Obscuritas

David Lagercrantz · Chapitre 28 sur 38

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Obscuritas

Chapitre 28

28

 

 

— Je suis désolée, lança-t-elle sur le pas de la porte. Mais mon frère voulait dire bonjour.

Un papier à la main, Rekke semblait plongé en lui-même. Mais il sourit dès qu’il aperçut Lucas et lui tendit la main.

— Enchanté, fit-il. Entrez, je suis Hans Rekke.

Il y avait de la chaleur dans sa voix, cette maudite évidence de la classe supérieure, songea-t-elle, et Lucas géra bien la situation, bien sûr. Lui aussi était un pro des salutations : il se présenta et jeta un coup d’œil curieux vers l’intérieur de l’appartement en lâchant quelques mots nonchalants, comme s’il passait tout son temps dans des logements comme celui-là.

— Ravi de faire plus ample connaissance avec votre famille, déclara Rekke. Puis-je vous inviter à prendre le petit déjeuner ? J’ai une faim de loup.

— Je ne vais pas rester. Je voulais seulement vous dire que Micaela compte beaucoup pour moi. S’il lui arrivait quelque chose…

Il se tut et, une courte seconde, Micaela pensa reconnaître sa gestuelle de la forêt de Husby, et elle eut peur qu’il fasse quelque chose de violent, peut-être même qu’il sorte une arme. Rekke sourit.

— Oui, oui. Je le comprends très bien. Vous êtes trois enfants, n’est-ce pas, et vous-même êtes l’aîné ? L’homme de la maison, qui vous êtes occupé de votre petite sœur ?

— Je m’occupe toujours d’elle.

Rekke s’approcha d’un pas à son tour et, même s’il continuait à sourire, son langage corporel changea. Il paraissait en alerte. Ses bras se contractèrent.

— C’est dans l’ordre des choses, bien sûr, dit-il. Mais par ailleurs, vous vous occupez d’autres personnes, pas vrai ? Vous avez des responsabilités.

— Peut-être, répondit Lucas.

— Ne soyez pas timide. Vous avez de l’autorité, c’est un don précieux et un peu dangereux.

— Je fais ce que j’ai à faire.

— Je n’en doute pas, répondit Rekke en soutenant obstinément son regard – toujours souriant, mais le corps à présent parfaitement immobile. Je suis impressionné.

— Par quoi ?

— Par votre capacité à parler en silence.

— Je trouve que c’était bien de se rencontrer, jeta Lucas.

— Ce fut une telle joie. Mais vous n’allez tout de même pas déjà partir ?

Lucas regarda à nouveau autour de lui et adressa à Micaela un regard rapide et sévère.

— Vous avez l’air d’avoir compris, professeur.

— Je comprends. J’espère qu’il y aura d’autres occasions, répliqua Rekke en souriant de plus belle.

Juste après, il tressaillait à nouveau. Quelque chose s’embrasa et mourut tout aussi vite. Mais peut-être n’était-ce rien, car l’instant suivant ils se serrèrent la main, et Rekke se proposa de raccompagner Lucas jusqu’à l’ascenseur. Il s’absenta plus longtemps qu’il n’aurait dû, et ce n’est qu’à son retour que Micaela comprit combien elle s’était inquiétée. Elle se sentait prête à s’effondrer sur un lit ou un canapé, et inspira à fond tandis que Rekke l’observait, concentré. « Ne me regarde pas comme ça ! » aurait-elle voulu crier.

— Lucas peut avoir une grande gueule, dit-elle, mais c’est quelqu’un de bien. Il s’inquiète juste pour moi.

Rekke continuait à la fixer avec concentration.

— Il est passionnant. Mais vos pupilles sont petites.

— Euh… comment ?

— Je peux toucher votre main ?

— Ah, non ! s’exclama-t-elle avant d’aller au séjour se laisser tomber sur le canapé, devant le piano, en fermant les yeux.

Elle entendit Rekke s’asseoir en face d’elle et eut envie d’ajouter quelques mots, peut-être avant tout pour expliquer comment il se faisait que Lucas l’ait suivie jusqu’ici. Mais elle n’eut le temps de rien dire. On frappa à la porte, et Mme Hansson entra en leur disant de ne pas se déranger. Il était tout à fait possible que Micaela soit juste paranoïaque, mais elle ne pouvait s’empêcher de se demander si Mme Hansson n’avait pas rencontré Lucas en bas et ne s’était pas fait du souci.

— Je pensais prendre un verre, annonça Rekke. Voulez-vous me tenir compagnie ?

Micaela le regarda d’un air interloqué.

— Il n’était pas question d’un petit déjeuner, à l’instant ?

— C’est vrai, acquiesça-t-il. Je vous demande pardon. Mon abstinence déforme ma perception du temps.

Elle le considéra avec méfiance.

— Ou alors vous pensez que c’est moi qui ai besoin d’un verre ? dit-elle.

— Je crois…

Il n’acheva pas sa phrase, et c’était aussi bien car, à son corps défendant, elle lui donnait raison. Elle aurait désespérément voulu boire de l’alcool, en dépit de l’heure matinale.

— Vous auriez une bière ? demanda-t-elle.

— Je dois avoir deux Heineken, si mon affreux frère ne les a pas bues.

— Ce sera très bien.

— Ma chère Sigrid, pardon de te commander. Mais pourrais-tu rapporter deux bières bien fraîches, pour Micaela et moi ? lança-t-il.

Elle ne comprit pas pourquoi il n’allait pas les chercher lui-même, s’il fallait qu’il s’excuse avant de demander.

 

Ne sois pas si rapide dans tes diagnostics, pensa Rekke. Tu t’es déjà trompé. Mais là, dans les yeux sombres de ce frère, il lui avait semblé voir le narcissisme, la psychopathie, le machiavélisme. Toute l’obscure triade. Il avait eu l’impression de plonger son regard dans un mal pur et noir, un vide de calculs glacés et, quelque part, il le savait : Micaela avait vu la même chose et vécu avec, sans oser tout à fait le reconnaître.

Il se souvint de la première fois qu’il l’avait rencontrée, à Djursholm. Son œil avait été attiré vers elle. C’était comme si elle portait un grand poids, mais que ce poids ne la brisait pas, et au contraire la rendait forte, comme si elle puisait sa force dans ce mouvement même pour échapper au traumatisme. Il y avait là quelque chose d’étonnamment attirant, trouvait-il, une sorte d’antithèse de sa propre fuite au fond de la dépression.

— Comment ça va ? l’interrogea-t-il.

Elle avait presque fini sa bière.

— Bien.

Il devina qu’elle disait toujours ça.

— Et vous ? demanda-t-elle.

— Comme je le mérite, je suppose. Mais je trouve que notre recherche devient de plus en plus intéressante.

Elle se pencha en avant.

— Donc vous pensez toujours qu’il était musicien classique ?

— Oui, fit-il. Je crois même que les meurtres de Latifa Sarwani et de Kabir sont liés.

Elle le regarda avec concentration et, encore une fois, il fut attiré par l’obscurité de ses yeux et la puissance retenue de son corps. « Tu sais bien que ton frère représente un danger mortel », aurait-il voulu dire. Mais il garda ça pour lui.

Il lui rendit plutôt compte de ses conversations téléphoniques avec Viktor et Darman Dirani. Ils finirent ensuite leurs bières en silence.

— Vous pensez que Kabir et Sarwani ont pu jouer ensemble ? demanda-t-elle.

— Je dirais que ce n’est pas impensable.

— C’est nouveau ?

Il hocha la tête et détourna le regard vers le piano.

— J’ai examiné ses mains, déclara-t-il.

Il se représenta le bout des doigts de Kabir.

— Il y avait des traces de cambouis séché, des rides, de petites plaies – autant de signes qu’il était bien mécanicien moto, comme il le prétendait.

— Ça ne fait pas vraiment penser à un chef d’orchestre en frac et boutons de manchette.

— Non, dit-il. Mais ce qu’il y avait d’intéressant, c’était qu’on y voyait aussi d’autres marques. En observant le bout de ses doigts, j’ai deviné des sillons pâles croisant en diagonale les crêtes papillaires.

— Ce qui signifierait, selon vous ?

— Que les doigts ont appuyé sur des cordes pendant si longtemps que des cicatrices se sont formées.

— Quel genre de cordes ?

— Ma première idée a été des cordes de violon. J’ai vu ce genre de lignes chez beaucoup de violonistes. Mais ensuite, j’ai eu des doutes. Je ne trouvais pas les sillons assez fins, et j’ai alors songé à quelque chose de plus gros, comme un violoncelle. Mais j’ai aussi exclu le violoncelle, car j’ai vu – ou cru voir – des altérations de la peau dues à un appui prolongé et régulier contre le manche. Alors j’ai commencé à…

Il hésita, se demanda à nouveau s’il avait raison.

— Commencé quoi ?

— J’ai commencé à penser à un alto, un violon alto, dit-il. Un instant, il m’a même semblé que tout coïncidait.

— Qu’est-ce qui coïncidait ?

Ses épaules se contractèrent et ses yeux s’étrécirent, comme si elle s’attendait à une forme de percée, et peut-être en effet s’agissait-il de cela. S’il avait raison, Kabir serait clairement plus facile à tracer.

— L’alto est plus grossier, expliqua-t-il en se regardant les mains. La touche est plus grande, les cordes, plus longues et plus espacées. Il faut plus de force et de poids pour jouer, ce qui rend également plus vraisemblable que des marques puissent perdurer longtemps après. J’ai aussi pensé à autre chose, qui n’est encore qu’une spéculation, mais qui cadrerait bien dans le tableau.

— À savoir ?

Il sentit une vague d’inquiétude le traverser. Lentement, d’une voix traînante, il déclara :

— Je crois que Kabir a connu une grosse déception ou un échec.

— Il avait l’air triste, dit-elle.

— Oui. Mais je devine aussi quelque chose de revanchard dans sa façon de parler, et je ne veux vraiment pas ici avoir des préjugés au sujet de l’alto. J’apprécie son timbre âpre et un peu plaintif, et j’ai bien aimé la plupart des altistes que j’ai pu rencontrer. Mais l’alto n’est pas un instrument sur lequel on débute, ou dont on rêve de jouer. En général, on l’attribue à ceux qui ne font pas le poids comme violonistes. Il y a là une stigmatisation.

— Comment ça ?

Il pesait ses mots, comme s’il avait peur qu’un altiste soit en train de l’écouter en cachette.

— Justement parce que ce n’est pas un instrument qu’on donne à celui qu’on s’attend à voir devenir une star dans l’orchestre. On le confie à celui qui est censé rester à l’arrière-plan et jouer les parties d’accompagnement dans le quatuor à cordes – et beaucoup s’en satisfont, mais peut-être pas tous. L’altiste occupe un poste très éloigné du chef d’orchestre et du soliste, et c’est aussi sur son instrument que circulent le plus de blagues.

— Quoi, par exemple ? demanda-t-elle.

Il sourit et lâcha un rire un peu mélancolique.

— J’ai bien heureusement refoulé la plupart d’entre elles. Mais par exemple, quelque chose comme : « Pourquoi les altistes ne jouent-ils jamais à cache-cache ? »

— Oui, pourquoi ?

— « Parce que personne ne va jamais les chercher. » Ou encore : « Quelle est la différence entre une pizza et un alto ? »

— Hein ?

— « Une pizza peut nourrir une famille de quatre personnes. »

Il regarda à nouveau vers le piano.

— Non qu’aucun individu sensé ne prenne ces blagues au sérieux, reprit-il. Mais malgré tout… elles existent, laissent leurs traces, et je pense qu’il a pu se passer beaucoup de choses entre deux personnes comme Latifa et Kabir.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire entre une femme aussi brillante, qui avait un tel talent, et quelqu’un comme Kabir…

— … qui aurait sûrement voulu briller, mais n’y est peut-être pas vraiment arrivé, compléta-t-elle.

— Oui, peut-être, conclut-il avant de sortir chercher deux autres bières à la cuisine.

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