, il se remit en marche : il fallait qu’il réfléchisse, qu’il détermine la gravité de la situation. Si les choses tournaient mal, ça pouvait évoluer en véritable crise.
Associated Press avait publié un assez long reportage sur leur prison à Bagdad. Abou Ghraib. L’article n’avait pas fait beaucoup de bruit. Les gens comprenaient bien qu’on ne pouvait pas continuer à utiliser des techniques d’interrogatoire normales avec ces types-là. Mais c’était clair, des informations inquiétantes circulaient, et si Rekke, avec ses intuitions et son talent pour la formule, se mettait à parler alors que les journalistes avaient flairé une proie, ce serait mauvais. Toutefois, Charles n’arrivait pas à y croire, pas vraiment. Hans était un homme d’honneur, malgré tout, et dans tous les cas, il lui manquait. « Claritas, Charles, tu ne vois pas où tout cela mène ? » Ce souvenir le fit sourire.
Il se dépêcha de descendre au garage, où il ouvrit d’un clic sa Ford noire de fonction. Une voiture un peu trop voyante à son goût, mais qui avait ses avantages et suscitait un certain respect. Il s’assit au volant et, au moment même où il sortait de l’enceinte de l’ambassade, son téléphone sonna. Manifestement, il n’était pas le seul à être pressé.
— Magnus, dit-il en décrochant. Comment vas-tu ?
— Pas une minute pour souffler. Et comment va Charlotte ?
— Super. Il n’y a que moi qui aie envie de rentrer à la maison, au soleil.
— Mais c’est bientôt le printemps. Stockholm est agréable au printemps.
— Ça ne devient supportable qu’en juillet, rétorqua-t-il en s’engageant sur Gärdesgatan, tout en se demandant si Magnus allait mettre encore longtemps à en venir au fait.
— Je m’inquiète un peu pour mon frère.
Visiblement, pas longtemps du tout.
— Ah bon ? Mais pourquoi ? répondit innocemment Charles.
— Il s’est remis à creuser la vieille affaire Kabir, et je ne voudrais pas que ça tourne mal pour lui.
— La famille d’abord, hein ? lâcha-t-il, à peine sarcastique. Que puis-je faire pour toi ?
— Je me disais que tu pourrais surtout lui rappeler que ce n’est pas très malin, vu la situation juridique.
— Ce ne serait pas mieux que tu le lui dises, toi ?
— J’imaginais que nous pourrions le prendre en tenaille.
Charles s’engagea dans Oxenstiernsgatan en réfléchissant aux options qui s’offraient à lui. Lui rendre directement visite ?
— Qu’est-ce qui l’a mis en branle ?
— Il a dû voir quelque chose. J’enquête pour savoir quoi.
— Que cherche-t-il ?
— Juste à savoir, je suppose, répondit Magnus. Il ne supporte pas ce qui reste irrésolu. C’est une sorte de démangeaison pour lui.
— Je sais bien.
Charles décida d’aller faire un tour chez Hans sur-le-champ, peut-être pas forcément pour parler, mais plus pour envoyer un signal.
Aussi effectua-t-il un demi-tour et revint-il vers Grevgatan en songeant aux yeux bleu clair du professeur, qui voyaient toujours plus qu’ils n’auraient dû, autant dans ce monde que dans d’autres univers.
Micaela n’aurait vraiment pas dû venir. Elle aurait dû rentrer chez elle dormir et se débarrasser de ce mal de tête. Mais voilà qu’elle se retrouvait avec Jonas au café de Mariatorget, où il avait ses habitudes, et plissait vers lui des yeux accablés.
— Je te conduis à l’hôpital, dit-il. Tu bleuis à vue d’œil.
— T’inquiète.
L’air embrouillé, il sentait le cheval. Il portait une veste en cuir noir et un T-shirt blanc, comme s’il avait cherché un look un peu plus rock’n’roll, et avait l’air d’avoir mal dormi.
— Dis-moi au moins ce qui s’est passé, reprit-il. Personne ne t’a battue, quand même ?
— Non, je suis juste maladroite.
— Mais tu arrives tout droit d’une fête, non ?
Elle baissa les yeux vers sa jupe et son chemisier, qui sentait la bière, et se dit que même au Spy Bar cette tenue à la con était naze.
— En gros, oui.
Elle aurait voulu se cacher sous un pull extra-large comme elle le faisait au boulot, et peut-être le remarqua-t-il. Il posa sa main sur la sienne en marmonnant que lui aussi devrait sortir davantage. Puis il redevint grave.
— Et là, tu es tombée sur le scoop du siècle ?
Elle retira sa main.
— À peu près.
— Comment c’est arrivé ?
— C’est arrivé, voilà tout.
— Mon Dieu, Micaela. Tu t’entends ?
Elle s’entendait, et se demanda ce qu’elle devait lui révéler.
— Sauf que l’information n’a pas eu l’air de tellement te choquer.
Il secoua la tête.
— Je suis tout ce qu’il y a de plus choqué.
Il marqua une pause.
— Je refuse juste de croire qu’ils torturent les gens comme au Moyen Âge et que…
— La CIA a modifié ses méthodes d’interrogatoire après le 11 Septembre, l’interrompit Micaela.
— J’ai lu quelque chose à ce propos. Mais enfin, merde… enfermer des gens dans le noir complet et les laisser mourir de froid ?
— Ça a dû dégénérer, lentement mais sûrement.
— Je ne sais pas, dit-il, je ne sais pas… et pourquoi Falkegren nous aurait enfumés ?
— Il devait avoir ses raisons.
Jonas secoua la tête de plus belle. Dehors, dans Sankt Paulsgatan, un camion poubelle ramassait les ordures.
— OK, OK. Ça ne paraît pas complètement invraisemblable.
Elle regarda le camion poubelle avec un haut-le-cœur.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Tout a été tellement laborieux.
Il se tut comme s’il se demandait jusqu’où il pouvait aller dans ses confidences, mais elle ne douta pas un instant qu’il allait parler. Il paraissait bien trop accablé par la culpabilité pour fermer sa gueule.
— En quoi ? demanda-t-elle.
— On n’avait aucune raison de douter que les talibans avaient torturé Jamal Kabir. Il y avait eu une décision de justice, et l’Office des migrations considérait ça comme confirmé. Mais les représentants américains à Kaboul avec lesquels on a parlé ont tourné autour du pot sans rien nous donner de concret, alors je me suis adressé directement à la police locale, qui ne m’a pas beaucoup plus renseigné. Jusqu’à ce qu’ils finissent par faxer un document qui a tout chamboulé.
— Qu’est-ce que ça disait ?
— Que Kabir avait occasionnellement travaillé pour les talibans. Il était vaguement rattaché à l’un de leurs ministères.
Elle le dévisagea, stupéfaite.
— Quel ministère ?
— Un foutu nom à rallonge : le Bureau de propagande pour la protection de la vertu et l’interdiction du vice.
— Que faisait-il pour eux ?
— Il s’en prenait apparemment à ceux qui enfreignaient les règles des talibans, certaines de leurs règles en tout cas.
— Il était censé être un héros du peuple.
— L’Office des migrations a mal fait son boulot.
— On a mal fait notre boulot.
— Oui, peut-être, reprit-il en plongeant son regard dans sa tasse de café. Non que notre image de lui soit fausse, au fond. Il était extrêmement énergique, et presque tout le monde dit du bien de lui. C’est juste que… quelque chose ne colle pas. Beaucoup assurent qu’il haïssait le régime des talibans. Pourtant, il était un ami proche du mollah Zakaria, un de leurs leaders, tu sais.
— Celui qui a été abattu à Copenhague.
— En personne, et c’est évidemment quelque chose qu’on a vérifié – s’ils avaient été en contact également après la chute du régime. Mais ce qui est intéressant, c’est l’accès de rage dont a été victime Kabir. Tu es sûrement au courant des règles de fou instaurées par le régime des talibans. On n’avait le droit de rien faire, ni lire, ni regarder de films, ni regarder la télévision, ni écouter de musique, ni en jouer, même les canaris étaient interdits chez soi – et les femmes, bon, tu sais bien… on les a enfermées à la maison et privées de tous leurs droits. Tout ça, toute cette folie contre laquelle on croyait que Kabir était, il y participait parfois, et on s’est demandé s’il n’y avait pas là quelque chose à creuser. Par exemple une agression qu’il aurait commise, dont quelqu’un aurait voulu se venger.
— Mais vous n’avez rien trouvé.
— Si, pas mal de choses en fait, rien d’énorme, rien de gravissime, surtout du vandalisme, si on peut dire. Mais ça reste louche. Tu savais qu’au printemps 1997 les talibans ont entrepris une vaste persécution des musiciens, surtout ceux formés par les Russes pendant l’occupation soviétique des années 1980 ?
— Oui.
— La musique était considérée comme menant à la débauche. Ils ont détruit des instruments, des cassettes et des disques dès le premier jour de leur prise de pouvoir.
— Je sais, renchérit-elle.
— Mais même si les musiciens dans leur ensemble étaient considérés comme des criminels, les pires étaient ceux qui jouaient de la musique classique occidentale et qui avaient collaboré avec les communistes athées et anti-musulmans. Beaucoup d’entre eux ont disparu ou ont été assassinés ce printemps-là.
Micaela se pencha en avant, essayant de se débarrasser de sa migraine et de sa nausée.
— Tu veux dire que Kabir aurait…
— Non, non, ce n’est pas ce que je veux dire. On n’a rien qui indique qu’il ait commis des crimes violents.
— Mais pourtant…
— … il a détruit des instruments, entre autres un violon et une clarinette. C’était comme un accès de folie.
— Ça paraît dingue, déclara-t-elle.
— Oui, un peu. Mais ça ne nous mène à rien.
Elle cligna des yeux en s’efforçant de clarifier ses pensées. Mais son mal de crâne semblait ne faire qu’empirer et, quand elle regardait le camion poubelle, dehors, il lui apparaissait flou.
— Tu n’aurais pas un nom, demanda-t-elle, quelqu’un avec qui je pourrais parler ?
Elle sentit une main sur sa nuque et regarda le visage préoccupé de Jonas.
— Tu sais quoi ? Je te conduis à l’hôpital.
— Non, non. Je t’ai demandé un nom.
— Ne recommence pas à fouiner. Tu vas rendre Fransson fou.
— Un nom.
— Emma Gulwal, répondit-il. C’est une des musiciennes qu’a agressées Kabir à Kaboul. Il a brisé sa clarinette, fou furieux. Gulwal vit aujourd’hui à Berlin. Tu trouveras facilement son numéro aux renseignements internationaux. Mais s’il te plaît, ne fais rien dans l’immédiat. Si ce que tu dis à propos de la CIA est vrai, je te promets d’essayer de te faire revenir sur l’enquête.
— Super, dit-elle en se débarrassant de sa main sur sa nuque et en notant le nom sur une serviette en papier.
Ils restèrent un moment silencieux.
— Bon, reprit-il. Tu ne me laisses pas te conduire à l’hôpital. Mais est-ce que je peux te demander autre chose ? Ce n’est pas avec Rekke que tu as parlé ?
Elle jeta un coup d’œil vers l’extérieur.
— Pourquoi tu me poses cette question ?
Jonas suivit son regard vers la place, puis se tourna à nouveau vers elle avec une flamme soudaine.
— Parce que c’est l’impression que j’ai. Falkegren…
— Oui ?
— Ce con m’a convoqué, juste après la relaxe de Costa au tribunal. Je ne me rappelle pas ce qu’il voulait. Je crois qu’il était surtout stressé par toute la merde que les médias nous déversaient dessus. En tout cas, je lui ai dit qu’on voulait à nouveau faire appel à Rekke. Je me demande si je ne l’ai pas complimenté d’avoir songé à associer le professeur à l’enquête dès le début. Je devais imaginer qu’il serait flatté.
— Mais ça n’a pas été le cas, ou bien quoi ? fit Micaela en s’impatientant.
À son grand étonnement, Jonas ne semblait plus irrité ni même préoccupé. Au contraire, il souriait, amusé, comme s’il venait de se rappeler quelque chose de drôle. Il se leva pour aller se faire resservir du thé, tandis que Micaela restait là, pensive et nauséeuse, et refusait un nouvel appel de Vanessa.
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