Obscuritas
Chapitre 4
4
Samedi, jour de leur visite au professeur Rekke, il n’y avait pour une fois rien dans le journal au sujet du meurtre, pas même un éditorial sur la violence dans le milieu du foot, ou le harcèlement des arbitres ou des enfants, pas une ligne.
Elle n’avait donc lu que les nouvelles de l’étranger, comme le faisait jadis son père : rien de neuf en Irak, la guerre était officiellement finie, même si, dans les faits, c’était loin d’être le cas. Des attentats-suicides se produisaient chaque jour. La démocratie occidentale ne semblait pas prête à éclore d’elle-même au milieu des ruines.
Le soleil brillait à nouveau sur la place centrale de Kista. Micaela s’était levée de table et se dirigeait vers sa garde-robe quand son téléphone sonna. C’était Vanessa, sa meilleure amie : comme on était samedi matin, Micaela paria qu’elle allait avoir droit à un compte rendu de sa vie de fêtarde, ce qui ne manqua pas – une longue histoire tortueuse au sujet d’un « vrai pot de colle suédois » qui avait essayé de coucher avec elle dans le bus du retour.
— Je rêve, dit-elle.
— Mais c’est la vérité.
Quand elles eurent raccroché, Micaela émit un petit rire, sans pour autant trouver particulièrement drôle cette variante d’une histoire qu’elle avait déjà entendue cent fois.
Elle ouvrit son armoire, étala ses robes et ses jupes sur le lit et résista à la tentation de rappeler Vanessa pour lui demander conseil. Elle opta pour quelque chose d’à la fois habillé et décontracté : une jupe noire, un T-shirt rouge et une veste en jean, qui était peut-être trop petite et se tendait sur sa poitrine mais qu’elle aimait bien, sans oublier ses baskets blanches.
Une fois dans le métro, elle se surprit à brûler d’impatience. Il s’agissait après tout d’une mission qui sortait de l’ordinaire, et ce professeur avait demandé expressément à la voir, en tout cas d’après ce qu’on lui avait rapporté. C’était quelque chose, quand même. Tandis que sa rame dépassait Kista, Hallonbergen et Näckrosen, elle réfléchit à ce qu’elle devait réellement dire à ses collègues et, en descendant à Solna Centre, une légère effervescence lui chatouillait tout le corps. Mais dès le parking, tout retomba, et il ne fallut pour cela qu’un seul regard : celui de Lasse Sandberg, dont les yeux mi-clos et inquisiteurs descendaient toujours avec insistance vers ses hanches.
— Regardez, Vargas veut vamper le professeur.
— J’ai pensé que…, commença-t-elle.
— Elle avait peut-être un match à l’extérieur hier soir, glissa Fransson.
— Pas facile d’avoir le temps de se changer d’un coup à l’autre, reprit Sandberg.
Micaela ne s’abaissa pas à répondre, préférant aller s’asseoir à l’arrière de la Volvo 745 de Fransson, à côté de Jonas Beijer qui lui adressa un regard compatissant. Elle fixa ses ongles et se demanda si elle avait bien fait de les vernir. Quand elle releva la tête, le soleil l’éblouit.
C’était une chaude journée sans un nuage, et il ne faisait pas beaucoup plus frais dans la voiture. L’air conditionné devait être défectueux : il se contentait de brasser la moiteur de l’habitacle en ronronnant, et les gars, très vite en sueur, se mirent à chahuter. Fransson raconta qu’il s’était fait mal lors d’une séance au stand de tir d’Hagalundshallen, dans la matinée.
— On aurait dit que toute ma main avait pris feu.
Comme d’habitude, il dirigeait la conversation et, faute de mieux, Micaela observa comment Beijer et Sandberg changeaient de ton d’une seconde à l’autre. Si Fransson geignait, ils geignaient aussi et, s’il riait, ils ricanaient avec lui. Mais rien ne les faisait davantage s’esclaffer que de s’acharner de concert sur leur bête noire commune, le divisionnaire Falkegren. Dingue, d’être débile à ce point et de porter ces chaussures avec ces glands ridicules – c’était bien comme ça que ça s’appelait, non ?
Micaela finit par en avoir assez. Elle chercha désespérément des mots, n’importe lesquels, qui ne soient pas galvaudés à force d’être trop employés. Mais ils s’engagèrent alors dans Djursholm, parmi les grandes villas cossues, et elle se perdit dans des pensées bien différentes.
Djursholm se situait à l’autre extrémité de la ligne de métro. Les gens d’ici étaient nés avec une cuillère en argent dans la bouche, tandis que chez eux, à Husby, il y avait surtout des éclats d’obus, les décombres de vies brisées loin d’ici. C’était Simón qui lui avait mis cette image en tête.
— Je n’ai pas besoin de lire dans les journaux ce qui se passe dans le monde. Je le vois chez mes voisins, lui avait-il affirmé une fois – sans doute parce qu’il ne lisait jamais de journaux, ni quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.
Mais sur ce point, il avait raison. Si une guerre ou une révolution se produisaient quelque part dans le monde, les victimes affluaient à Husby. Les réfugiés arrivaient en emportant un petit bout de conflit avec eux, et, durant toute leur enfance, ils avaient appris à vivre avec ces séquelles.
— On n’est pas allés trop loin ? demanda-t-elle.
— Du calme, du calme, mon petit, ce n’est pas vraiment mon quartier par ici, mais ça devrait être dans le coin, répondit Fransson.
Ils roulèrent vers la mer, jusqu’à une haute grille équipée d’une caméra et d’un interphone où ils dirent quelques mots avant d’entrer dans une vaste cour décorée d’une fontaine, devant une villa excessivement luxueuse, en pierre ocre, avec de grandes fenêtres donnant sur l’eau.
On accédait à la maison par un perron en pierre blanche. Sur la terrasse les attendait une femme vêtue d’un pantalon de coton blanc et d’un chemisier bleu qui flottait au vent. Elle devait avoir entre trente-cinq et quarante ans. Rousse, les joues constellées de taches de rousseur, elle possédait un corps élancé et souple qui semblait étrangement léger sous le soleil : tous se sentirent empâtés et lourds en se dirigeant vers elle. Mais le plus frappant était sa beauté. Celle-ci était telle qu’ils se recroquevillèrent imperceptiblement, et elle n’arrangea rien en les accueillant avec l’amabilité la plus raffinée.
Son avantage ne s’en trouva que renforcé. Micaela tira nerveusement sur sa jupe tout en s’abritant derrière Fransson, qui d’habitude ne faisait de manières avec personne, mais paraissait à présent perdu, lui aussi, surtout quand ils découvrirent l’intérieur de la maison – que dire ?
Falkegren, avec ses costumes et ses mocassins à glands, c’était déjà quelque chose. Mais là, ça dépassait l’entendement. D’immenses tableaux pendaient aux murs, la hauteur sous plafond était vertigineuse et il ne se trouvait pas un seul meuble ou vase qui ne respire le style ou la classe. Dans une pièce voisine, on entendait le son fragile et mélodieux d’un violon. Micaela en fut saisie. Pourtant, la femme – qui s’était présentée comme Lovisa Rekke – sembla simplement embarrassée. Elle eut un sourire d’excuse.
— Mon Dieu, je lui avais pourtant dit d’arrêter. Julia, appela-t-elle, ça suffit maintenant !
Le violon se tut, puis une fille de peut-être dix-sept ou dix-huit ans entra par la porte de gauche. Bien entendu, elle n’avait rien à envier à sa mère – si mignonne que c’en était ridicule, avec ses cheveux bouclés et ses yeux bleu clair.
— Désolée, maman, j’avais oublié.
Pour Micaela, ce fut la goutte d’eau. Cette fille ravissante s’excusait d’avoir joué une musique qui les avait tous laissés bouche bée, et le pire fut qu’aucun d’entre eux n’eut l’à-propos de dire : « Mais non, pensez-vous, c’était très beau. » Ils restèrent tous interdits, et ce fut Julia qui prit l’initiative de tendre la main :
— Enchantée.
Après coup, Micaela ne put se rappeler meilleur exemple d’humiliation de classe. Avec son aisance mondaine, une ado les avait transformés en un troupeau de moutons égarés, ce qui lui donna envie de briser un vase ou de déchirer un tableau. Mais ce n’était pas tout. Elle se mit à songer aux articles scientifiques de Rekke. Elle les avait parcourus pendant la semaine et n’y avait pas trouvé la moindre trace d’une collaboration avec la police, comme l’avait assuré Falkegren, ni même un quelconque signe prouvant qu’il s’intéressait en quoi que ce soit aux crimes violents.
Rekke traitait plutôt des erreurs de raisonnement, des tours que nous jouait notre cerveau à cause d’opinions préconçues et de fausses représentations. Fransson avait sans doute dit vrai en affirmant qu’il s’agissait principalement de théories tirées par les cheveux et d’esbroufe intellectuelle. Pourtant, elle y avait trouvé quelque chose qui lui parlait : une clarté, une acuité qui lui avaient manqué jusque-là.
— Où est-il ? demanda Fransson, irrité.
— Bonne question, répondit Lovisa Rekke. Il a dû trouver le moyen d’être occupé à autre chose.
— Nous n’avons pas toute la journée.
— Bien sûr, je comprends. Je vous prie de m’excuser. Je monte le chercher sur-le-champ. Asseyez-vous en attendant, ajouta-t-elle en leur indiquant un ensemble de fauteuils blancs à côté d’une statue en bronze figurant une jeune fille inclinée d’un air soumis.
Ils s’y installèrent et attendirent.
Peut-être pas si longtemps, mais ce qui parut à Micaela une petite éternité. Quand l’épouse redescendit s’excuser et les laissa à nouveau seuls, il devint clair que cette attente et cet intérieur troublaient également les autres.
Eux aussi, à leur corps défendant, étaient saisis d’impatience. Même Fransson s’y mit, tripotant nerveusement sa montre, une IWC Schaffhausen héritée de son frère et dont il avait l’habitude de dire qu’elle était largement au-dessus de ses moyens.
— Ça vaut peut-être le coup d’écouter le professeur, après tout, lança-t-il.
Ce fut à peu près à ce moment qu’ils entendirent des pas dévaler l’escalier circulaire et virent Hans Rekke accourir vers eux, tel un sprinteur fébrile.
OceanofPDF.com