Obscuritas

David Lagercrantz · Chapitre 31 sur 38

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Obscuritas

Chapitre 31

31

 

 

Viktor Malikov venait tout juste de s’asseoir pour préparer son cours quand Sacha Belinski frappa à sa porte. Mon Dieu, pensa-t-il, quelle épave ! Si, hier, il lui avait donné l’impression d’un homme relativement en forme, Sacha avait à présent triste mine. Il était pâle et tremblant, ses poches sous les yeux, qui depuis longtemps déjà n’étaient pas très flatteuses, semblaient gonflées et maladives.

— Quelque chose t’est revenu ? demanda Viktor en le faisant asseoir à côté de lui.

Le haut du corps de Sacha frémit quand il s’affala sur le siège. Il essuya son cou en sueur.

— Je crois que oui, dit-il. Tu sais…

Il ôta ses lunettes et les astiqua avec un mouchoir.

— Je me suis souvent demandé pourquoi Latifa énervait tellement les gens.

— Ce n’est pas si difficile à comprendre, au fond, répliqua Viktor en laissant Sacha reprendre un peu haleine.

— Non, sans doute pas. Elle était si douée et si belle que les gens étaient obligés de la rabaisser pour la supporter. Mais il y avait aussi autre chose. Elle brillait, il y avait une sorte de passion, je crois, qui imprégnait toute sa personnalité. Mais il lui arrivait également de s’éteindre, comme si elle perdait tout intérêt pour toi ou le monde. Et quand ça arrivait, ça faisait mal.

— Où veux-tu en venir ?

Sacha le regarda, l’air un peu confus.

— Je ne sais pas bien. Mais nous avons eu un étudiant pendant une courte période, dans les années 1980. Exactement comme Latifa, il était venu grâce aux échanges culturels et à l’action d’Elena Drugov à Kaboul.

— D’accord, fit Viktor, soudain attentif.

— Quelque chose s’était passé entre Latifa et lui, c’était ce que je voulais te dire. Ils avaient tous deux un lien, une romance, je suppose. Elle le regardait d’une façon qui me rendait presque jaloux. Que trouvait-elle à ce type ? Qu’est-ce que c’était que ce gandin ? Je l’ai fait jouer lors d’une masterclass, après quoi j’ai eu mauvaise conscience. Il était complètement dépassé par la situation. Le pauvre garçon s’est complètement refermé. C’était affreux. Il a joué la Fantaisie chromatique de Bach – et après ça…

— Latifa ne l’a plus regardé de la même façon.

— Non qu’elle soit devenue méchante, ou qu’elle l’ait ignoré. Mais on la sentait embarrassée en sa compagnie, et lui, de son côté, l’évitait et ne l’observait que de loin, avec quelque chose de noir dans le regard.

— Et tu crois que c’est le même type que sur les photos envoyées par Rekke, lança Viktor.

Sacha repensa à cet homme et à son impression d’avoir vu quelque chose de tragique ou de triste sur son visage.

— Je me le suis imaginé, répondit-il. Tu comprends, quelques jours plus tard, ce garçon est venu me voir. Il était à la fois timide et brusque, et m’a expliqué qu’il m’avait vu à la télévision dans les années 1970.

— Nous t’avons tous vu à la télévision dans les années 1970, Sacha. Tu étais le grand excentrique échevelé.

— Ah, quelle époque, dit-il en passant la main sur son crâne clairsemé. Mais pour ce jeune homme, j’étais apparemment très important. Il m’a déclaré que c’était à cause de moi qu’il voulait devenir chef d’orchestre, et pas seulement ça. Il avait bouleversé tout le cours de sa vie après m’avoir regardé à la télé diriger la 2 e de Rachmaninov à Londres. D’une certaine façon, ça a été pour lui un événement décisif. J’aurais presque voulu m’excuser. Mais il a continué sur sa lancée, en m’expliquant qu’il avait travaillé sans compter. « J’ai une âme de chef, m’a-t-il assuré, un chef. » Ça, je m’en souviens tout particulièrement. Le gamin perdu, fourvoyé, que tout le monde évitait, et qui criait à tous les vents qu’il était un chef.

— Comment as-tu réagi ? demanda Viktor.

— Je lui ai fait des promesses du bout des lèvres, je suppose. De mettre sur pied un petit ensemble, qu’il puisse diriger. Quelque chose dans ce goût-là. Mais évidemment, rien ne s’est fait. J’ai commencé moi aussi à l’éviter, et je l’aurais sûrement oublié si je ne l’avais pas revu une dernière fois.

— Que s’est-il passé ?

— J’étais resté tard au conservatoire, j’allais rentrer chez moi quand j’ai entendu une bagarre devant la porte d’entrée du bâtiment. Je me suis précipité et je l’ai trouvé là, en bas des marches. Il était ivre et sale, le front en sang, et nous étions nombreux à venir essayer de l’aider. Mais en reprenant connaissance, il s’est dégagé et nous a regardés avec des yeux que je n’oublierai jamais. On aurait dit un exclu, une personne qui avait perdu un combat terrible et décisif, et nous avons tous instinctivement senti qu’il fallait le laisser tranquille. Peu après, il est rentré chez lui.

— En Afghanistan ?

— Ou au Pakistan, je ne me souviens pas bien, dit Belinski.

Il sembla un instant abandonné et seul lui aussi, comme s’il s’identifiait à ce pauvre garçon.

 

Micaela rejoignit Rekke, qui était à présent assis sur le canapé près du piano, les mains à nouveau croisées sur la poitrine. Il n’avait pas l’air au mieux et avait presque vidé la bouteille de vin. Cependant il paraissait plongé dans une concentration profonde et tourmentée.

— Que faites-vous ? demanda-t-elle.

Il n’entendait visiblement pas, demeurant immobile à marmonner tout seul.

— Que faites-vous ? répéta-t-elle.

— Euh… pardon. J’essaie d’y voir clair.

— Et ça marche ?

Il se tourna vers elle et sourit.

— Peut-être.

— Ça semble prometteur.

— Mais j’ai aussi pensé à votre père.

Allait-elle lui demander de fermer sa gueule ?

— Vous aviez onze ans, n’est-ce pas ? poursuivit-il.

Ou allait-elle juste retourner devant son ordinateur ? Mais, en fin de compte, Micaela resta et s’assit sur le canapé.

— Et vous étiez proches ?

— Oui, répondit-elle.

— J’ai lu qu’il était resté sourd après avoir été torturé au Chili. Vous parliez la langue des signes ?

— On s’écrivait des mots, dit-elle.

Rekke hocha la tête. Au fond, il n’avait pas du tout l’air critique. Pourtant, elle se sentit obligée de défendre ces mots, qui étaient toute son enfance.

— C’était compliqué. Mais ça nous obligeait à réfléchir.

— Je comprends.

Elle voulut ajouter quelque chose, malgré tout.

— Parfois, c’était trop lent, et il lisait sur mes lèvres et parlait lui-même d’une voix qui était trop aiguë ou trop grave. Mais le plus souvent, il écrivait.

— Parce que cela lui semblait plus digne.

— Parce que c’était une personne de l’écrit, reprit-elle en pensant à Simón.

Simón n’avait jamais aimé ces mots. Il était trop agité et dyslexique et, tout comme leur mère, il préférait les images aux écrits, ce qui avait sûrement joué un rôle.

— Quel genre de choses pouvait-il noter ? demanda Rekke.

— Des plaisanteries, des remarques sur la vie quotidienne, des compliments, de petites devinettes, n’importe quoi. Mais c’était toujours très politique. « Le monde est injuste. Mais c’est notre devoir d’y remédier », tout ça.

— Un chouette papa, on dirait.

— Oui. Mais le dernier automne et l’hiver, il lui est arrivé quelque chose, continua-t-elle. Peut-être la même chose que vous. On l’a vu s’éteindre, devenir muet, et les mots qu’il écrivait avaient cessé d’être amusants. Sans doute était-ce aussi lié à la saison. Il faisait moins vingt cette année-là, beaucoup de vent, et il veillait souvent à la cuisine avec des livres dont je me demande s’il les lisait seulement. Une de ces nuits, ou plutôt au petit matin, mon frère Simón a débarqué à la maison complètement bourré et shooté. Ils ont commencé à se disputer. J’ai été réveillée par leurs cris. Mais j’ai été assez stupide pour rester au lit, en me disant que Lucas allait les calmer.

— Donc, Lucas s’est levé.

— Il a accouru à la cuisine. À l’époque, c’était déjà comme s’il avait repris les rênes. Je l’ai entendu crier : « Maintenant, bordel, vous allez vous calmer et nous laisser dormir ! »

— Que s’est-il passé ?

— Je ne sais pas, répondit-elle. Le silence s’est fait, et j’ai dû me rendormir. Quand je me suis à nouveau réveillée, il faisait plus froid, le vent entrait par la porte ouverte. Je me suis levée, et j’ai trouvé Lucas et Simón dehors, sur la coursive. J’ai fixé leurs dos, compris qu’ils regardaient quelque chose en bas. Je tremblais de froid. Lucas s’est retourné en me disant de retourner me coucher, mais il fallait que je voie. Je me suis penchée, et il était là, face contre terre, les bras étendus. Ses mains bougeaient encore, comme s’il essayait d’agripper quelque chose ou croyait être encore en train de tomber, et c’est à ce moment que maman a traversé la cour en courant, pieds nus dans sa chemise de nuit, en criant : « Non, non ! » Papa est mort dans l’après-midi, à l’hôpital Karolinska.

Rekke posa sa main sur la sienne.

— Et cela a été classé comme un suicide ?

— Il n’y avait aucune autre explication. Simón et Lucas étaient allés se coucher après la dispute, et on savait qu’il était gravement déprimé. Son altercation avec mes frères a été considérée comme un facteur déclenchant.

Rekke sembla réfléchir et, un instant, elle craignit qu’il n’énonce une de ces fulgurances, qui viendrait renverser toutes ses convictions. Mais elle se faisait des idées.

— Je compatis, dit-il.

Ils restèrent ensuite silencieux, et elle laissa vagabonder ses pensées. Sa conversation avec la vieille dame de Mirpur lui revint, mais à présent plus comme un échange idiot et embarrassant. C’était la voix nerveuse et un peu nasale de cette femme qui la tracassait, et elle regarda Rekke, qui se tenait l’épaule d’une main légèrement crispée.

— J’ai une question.

— J’écoute.

— Si je lâchais quelque chose, n’importe quoi. Quelque chose à quoi vous ne vous attendez vraiment pas. Comme…

Elle chercha un exemple.

— Avez-vous fait du patinage artistique en Russie ? Que répondriez-vous ?

— Je commencerais aussitôt à parler de mes fantastiques pirouettes.

— Je veux dire, comment répondraient les gens normaux ?

— Je suppose que la plupart diraient : « Pourquoi diable cette question ? »

— Exactement, fit-elle. Exactement.

Il la regarda avec curiosité, et elle songea à ce que cette conversation téléphonique avait eu d’un peu inconfortable, comme si cette femme cherchait sans arrêt à raccrocher.

— Qu’avez-vous trouvé ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas bien. Mais il faut que je passe un autre coup de téléphone.

Il hocha la tête, et elle regagna la pièce où se trouvait son ordinateur. Par la suite, Micaela devait se souvenir combien de temps elle était juste restée là, immobile, à respirer. Puis elle sortit son téléphone et composa à nouveau le numéro. Cette fois, la femme répondit aussitôt, comme si elle avait attendu cet appel.

— C’est à nouveau moi, de la police suédoise.

— J’entends ça, dit la femme.

— Nous parlions de votre mari, tout à l’heure, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et il n’a jamais eu affaire au club de foot de la ville, le FC Mirpur AJK ?

— Non.

— Mais un autre Hassan Barozai, oui.

Le silence se fit au bout du fil, et Micaela entendit une respiration lourde ainsi qu’une sorte de tapotis, peut-être des doigts qui tambourinaient.

— Notre fils a joué dans cette équipe, petit garçon.

Micaela inspira à fond.

— Vraiment ?

— Puis il les a entraînés, aussi. Il était une figure importante.

— Je comprends, répliqua Micaela. Lui arrivait-il aussi d’arbitrer ?

— Parfois, oui.

Micaela sentit monter une certaine excitation mais fit de son mieux pour que ça ne s’entende pas.

— S’intéressait-il aussi à la musique classique occidentale ?

Nouveau silence.

— Il jouait du violon, finit par dire la femme. Il était très doué, c’est chez nos anciens voisins et employeurs, la famille Lumley, qu’il avait appris. Mais, plus tard dans sa vie, il a pris ses distances avec ça.

— Pourquoi cela ?

La femme hésita, comme si elle ne savait pas quoi répondre.

— Il est devenu comme son père.

— Il a commencé à considérer la musique comme impie ?

— Il estimait que ça blessait Allah et son prophète, la paix soit avec lui. Ce n’était pas un temps pour la joie, disait-il, mais pour la peine et le sérieux.

Micaela digéra ces paroles. Elle se concentra pour trouver les bons mots et ne pas ruiner cette fragile ouverture.

— C’était la seule raison ?

— En faut-il davantage ?

— Peut-être pas. Mais il y a parfois un élément déclencheur.

La femme se tut à nouveau.

— Ils l’ont traité injustement.

— Qui l’a traité injustement ?

— Les communistes. Ils persécutaient les musulmans et s’opposaient à Allah.

— Je n’en doute pas, rétorqua-t-elle. Votre fils est-il allé à Moscou ?

— Très brièvement mais, quand il est revenu, c’était une autre personne. Nous avons remercié Allah.

— Je comprends. Où est votre fils, à présent ?

Micaela entendit à nouveau la lourde respiration dans l’écouteur.

— Il est retourné en Afghanistan.

— L’Afghanistan des talibans ?

— Oui, dit la femme. Mais il n’avait rien à voir avec les terroristes. Il était très attentionné. Il répandait la joie autour de lui.

— À travers son football ?

— Oui, entre autres.

— Est-il mort en Afghanistan ?

— Oui, répondit la femme.

— Pardon de demander ça, poursuivit Micaela, mais… avez-vous jamais récupéré un corps à enterrer ?

Son interlocutrice garda le silence. On n’entendait plus que sa respiration, et la jeune policière se demanda si ce serait à elle de lui annoncer que son fils n’était pas mort en Afghanistan, mais très loin de là, à Stockholm.

— A-t-il été porté disparu ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit la femme. Mais l’été dernier, l’ambassade américaine nous a informés qu’il n’y avait plus d’espoir. Pourtant, on voudrait bien…

Elle n’acheva pas sa phrase.

— Qui a appelé, de l’ambassade ?

— Il faut que je parle avec mon mari.

Micaela inspira à fond.

— Je comprends, et je pourrai vous rappeler ultérieurement. Mais puis-je vous poser une dernière question ?

— Une dernière.

— De qui votre fils était-il proche, à Mirpur ? Qui saurait plus précisément pourquoi il se sentait injustement traité ?

— Mme Mariam Bukhari, sa professeure de violon. Il l’adorait, comme nous tous. Mon fils était quelqu’un de bien. Il n’aurait jamais fait de mal à personne.

— Est-ce que quelqu’un a dit ça ?

— Il faut que je raccroche.

— Non, attendez.

La femme raccrocha, et Micaela constata qu’elle n’avait pas obtenu d’identification formelle. Elle aurait dû l’interroger au sujet du grain de beauté sur la cuisse de Kabir, ou lui envoyer une photo. Mais elle ne voulait pas appeler une troisième fois, et au fond ce n’était pas nécessaire. Jamal Kabir et Hassan Barozai de Mirpur devaient être la même personne. Il y avait bien trop de coïncidences, et cela signifiait… Quoi ? Beaucoup de choses, évidemment. C’était une importante percée, forcément, et son corps tout entier la pressait de gagner le séjour pour l’annoncer à Rekke sur-le-champ. Mais elle n’alla pas bien loin.

On sonna à la porte, et elle sursauta, effrayée.

 

À l’ambassade, en écoutant l’appel de Micaela, Charles Bruckner se dit : Voilà, tout mon avantage vient de partir en fumée. En tout cas, en grande partie. Il ne restait plus désormais à Rekke et à sa Vargas qu’à découvrir ce qui unissait Barozai et Gamal Zakaria. Mais ce serait vite fait, supposa-t-il.

C’était un lien difficile à manquer, sauf que – et c’était embarrassant – ses propres connaissances ne s’étendaient pas beaucoup plus loin, pour la simple raison qu’il restait des questions auxquelles même la torture n’avait pas apporté de réponses.

Barozai avait tout de suite, et comme animé par un esprit de vengeance, raconté tout ce qu’il savait de Zakaria et de sa clique. Mais s’agissant de ses propres crimes, il y avait là quelque chose d’indicible que même la souffrance physique n’avait pas pu lui arracher. Aussi Charles ne savait-il pas si c’était Barozai qui avait abattu Latifa Sarwani, ni même dans quelle mesure il était impliqué dans la guerre contre la musique qui avait fait rage avec une telle obscure folie à l’automne 1997.

D’un autre côté, il s’en fichait, au fond, autant qu’il se fichait de sa pauvre mère à Mirpur. C’était lui qui l’avait appelée pour lui dire que son fils était mort – vu qu’ils avaient retrouvé son ADN après un attentat à Kaboul et que de ce fait il n’y avait pas de corps à enterrer. Il s’en était occupé l’été précédent afin d’éviter les questions inutiles : sa mission était avant tout de colmater les brèches et de s’assurer qu’il n’y ait aucune fuite. C’était pour cette même raison qu’il avait réuni une bande qui allait intervenir dans l’appartement de Rekke ce soir ou demain matin.

Mais pour le moment, Charles patientait, même si c’était de plus en plus difficile. Comme une démangeaison intérieure, il imaginait sans cesse que Rekke allait inventer quelque chose d’inattendu, qui chamboulerait tout. Dans le couloir, il entendit des pas qui approchaient et se leva en se demandant s’il aurait dû informer Magnus, qui se rendait chez son frère, au sujet de cette maudite Vargas. Mais il ne voulait pas révéler à quel point ils suivaient de près l’évolution de la situation. Il se contenta donc de sortir à la rencontre de Henry Lamar, qui était aussi impatient que lui d’intervenir.

 

Micaela entendit Rekke dire bonjour et souhaiter la bienvenue. Un homme répondit :

— Merci. Tu as bu ?

— J’essaie de soulager quelques soucis d’abstinence, répliqua Rekke.

Il y avait entre les deux hommes un ton familier, taquin.

— Tu as apporté le dossier Kabir, ou je vais devoir t’écouter tout censurer allègrement ? poursuivit Rekke.

Son frère – car ce devait être son frère, Magnus – lança quelques paroles que la jeune femme ne distingua pas, mais qui comportaient un rire contenu. Sur quoi elle fut assez bête pour se lever, que ce soit pour mieux entendre ou parce qu’elle ne tenait plus en place d’excitation.

— Tu as de la visite ? demanda le frère.

Le silence se fit, comme si Rekke ne savait pas quoi répondre, et elle se dit que c’était aussi bien de se faire connaître.

C’était une erreur. En franchissant le seuil, Micaela planta ses yeux droit dans ceux de Magnus Rekke, en face d’elle. Autant le regard de son frère – elle n’en prit réellement conscience qu’en cet instant – était curieux et ouvert, autant elle fut alors confrontée à un jugement instantané. Magnus l’avait à peine vue qu’il la balayait d’un revers de la main comme insignifiante, et elle eut pendant quelques secondes le loisir de l’observer sans se gêner : il était grand, une silhouette assurément imposante, avec de petits yeux aiguisés, de grosses lèvres charnues et un grand nez qui lui donnait un air d’ours. Son regard semblait aspirer tout ce qui l’entourait, comme s’il cherchait ce qu’il pourrait bien rafler.

— C’est le jour du ménage ? lâcha-t-il.

Hans Rekke posa un bras sur les épaules de son frère, et peut-être ne s’écoula-t-il pas tant de secondes que ça malgré tout – c’était juste l’impression que ça donnait. Magnus porta nerveusement la main à son cou pour desserrer sa cravate, tandis que Rekke effleurait sa montre.

— Mon cher Magnus, je crois que tu es resté ici quarante-trois secondes environ avant de lâcher une bourde. Voici mon amie Micaela, dit-il avec un geste dans sa direction.

— Désolé, répliqua son frère. Je croyais…

— Peu importe ce que tu croyais, reprit Rekke. Demande pardon et dis que tu es un goujat.

Magnus se dégagea de l’étreinte de son cadet et secoua la tête.

— Oups, fit-il. Mais absolument, je vous demande pardon, et je suis évidemment un goujat. Indécrottable.

Il lui sourit, pas franchement penaud, mais comme s’il faisait vraiment un effort.

— Navré, j’ai été idiot, déclara-t-il en lui tendant la main. J’ai juste été interloqué par votre…

Il se toucha la joue, comme pour montrer que son bleu n’avait pas pu lui échapper. Ce n’était pas tout à fait la meilleure façon de demander pardon, mais elle n’y prêta pas attention.

— Pas de problème, fit-elle en prenant sa main.

— Sûr ? En tout cas, je suis Magnus Rekke, son frère aîné, mais toujours un peu débraillé.

— Micaela Vargas.

— Enchanté. Et puis-je vous demander comment vous vous connaissez ?

— Nous sommes collègues, dit Rekke.

Micaela éprouva une poussée de joie.

— Tiens donc. Et dans quel domaine ? continua Magnus.

— Je suis policière.

— Des collègues détectives, alors ?

— Si on veut, oui, reprit Rekke en faisant un geste pour inviter tout le monde à se déplacer vers le séjour.

Mais Magnus s’arrêta comme s’il avait pensé à quelque chose et dévisagea à nouveau Micaela, souriant à présent, toujours aimable, mais avec une méfiance d’un genre nouveau.

— Vous ne vous occuperiez pas de l’enquête Kabir ? demanda-t-il.

Elle hésita un instant, puis hocha brièvement la tête. Magnus réagit aussitôt.

— Mon Dieu, tout s’explique. C’est donc vous qui avez mis en branle tout ce cirque.

Rekke se passa la main dans les cheveux.

— Si cirque il y a, Magnus, vous l’avez organisé tout seuls dans votre coin, lança-t-il en les invitant tous deux à s’installer sur le canapé.

Magnus s’assit en secouant la tête à la vue de la bouteille de vin posée sur la table.

— Mais ça m’intéresse quand même un peu de comprendre la chronologie du drame. Êtes-vous de vieux amis, ou venez-vous de vous rencontrer ?

— Nous venons de nous rencontrer comme de vieux amis, dit Rekke. Mais venons-en au fait. Qu’as-tu à nous offrir dans le dossier ?

— Il vaut peut-être mieux que je repasse plus tard.

— Pas du tout. Nous sommes tout ouïe.

Magnus se prit le front, affichant à nouveau un air visiblement embarrassé. Il se tourna vers Rekke.

— J’ai bien compris que Micaela et toi enquêtez sur le meurtre, que vous travaillez ensemble, et que sais-je encore. Mais allez, quoi, Hans, nous avions un deal. Je dois demander à Micaela de sortir pendant que nous parlons.

— Blablabla, fit Hans. Accouche.

— Donc, d’un coup, elle est devenue ton Watson ?

— Mon Virgile, plutôt. Mon Sancho Panza.

— Bon, bon, OK, rétorqua Magnus comme s’il capitulait.

— Pouvons-nous, pour simplifier les choses, commencer par le vrai nom de Kabir ? reprit Rekke.

Magnus promena autour de lui un regard qui semblait authentiquement incertain.

— Je n’ai pas d’autre nom. Nous avons juste eu connaissance des soupçons de crimes qui pesaient sur lui et d’informations sur ses contacts.

— Balivernes.

— Non, non, je le jure, se récria soudain Magnus avec indignation.

Rekke parut à son tour incertain, peut-être pas complètement convaincu que son frère lui mentait.

— Donc vous avez vous aussi été trompés.

— J’aurais dû le comprendre, grommela Magnus. Mais non, je te promets, je n’ai pas d’autre nom, je sais seulement qu’il était le prisonnier numéro 12 de Salt Pit, arrêté en décembre 2001, relâché en août 2002. Il était censé être traumatisé mais fort, nous assurait-on. Pas de risque de tendances violentes, pas un extrémiste. Ses convictions islamistes passées étaient abandonnées, et il était considéré comme un important canal d’information. Il avait pu guider la CIA vers des représentants de premier plan du mouvement taliban, qui avaient fui avant l’invasion américaine.

Rekke parut plongé dans ses pensées.

— Nous devrons donc trouver son nom par nos propres moyens, dit-il.

Micaela se pencha en avant, habitée à nouveau par la même excitation que dans le bureau.

— Il s’appelait Hassan Barozai, originaire de Mirpur, au Pakistan.

Les deux frères la regardèrent avec stupéfaction, raison peut-être pour laquelle elle s’accorda une pause rhétorique, et elle eut le temps de remarquer que Hans s’abstenait de jeter tout de suite une question, comme pour ne pas lui gâcher ce moment.

— Ah bon, vraiment ? fit Magnus, à présent nerveux. Ce n’est pas une information dont je dispose.

— Je viens juste d’en avoir confirmation par sa mère. Il a quitté Mirpur dans les années 1990 pour rejoindre les talibans. Il avait auparavant fait du foot et du violon, étudié à Kaboul avec la professeure Drugov, mais aussi pendant une plus brève période au conservatoire de Moscou.

Rekke finit son vin et lui sourit, un peu en douce, avec un regard où elle lut de la fierté.

Fier d’elle.

— Diable, lâcha Magnus. Cette information est sûre ?

Elle hocha la tête.

— J’ai envie de les étrangler ! Mais Barozai, dites-vous ? Pakistanais ? Ce n’est pas invraisemblable, eu égard à son idiome. Que savez-vous de plus à son sujet ?

— Maintenant, ce n’est plus à Micaela mais à toi de parler, objecta Rekke. Qu’avait-il fait pour attirer l’attention de la CIA ?

Magnus ne parut pas apprécier la question. Il finit pourtant par dire :

— Je crois que vous êtes largement au courant, au sein de l’équipe des enquêteurs.

— Tout ce qu’on sait avec certitude, c’est qu’il était vaguement lié à un des ministères du régime des talibans, qu’il harcelait des musiciens et détruisait leurs instruments, répondit Micaela.

— Tout à fait, tout à fait, il semble non seulement avoir aimé le football, mais aussi haï la musique. C’est cependant assez logique, dans toute sa perversion puritaine, n’est-ce pas, Hans ? lança Magnus dans une tentative de retrouver son ton badin. Mais encore une fois, comme vous l’avez sans doute déjà deviné, ce n’étaient pas les méfaits de Kabir qui intéressaient la CIA au premier chef, mais son lien avec le mollah Zakaria.

Rekke se pencha en avant en joignant les mains, comme s’il priait.

— Étaient-ils proches ?

— Oui, et depuis assez longtemps, apparemment. Ils s’étaient justement rencontrés au Pakistan, si j’ai bien compris. Il faut dire que Gamal Zakaria est un personnage assez passionnant. Pas du tout un bouseux endoctriné dans des écoles coraniques wahhabites. J’ignore ce que tu sais de lui exactement ?

— Éclaire-moi, cher frère, rétorqua Rekke.

— Il était égyptien, a étudié les sciences politiques et le droit à Alexandrie, un peu un homme à femmes, apparemment, sous influence occidentale jusqu’à tard dans les années 1970, de gauche à l’époque, flirtant avec le communisme. Il jouait dans un groupe de pop dont les textes donnaient dans la critique sociale.

— Un musicien, lui aussi.

— Plutôt un gueulard, je crois. Mais il s’est radicalisé, et au début des années 1980 il a participé à des attaques contre les Coptes au Caire. Je suis incapable de te dire s’il a été ou non impliqué dans le meurtre de Sadate, mais il a fait partie des centaines de personnes arrêtées et torturées, ce qui a été un événement décisif pour lui. Pendant ces séances de torture, le prophète Mahomet est descendu en personne jusqu’à lui, accompagné probablement de plein d’anges, et lui a ordonné de chasser les communistes d’Afghanistan pour y créer un État islamique.

— Il est donc devenu moudjahid ?

— Exact, il s’est vite changé en guérillero chevronné, considéré comme très charismatique et rassembleur. Vous savez, il était grand, 1 mètre 96, et costaud, plusieurs fois blessé. Il avait le visage criblé d’éclats d’obus, des blessures par balle aux jambes et à l’épaule. Il faisait visiblement forte impression. Une sorte de Che Guevara islamiste.

— Et pourtant, il y a peu de clichés de lui qui circulent, n’est-ce pas ? dit Rekke.

— Aucun en fait, à part quelques mauvaises photos de sa jeunesse à Alexandrie.

— On doit quand même avoir pris des photographies de lui lors de son arrestation, dit Micaela.

— Elles ont disparu, effacées. Mais ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’il se rendait de temps en temps au Pakistan pour se reposer, et c’est visiblement à cette occasion qu’il a rencontré Kabir, même si les circonstances ne sont pas claires, en tout cas pas pour moi.

— C’est Zakaria qui l’a recruté dans le mouvement des talibans ? demanda Micaela.

— Il semble que oui, et c’est aussi Zakaria qui l’a aidé à mettre en place ses tournois de football à Kaboul et l’a défendu contre tous ceux qui voulaient également interdire le foot. Mais leur relation n’était pas sans complications. Zakaria est devenu de plus en plus violent, encouragé par ses jeunes lieutenants, alors que Kabir était plutôt tiraillé.

— Comme s’il voulait tout à la fois détruire des instruments de musique et en même temps tendre la main vers eux, dit Rekke.

— Oui, peut-être, et quand il a atterri à Salt Pit, il ne restait plus grand-chose de leur amitié. Kabir a porté contre lui les pires accusations, déclaré que Zakaria avait personnellement exécuté des femmes agenouillées sans défense devant lui et en avait même tiré du plaisir. Il a affirmé que c’était Zakaria qui était à l’origine de la disparition et des meurtres de tant de musiciens à Kaboul, ces années-là.

Rekke regarda Magnus avec concentration.

— Une de ces femmes s’appelait-elle Latifa Sarwani ?

— Je n’en sais, hélas, rien. Mais à mon avis, quelque chose de dramatique s’est produit entre eux. Quelque chose de ce genre. À Salt Pit, Kabir s’est mis à dire qu’il ferait n’importe quoi pour que Zakaria soit arrêté et tué.

— Et la CIA a mordu à l’hameçon, enchaîna Rekke.

— Oui, pour finir. Ils avaient un besoin assez désespéré de ramener un scalp de ce calibre pour adoucir l’opinion publique américaine, et ils ont commencé à penser que Kabir était peut-être leur chance de mettre la main sur Zakaria. Ils l’ont donc relâché avec une balise GPS et un portable sur écoute.

Rekke hocha la tête en fixant un point derrière le piano, les yeux plissés.

— Comment Kabir a-t-il atterri en Suède ?

— C’est là que menait sa piste. Il a d’abord séjourné à Abbottabad, au Pakistan. Puis les services secrets ont confirmé que Zakaria était entré en Suède avec un faux passeport et se cachait quelque part dans la banlieue sud-ouest de Stockholm, et c’est alors que la CIA a décidé d’y envoyer Kabir.

— Et vous l’avez accueilli gentiment, en mentant copieusement pour leurs beaux yeux ? lança Rekke.

— Nous…

— Ou tu… ? le coupa Rekke.

— J’ai bien sûr informé Kleeberger, et, franchement, qu’est-ce que je pouvais faire ? C’était une opération importante, les Américains nous ont mis la pression.

— Mais tu as négocié en contrepartie de jolis contrats commerciaux.

— Évidemment, je ne suis pas stupide. Mais maintenant, bordel…

— … tu te demandes s’ils ne vous ont pas caché des choses.

— Précisément, oui, je suis furieux. Je t’en prends un doigt, même si tu t’obstines à boire ces trucs italiens, dit-il.

Il saisit le verre vide de Rekke, y vida le fond de la bouteille et but une gorgée. Ils restèrent ensuite silencieux, et Micaela songea : Quel double jeu, quel sale faux jeton. Pendant quelques secondes, elle fut sur le point de lui balancer ses quatre vérités. Mais la figure arrogante de Magnus la fit hésiter, et elle énonça plutôt très calmement, comme si elle pensait tout haut :

— Et pourtant, Zakaria a été abattu à Copenhague, et non à Stockholm.

— Il a été prévenu et a fui le pays à bord d’une vieille Volvo. Mais les indications de Kabir se sont révélées exactes. Il a accompli son devoir avant de faire face à son destin.

— Quelle immense consolation, ironisa Rekke.

Magnus déclara alors qu’il fallait qu’il retourne au travail avant que tout ce merdier ne lui explose à la figure.

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