Obscuritas
Chapitre 12
12
Quelqu’un frappa sur son épaule. Vanessa se retourna. C’était Mario Costa, un type connu, une star du foot. Il n’en avait pas moins l’air d’un abruti, soûl et intrusif, et elle en avait assez de tous ces petits mecs bourrés, assez de tous ces gars qui n’arrêtaient pas de la tripoter et de la coller.
— Où elle est passée ? demanda Mario.
— Qui ?
— Micaela.
— Je n’en sais rien. Je ne crois pas qu’elle ait apprécié ta façon de la draguer.
— J’avais un truc à lui dire.
— Tu étais obligé de lui sauter dessus pour ça ?
Il sourit d’un air tellement confus et stupide que, un instant, elle eut pitié de lui et s’approcha d’un pas. Il avait l’air de faire des efforts pour formuler quelque chose d’important.
— Qu’est-ce que tu voulais lui dire ?
— J’allais lui parler du meurtre. Ils ont arrêté un type de quatre-vingts ans ou quelque chose comme ça. Mais ils l’ont relâché.
— Micaela m’en a vaguement parlé.
— Personne ne pouvait croire qu’un petit vieux aurait pu faire ça.
— Ça paraît raisonnable.
— Ou alors ce n’était pas le bon type, je ne sais pas. Mais ce n’était pas ça que je voulais lui dire. Mon père a vu aussi un autre type, plus jeune, mais la police ne le croit pas.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il vient tout juste de s’en souvenir. Tu sais comment il est.
Elle revit Beppe avancer en titubant sur la grand-place de Husby en criant aux gens de s’écarter.
— Je sais, fit-elle.
Mario la supplia du regard.
— Micaela est fâchée, hein ?
— Ça n’a pas dû trop lui plaire, en effet. Tu ne peux pas draguer les filles en te vautrant dessus.
— Mais quoi, euh… je voulais juste causer. Mon paternel est furieux contre eux, qu’ils n’arrivent pas à résoudre ce meurtre, tu peux comprendre ça, hein, et ce type qu’il a vu, il était louche, quoi, débita-t-il d’une voix pâteuse.
Vanessa l’examina d’un peu plus près. Il avait l’air complètement paumé, avec ses yeux plissés et vitreux. Elle se rendit compte que cela faisait longtemps que ce meurtre les tourmentait, tous les deux. D’un autre côté, un contrat en club pro était une assez bonne compensation. Elle lui donna une brève accolade et décida de chercher un endroit plus amusant pour le reste de la soirée. Mais Mario lui saisit alors le bras et annonça qu’il allait engager un détective privé. Il deviendrait sûrement quelqu’un d’assez intéressant dans dix ans, quand il aurait cessé de boire comme un trou. En s’en allant, elle l’entendit lancer :
— Vous viendrez à mon pot de départ, toutes les deux ?
— Bien sûr, répliqua-t-elle. C’est quand ?
— Lundi. Ou mardi, sauf que, putain, je ne me rappelle pas où c’est, répondit-il.
Vanessa se dit que c’étaient là des indications suffisantes et envisagea de s’envoyer quelques shots pour être bourrée, elle aussi.
Mais elle songea à Micaela et préféra d’abord lui écrire un message.
Une fois à l’air libre, Micaela regarda Rekke avec incompréhension. Elle cherchait les traces de quelque chose de terrible, des signes peut-être d’une maladie qui le rongeait de l’intérieur. Mais en cet instant, non loin d’Östermalmstorg, il aurait pu passer simplement pour un homme élégant, n’importe qui, sorti faire une promenade nocturne, et il y avait là quelque chose d’extrêmement choquant. Quelles raisons avait-il de désespérer ?
Il présentait toujours le même visage ciselé aux airs d’aigle, et elle supposa que son manteau était en cachemire. Ses chaussures cirées semblaient cousues main et son chapeau possédait une élégance surannée, un peu excentrique même, comme s’il cherchait à impressionner les gens. Ses gestes avaient la même nonchalance aristocratique qu’elle avait observée à Djursholm, et qui avait éveillé chez elle le désir d’accéder à un monde différent. Mais ses yeux étaient effectivement affolés. Une tempête intérieure y faisait rage.
— Il faut prévenir votre famille, déclara-t-elle.
Il la regarda, désemparé.
— Ma famille ?
— Votre femme, votre frère, votre fille, quelqu’un qui puisse s’occuper de vous.
— Non, non, jamais de la vie.
— Alors je vous conduis aux urgences psychiatriques. Vous avez besoin de soins.
— Je vous en prie, dit-il. Je n’habite pas loin d’ici. Raccompagnez-
moi juste chez moi. Je promets de ne rien faire de stupide.
— Je ne vous fais pas confiance, rétorqua-t-elle.
Il hocha la tête comme s’il comprenait.
— Non, bien sûr, pourquoi me feriez-vous confiance ?
— Donc, vous avez déménagé de Djursholm ?
— Euh… oui, c’est ça.
— J’y suis venue l’été dernier. Vous nous avez aidés au sujet du meurtre de Jamal Kabir.
— Ah oui ?
Cet imbécile ne s’en souvenait même pas ?
— Vous avez retoqué toute notre enquête.
— Je vous demande pardon, murmura-t-il.
— Vous aviez raison – sur tous les points.
— J’en doute.
— Je vous ai admiré, lâcha-t-elle.
Il la fixa de ses yeux bleus inquiets, et peut-être s’y alluma-t-il alors une lueur. Il ébaucha un geste, l’air de vouloir lui caresser la joue du côté de son visage qui hurlait de douleur. Mais il retira sa main d’un air soucieux, comme confronté à un nouveau problème grave.
— Écoutez…
— Oui ? répondit-elle.
— Je me souviens de vos questions.
— Que vous est-il arrivé ?
— Que dire ?
— Quelque chose, par exemple.
— J’ai craqué. J’ai toujours été brisé.
— Donc rien de concret ? Pas de catastrophe ?
— Si seulement, j’aurais bien aimé une catastrophe.
— Comment pouvez-vous dire ça ?
— Les gens comme moi aspirent toujours à une catastrophe, je suppose. Quelque chose d’extérieur qui puisse être en corrélation avec leur état intérieur.
— Putain, ce que vous me décevez.
— Ça me fait de la peine, bien sûr. Mais, s’il vous plaît, ramenez-moi chez moi, si seulement j’arrivais à dormir, peut-être qu’alors…
Elle abdiqua.
— D’accord, je vous raccompagne. Mais si vous essayez encore de vous suicider, je vous tue.
Un changement se produisit alors dans le visage de Rekke. Pas forcément en bien, mais malgré tout le signe qu’il percevait autre chose que la tempête qui paraissait faire rage dans sa tête.
— C’était presque drôle.
— Presque, marmonna-t-elle.
Ils poursuivirent leur chemin. Un temps, il parut chercher quelques mots capables d’alléger l’atmosphère oppressante et troublante. Mais un pas après l’autre, son sang semblait abandonner son corps.
Il était de plus en plus fatigué, sans forces, et le vent soufflait. Il se mit à pleuvoir en bas de Riddargatan. Elle rajusta le chapeau du professeur sur sa tête, et ce fut comme si elle enfonçait sa personne tout entière. Merde, pensa-t-elle. Allez, quoi. Mais ils marchaient lentement, très lentement. Il fallait presque qu’elle le traîne. De temps à autre, elle jetait un œil aux restaurants et boutiques fermés alentour.
— C’est encore loin ?
Il se contenta de grommeler tandis qu’ils continuaient d’avancer dans le quartier, jusqu’à parvenir devant un immeuble jaunâtre en bas de Grevgatan, tourné vers l’eau et Strandvägen. Il s’arrêta sous le porche, une expression confuse dans le regard.
Il tapa des chiffres au hasard sur le digicode. Il semblait avoir oublié la combinaison et finit par presser le bouton de l’interphone au nom de Hansson. Ce fut long. Puis le haut-parleur grésilla et la voix d’une femme mal réveillée se fit entendre.
— Oui, allô ?
— C’est Hans, dit-il. Je n’arrive pas à entrer.
— Mon Dieu. Je descends !
Peu après, une dame se présenta en pantoufles, un manteau noir jeté sur sa chemise de nuit.
Elle avait dans les soixante-cinq ans, une silhouette élancée, de petits yeux nerveux et un menton qui avançait comme un petit promontoire rocheux en bas de son visage. Elle ouvrit la porte et dévisagea Rekke, les mains un peu tremblantes.
— Mon cher. Nous étions si inquiètes. Qu’est-ce que tu as encore fabriqué ?
— Je te raconterai, c’est promis. Mais maintenant, il faut que je dorme, marmonna-t-il en entrant.
La dame se tourna vers Micaela.
— Qu’a-t-il fait ?
— Il a tenté de se suicider, dit-elle. Il a besoin de soins.
La dame se figea un moment, comme pour assimiler ces paroles. Puis elle se mit à rouer de coups le dos et les épaules de Rekke en criant :
— Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu nous faire ça ?
— Je suis désolé. Je suis impossible, répondit-il.
Il ne paraissait même pas remarquer les coups – à part qu’il courbait l’échine – et la dame cessa bientôt de le battre pour se tourner à nouveau vers Micaela.
— Vous l’entendez ? Impossible, voilà ce qu’il dit de lui. Mais savez-vous ce qu’il est, en réalité ? Un génie, et rien d’autre. Il voit les choses.
— Je sais. Je l’ai rencontré…, commença Micaela.
Mais la femme poursuivit :
— Mais comment se comporte-t-il ? Il se détruit et s’enfonce, et ce n’est pas la première fois. À Helsinki…
Elle s’interrompit, semblant penser à tout autre chose.
— Mon Dieu, nous devons le surveiller cette nuit, reprit-elle avec quelque chose de désespéré dans le regard. Il ne faut pas le laisser seul une seconde.
Ensuite, elle secoua davantage encore la tête en marmonnant toute seule, et Micaela se demanda si elle allait supporter cette personne longtemps.
— Je m’occupe de lui, déclara-t-elle. Je suis policière. Je suis habituée aux situations d’urgence.
La femme finit par céder quand, leurs numéros échangés, Micaela lui promit de l’appeler au moindre problème.
Elle les accompagna jusqu’à l’ascenseur puis appuya sur le bouton du sixième étage. Refermant sur eux les portes grillagées, elle lança :
— Mon cher Hans, il ne faut pas, il ne faut pas.
Et toutes sortes d’exhortations qui bientôt ne furent que des appels étouffés tandis que l’ascenseur grimpait lentement vers les étages de l’immeuble.
Rekke n’était pas le seul à être une épave, se dit Micaela. Elle était elle-même tout endolorie, choquée, un sifflement dans les oreilles. Elle avait besoin de s’asseoir. Non, elle avait besoin de s’effondrer dans un lit. Mais elle devait s’occuper de Rekke, et crut d’abord que ça allait bien se passer.
Il semblait à bout de forces, perdu dans le brouillard. Comme un missile à tête chercheuse, il sortit de l’ascenseur et traversa un palier voûté orné de peintures murales jusqu’à une porte, la seule de l’étage, avec le nom Rekke sur la boîte aux lettres. Ils entrèrent alors dans un grand appartement aux rideaux tirés.
Micaela n’avait jamais rien vu de semblable. En avançant, elle découvrit une fenêtre d’atelier de trois ou quatre mètres de haut. Des pièces et des couloirs partaient dans toutes les directions. Aux murs, des tableaux sombres ou aux couleurs éclatantes, avec de larges cadres dorés. Le parquet était couvert de tapis persans. Et, partout, des livres, en pile sur des rayonnages, des tables, à même le sol, mêlés à des rapports en anglais, allemand et français. Les meubles paraissaient disposés au petit bonheur, et devant la grande fenêtre trônait un piano à queue noir, triste et seul. Cet intérieur avait cependant un charme discret qui la captiva.
Soudain, Rekke fila comme une flèche. Elle le rattrapa de justesse et eut tout juste le temps de glisser un pied dans la porte pour l’empêcher de s’enfermer dans une grande salle de bains au sol orné d’une mosaïque orientale. Là, il resta perdu devant le miroir du lavabo, puis ouvrit le placard dissimulé derrière.
— Qu’est-ce que vous fabriquez ? demanda-t-elle.
— Il me faut quelque chose pour dormir.
Elle jeta un coup d’œil sur les étagères : c’était une putain de pharmacie là-dedans, et elle s’y connaissait assez en médicaments pour que ça ne lui dise rien qui vaille.
Le placard était plein à craquer : benzodiazépines, opiacés, Ritaline, morphine et tout le toutim. En le voyant saisir une boîte jaune, elle la lui arracha des mains et le plaqua contre le mur.
— Dites donc…, fit-elle avec agressivité comme si elle avait arrêté un délinquant.
— Oui ?
— Il n’y aura rien pour dormir. Je vais jeter tous ces cachets, jusqu’au dernier, et vous garder à l’œil toute la nuit. Mais je vous préviens, il faudra vous trouver une autre nurse, pigé ?
— Euh… oui… bien sûr. Vous en avez déjà fait plus qu’assez.
Il esquissa un geste vers la poche de son pantalon, comme s’il avait l’intention de lui donner un pourboire, et elle eut envie de lui crier : « Sale gosse de riche pourri gâté ! »
Mais elle garda son calme en s’efforçant d’y voir plus clair. Que faire de ces pilules ? Et des couteaux de cuisine, d’ailleurs, ou des fenêtres qu’on pouvait toujours ouvrir pour sauter dans le vide ? Elle ne savait pas – car c’était certainement comme avec Simón ou n’importe quel crétin autodestructeur : quoi qu’on fasse, ils trouvent moyen de se démolir. Amen.
— Même si j’en suis privé de mon côté, ma nurse – très provisoire – devrait au moins prendre quelques antalgiques. C’est un mauvais coup que vous avez pris, dit-il d’une voix qui sembla un instant presque insouciante.
Micaela n’avait pas l’intention de se laisser abuser. Elle se contenta de demander :
— Où dormez-vous ?
— Je vous montre très volontiers.
Ils traversèrent ensemble plusieurs pièces aux hauteurs sous plafond variables, tantôt encombrées de meubles et de livres, tantôt presque vides – jusqu’à une grande chambre à coucher aux murs bleus.
Un relent d’angoisse lui monta au visage. Le drap-housse du lit était retroussé et vrillé, comme s’il avait essayé d’en essorer la sueur. Des vêtements et d’autres livres encore jonchaient le sol, et sur la table de nuit elle trouva des tasses, des verres et deux boîtes de nitrazépam. Elle les escamota rapidement et les cacha dans une armoire de la pièce voisine. Puis elle rajusta le drap et remit les oreillers en place.
Elle se dirigea alors vers la fenêtre, avec vue sur l’océan de toits, et attrapa un fauteuil de cuir, un modèle anglais classique, posé sous le portrait d’un garçon pâle qui jouait de la flûte dans un autre siècle.
— Vous pouvez m’aider ?
Il hocha la tête, et ils transportèrent ensemble le fauteuil de manière à bloquer l’issue.
— C’est ici que je compte passer la nuit à vous surveiller, dit-elle.
Rekke sourit tristement. Ensuite, il se déshabilla un peu gauchement, et la jeune femme entrevit son corps musclé, qui semblait toujours appartenir à un sportif, un coureur de demi-fond, ce qui l’énerva aussi. Elle l’aurait mieux aimé décrépit et avachi. Mais il était et demeurait visiblement un exemple de splendeur physique. De quoi se plaignait-il ?
— Je ne comprends pas comment j’ai pu être impressionnée par vous, dit-elle.
— Maior e longinquo reverentia, marmonna-t-il comme pour lui-même.
— Hein ?
— « La vénération croît avec la distance. »
Elle y songea une seconde, puis détourna les yeux tandis que Hans Rekke se glissait dans le lit et remontait la couette sur lui, laissant errer ses yeux bleus inquiets par-dessus les toits.
Jonas Beijer se réveilla effrayé par un rêve ou un bruit et resta un instant complètement désorienté. Mais il était bien chez lui, dans Swedenborgsgatan, et à ses côtés sa femme, Linda, dormait sur le ventre en respirant doucement. Il tendit l’oreille en direction de l’appartement. Un des garçons s’était-il réveillé ? Il semblait que non, et la rue était silencieuse. Était-ce déjà le matin ? Il ne se donna pas la peine de vérifier. Les chiffres rouges du réveil digital ne faisaient qu’empirer son malaise, comme le compte à rebours de quelque chose d’horrible et inévitable. Il se retourna dans le lit.
Incapable de se rendormir, il finit par se lever et alla à la cuisine chercher quelque chose à manger. C’était une maudite habitude qu’il avait prise, de se bourrer de friandises la nuit. Ça devait être le travail, supposa-t-il, le stress de toutes les enquêtes en souffrance qui l’attendaient, et avant tout, bien sûr, l’affaire Kabir. Mieux que personne, il savait qu’ils avaient échoué sur ce dossier.
Il arracha l’emballage d’une tablette de chocolat Marabou, qu’il se hâta d’engloutir tout entière. Puis, honteux – plus à cause de l’enquête que du chocolat –, il regagna la chambre en pestant contre ses chefs et contre les Américains à Kaboul. C’était comme s’ils ne voulaient pas comprendre.
Il se blottit dans le lit, aussi loin de sa femme que possible, et bien sûr ne parvint toujours pas à se rendormir. Au contraire, il continua à s’énerver et, assez vite, Micaela apparut dans ses pensées. Il avait l’habitude de penser à elle pendant ses nuits d’insomnie, et il fut tenté de l’appeler pour lui proposer de se voir. Mais ce serait de la folie.
Sa tête la brûlait à l’extérieur et à l’intérieur, et la jeune femme revivait sans cesse l’instant où elle s’était précipitée sur le quai. Elle se revoyait voler vers Rekke, se demandant si elle n’avait pas alors déjà deviné que c’était lui. Mais cela n’avait pas d’importance, n’est-ce pas ? Après toutes ses vaines tentatives de prise de contact, voilà qu’elle se retrouvait ici, chez lui, dans sa chambre à coucher, dans des circonstances qu’elle n’aurait pu imaginer.
Micaela tendit l’oreille pour écouter sa respiration. Lourde et saccadée. Il était visiblement loin de dormir.
— Ça va ?
— Que dire ? grommela-t-il. J’aurais besoin de mes drogues, de mes anesthésiques. Mais je suppose que j’ai épuisé mon droit de me plaindre. J’ai pris note que ma nurse est sévère, ajouta-t-il d’un ton presque ironique – ce qui devait être bon signe malgré tout, songea-t-elle.
— Vous avez l’air mieux.
— Je ne sais pas. Mais je suppose que la proximité de la mort peut nous redonner un peu le goût de vivre.
— Comment avez-vous pu être aussi stupide ?
— J’imagine que c’est impossible à expliquer.
— Vous pourriez peut-être essayer.
Ses yeux brillèrent dans le noir et elle eut l’impression qu’il rentrait en lui-même, cherchait ses mots.
— Disons que la dépression a ses phases. Pendant un temps, elle se contente de ronronner dans les veines, un demi-ton trop bas, et vous enferme hors du monde. Toutes les voix et les rires qu’on entend de l’autre côté n’existent que comme un rappel de ce dont on est désormais incapable, et c’est déjà assez dur. Mais, lentement, la dépression se réaccorde et monte le volume. Elle se met à hurler sa note rouge, insupportable, et on finit par atteindre un point où on ne veut plus continuer.
— Et vous en étiez là.
— Oui. Mais là, quelqu’un est arrivé en volant à travers les airs, et j’espère bientôt pouvoir vous en remercier, et même le faire sincèrement.
— Ce n’est pas la peine, dit-elle.
— Oh si, c’est la peine. Ce n’était pas rien.
— Vous souvenez-vous de notre visite chez vous ?
— Oui, je m’en souviens.
— Mon chef s’appelait Fransson. Vous avez tout de suite vu qu’il s’était entraîné au tir ce matin-là.
— J’imagine voir des choses dans mes phases maniaques. La plupart du temps, ce sont des inventions de mon cerveau, des idioties.
— Sauf que vous aviez raison.
— Possible. Mais il était peut-être comme un livre ouvert, non ?
— Je ne sais pas, dit-elle.
Rekke se redressa dans son lit, ramena la couette autour de son corps et la regarda de ses yeux inquiets, qui semblaient un peu plus clairs à présent.
— Il avait…, commença-t-il.
— Oui ?
— … un cal rouge entre le pouce et l’index, laissé par la détente et le pontet. Il se mettait la main sous l’aisselle, étendait la paume et repliait les doigts en force. Un exercice classique que devait lui avoir montré un kiné.
— Ce qui signifie ?
— Qu’il souffrait d’épicondylite, une douleur au coude courante dans les sports à forte contrainte statique, qui s’aggrave de façon aiguë lors des entraînements. Vu sa corpulence, il était peu vraisemblable qu’il ait joué au tennis. En revanche, il avait dans les yeux l’éclat habituel des personnes qui viennent de chasser.
— Vous saviez aussi que la couronne de sa montre allait tomber.
— Ah oui ?
— Il avait une IWC Schaffhausen, vous l’avez complimenté à ce sujet.
— C’est vrai. Mais c’était évident, non ? Il y avait du jeu entre le boîtier et la couronne, et on voyait aux rayures que la montre avait reçu un choc. Et puis il n’arrêtait pas de la remonter n’importe comment – comme s’il transférait toutes ses névroses refoulées sur cette malheureuse couronne. Ça ne pouvait que mal finir.
— Vous devez bien comprendre qu’il est assez remarquable de faire ce genre d’observations d’un simple coup d’œil.
— En fait, non.
— Vous disiez que vous étiez en phase maniaque ?
— Ma femme le pensait, en tout cas. Et en effet, je me suis crashé peu de temps après lors d’une conférence à Stanford.
— Crashé ?
— J’ai passé les bornes, perdu les pédales. J’ai descendu plusieurs études que tous les autres encensaient. J’ai donné des conseils que personne ne me demandait, tiré des conclusions que personne ne voulait entendre. Puis j’ai cru percer à jour un baratin classé top secret qu’on m’avait envoyé, et un matin, à mon réveil, tout m’est revenu à la figure. La manie a été remplacée par le mépris de soi. Je n’ai presque plus quitté mon lit.
— C’est pour ça que vous n’avez jamais répondu à mes mails et mes appels ?
— Je suppose. Je vous en demande pardon.
— Pourtant vous aviez l’air d’aller bien quelques mois plus tard.
— Vraiment ?
— Je vous ai aperçu au Sturehof avec Kleeberger.
— Je ne peux pas croire que j’allais mieux pour autant.
— Vous aviez l’air plus ennuyé qu’effondré.
— L’imbécillité de Kleeberger a peut-être redonné un peu d’éclat à ma vie. C’est le cadeau que nous font les médiocres.
— Est-ce que vous mesurez à quel point vous me provoquez ?
— Sans doute pas vraiment.
— Vous êtes là, une épave, et vous congédiez comme un putain de roi la star la plus brillante du gouvernement.
— C’est si terrible que ça ?
— Pour moi, oui. Vous n’avez pas idée de tout ce que vous avez eu gratuitement.
— Probablement pas.
— Bon. Dormez, maintenant.
— Je vous ai aussi observée, ce jour-là, à la villa.
— Et qu’avez-vous vu ?
— J’ai vu du talent – et de l’autocensure.
— Je n’ai jamais entendu pire connerie.
— Oui, peut-être. Mais j’ai aussi vu quelque chose de sombre, prometteur.
— En quoi ?
— Ça n’était pas tourné vers l’intérieur, comme chez moi. Je me suis dit que vous pourriez l’utiliser pour quelque chose de bien.
— Comme quoi ?
— Pour vous libérer.
— De quoi ?
— Du filet qui nous emprisonne et veut nous ramener à terre.
— À l’instant, vous étiez si intelligent.
— Et maintenant, je suis un abruti ?
— Oui.
— Vous avez sûrement raison.
— Bonne nuit, alors.
— Bonne nuit, Micaela.
— Vous vous rappelez mon nom.
— Apparemment.
Elle était persuadée qu’elle n’allait pas fermer l’œil de la nuit. À plusieurs reprises, elle fut prise d’une vive envie de lui parler à nouveau. Mais elle constata à sa respiration qu’il s’était endormi et elle resta longtemps ainsi dans le fauteuil tandis que le matin pointait au-dehors, avec le bruit de la circulation sur Strandvägen. À un moment, elle se faufila aux toilettes. Tout le côté droit de son visage avait enflé. On aurait dit le résultat d’un terrible passage à tabac, et elle fut saisie devant le miroir d’un sentiment d’irréalité.
— Je suis chez Hans Rekke, prononça-t-elle à haute voix sans bien savoir pourquoi.
La situation dans son ensemble lui semblait inconcevable. C’était comme si elle était entrée dans un lieu interdit que personne n’aurait dû voir, et ce n’est que lentement qu’elle regagna la chambre où elle se blottit dans le fauteuil de cuir, les bras autour des jambes. Elle entendait au loin le tic-tac d’une horloge et songea non seulement à Rekke, mais aussi à sa femme. Qu’était-elle devenue ? Et la villa ? Et quel était donc cet endroit ?
Elle dut s’endormir peu après et ne remarqua rien quand Rekke l’enjamba en passant par-dessus les accoudoirs pour gagner le reste de l’appartement. Elle se réveilla peu après avec un sentiment de catastrophe. Tout l’appartement grondait. Elle crut qu’on les attaquait.
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