Poursuivre

Alain Veinstein · Chapitre 7 sur 19

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Chapitre 7

7

 

 

Il m’arrivait souvent, tôt le matin, de le trouver assis à ma table devant une rame de feuilles de papier qu’il remplissait de notes éparses, dans une odeur de peinture, âcre, suffocante, qui imprégnait l’atmosphère et piquait les yeux. S’il levait la tête, c’était pour regarder par la fenêtre les premiers rayons du jour qui éclairaient son visage. Le soir, il fourrait les notes dans ses poches. J’en ignorais le contenu et la destination et si même il en faisait quoi que ce soit. Il pouvait, entre deux notes, paraître longtemps réfléchir, les yeux dans le vague. Je brûlais de curiosité de lui demander ce qu’il écrivait, à quoi il pensait, sans oser m’y aventurer. Je savais que, dans ces moments d’intense concentration, n’importe quel son, serait-ce celui d’une parole, semblait lui faire exploser la tête. J’attendais qu’il mette fin lui-même au silence. Ce qu’un sourire annonçait.

Le sourire de Joerg, c’était un peu l’habit de lumière du torero. Avec ce sourire, qui lui ouvrait tout à coup le visage vers un point immédiatement indéchiffrable, il m’annonça un matin avoir triomphé du doute qui nous avait empêchés d’agir jusque-là, inutile d’agiter encore la muleta en vue de passes supplémentaires. La décision s’imposait : les murs du bout de couloir, du cabinet de toilette, et le plafond de la cuisine seraient peints à la laque bleu marine ; les murs de la cuisine, recouverts d’un papier peint où se retrouverait le bleu de la laque. Plus question du blanc, sauf, peut-être, dans le studio.

Si le projet avait de quoi me séduire, il était fait aussi pour m’inquiéter. La laque n’est pas une solution de facilité. Elle représente, entre de nombreuses autres contraintes, un combat permanent contre la poussière. Ce qui laissait présager des jours heureux…

Après m’avoir longuement décrit les opérations nécessaires, Joerg m’informa que le choix de la laque nous contraignait à renoncer aux matériaux actuellement à notre disposition et à tout reprendre de zéro, à commencer par la liste des fournitures indispensables à la réalisation du projet. Rien n’était laissé au hasard. Joerg avait fait le tour des hypothèses les plus imprévisibles. Sa liste était d’une précision d’orfèvre. Je me souviens de lui avoir dit qu’il n’aurait jamais dû renoncer à sa vocation d’horloger.

Dans un second temps, en regard de chaque article, après avoir pesé le pour et le contre, il fallut noter le fournisseur auquel nous ferions appel. Joerg les connaissait tous. Il n’ignorait rien de leurs qualités et de leurs défauts, parfois imbriqués, ce qui ne facilitait pas la sélection, laquelle ne pouvait pas se faire en aveugle ni à la légère, ce qui supposait qu’on y consacre tout le temps requis. Il téléphonait aux entreprises, dont il gardait les coordonnées dans un volumineux carnet, et les assaillait des questions les plus pointues avant de se décider éventuellement à leur passer commande. « On ne peut pas prendre le risque, me disait-il, de buter contre un mur au dernier moment… »

Brosses, pinceaux, couteaux à enduire et à laquer, éponges, chiffons, spatules, rouleaux laqueurs, spalters, abrasifs, colle, papier peint, laque, acrylique, plâtre, enduit, white-spirit, que sais-je encore ?… Une liste de matériel longue comme le bras, tout ce qu’il fallait, me dit-il bizarrement, pour dompter la page blanche… Nous la refîmes dix fois, cette liste, sur deux colonnes, celle des produits et celle des fournisseurs. Il ne fallait rien oublier ni personne. Et, surtout, ne pas regarder à la dépense. La liste s’allongeait de jour en jour. Impossible de savoir à quoi s’attendre.

Pour le choix de la laque, il lui aurait fallu un fournisseur sur mesure. L’un de ces écrivains directeurs d’usine de peinture cités par Philip Roth dans Parlons travail : Primo Levi à Turin, en Italie, Sherwood Anderson à Elyria, dans l’Ohio, sans oublier, en Italie également, à Trieste, Italo Svevo. L’auteur de La Conscience de Zeno fut longtemps directeur commercial d’une société fabriquant de la peinture, la Società Veneziani, propriété de son beau-père.

 

À mon arrivée le lendemain, Joerg me confia être là depuis trois heures du matin. Il avait très mal au dos. Comme il était parti pour ne pas fermer les yeux de la nuit, il avait préféré venir rue Brézin à l’heure où tout dort, sauf les chats qui rôdent autour des poubelles dans l’obscurité. Les yeux creusés, ourlés de cernes, il n’avait pas revêtu ses vêtements de peintre et me demanda de l’accompagner en voiture chez les heureux élus, nos futurs fournisseurs, au moins chez ceux qui avaient pignon sur rue à Paris ; pour les autres, nous verrions plus tard. Ce fut un périple interminable dont une seule journée ne put venir à bout, en raison, certes, de la distance à parcourir, mais aussi du volume des articles à transporter qui aurait nécessité l’usage d’une camionnette. Il avait une force incroyable. Il pouvait soulever des poids impressionnants, des pots de peinture, par exemple, sans laisser apparaître l’effort. Je n’en avais d’ailleurs pas fini avec les obstacles car, dans l’esprit de mon ami, ces produits étaient « à l’essai ». Nous allions vérifier s’ils faisaient effectivement l’affaire. Dans le cas contraire, nous changerions notre fusil d’épaule et nous nous donnerions une seconde chance. L’offre était riche, heureusement, sur le marché du matériau et de l’outillage. Nous devions viser l’excellence, et pour l’atteindre, répétait-il, « nous avions tout notre temps ». Il détachait bien les syllabes en indiquant d’un geste de la main qu’il n’y avait pas de discussion possible : « tout-no-tre-temps ». « Je veux faire de mon mieux » était son leitmotiv. « Quand je m’attelle à une tâche, insistait-il, elle est toute ma vie. » Il ajoutait : « Tu verras, ce sera la plus belle chose que j’aie jamais faite. »

Il voulait m’aider à bâtir mon territoire. Je ne me doutais pas à quel point il était perfectionniste. Pour ne pas m’effrayer, il qualifiait le chantier de « broutille », que nous devrions boucler en quelques jours. Ses paroles étaient aussi rassurantes que celles du médecin promettant la guérison à un mourant. Il allait l’écoper, mon navire en détresse. Nous allions créer quelque chose de neuf. Un lieu sûr. De la fumée s’échappait des commissures de ses lèvres. « Tu as fait tant de choses pour moi », me dit-il un jour, à ma stupéfaction – je n’avais rien fait d’autre pour lui que d’accepter son aide généreuse. Il avait à cœur de me donner à entendre que la rénovation de mon studio n’était pas un intermède dans les péripéties de la construction de son atelier. Je n’allais pas lui reprocher de chercher l’important dans l’accessoire…

« Ce qui nous attend, ce n’est pas de la fanfaronnade » : je me souviens de cette phrase. Et de celle-ci : « Nous ne travaillons pas dans le bâtiment. On ne va pas brandir le panneau Ralentir, travaux… » Ce qui avait l’air de beaucoup l’amuser.

Je n’allais pas tarder à découvrir l’intimité dans laquelle il vivait avec les choses, les outils, les instruments, les matériaux… Il m’expliquait chaque procédure à la façon du joueur d’échecs qu’il était, insistant sur les coups, révélant l’enchaînement d’une tactique, confirmant son goût du détail, moins soucieux qu’il était de gagner la partie que de la jouer dans les règles de l’art élevées à leur excellence.

« Dès le premier coup de pinceau, disait-il, tu t’avances en territoire inconnu. Le danger est partout. Tu passes le plus clair de ton temps à effacer tes traces dans la peur d’être repéré. Donc tu ne fais que te retourner. La marche arrière est le prix à payer pour aller de l’avant. Le peintre progresse centimètre par centimètre, tantôt ici, tantôt là. Il ne peut pas mettre beaucoup d’espoir dans l’avenir tant le passé est tout-puissant. »

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