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Alain Veinstein · Chapitre 3 sur 19

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Chapitre 3

3

 

 

Je reviens à la lettre de Jean Daive, reçue par mail. Je vais la citer presque en entier. Elle est la seule biographie de Joerg que je détiens, outre « Il faut laver le cœur de Rimbaud », le récit que Jean a consacré à son ami dans son livre Les Journées en Arlequin où, sur bien des points, sont confirmées quelques-unes de mes intuitions.

Le mot « chemin » est sans doute le mot qui a conduit toute la

vie de Joerg et de sa génération. Le mot « chemin » est chez Martin Heidegger et chez lui le chemin qui ne va nulle part. C’est le chemin qui s’arrête en pleine forêt.

C’est aussi le mot que Paul Celan utilise autrement.

Chez Joerg le chemin est fourchu c’est-à-dire qu’il se divise.

C’est le chemin de gauche et c’est le chemin de droite. Paul Celan un jour m’a dit : il fallait prendre la file de gauche pour éviter la chambre à gaz.

Où se joue le chemin fourchu chez Joerg ? Dès l’enfance. Le

père et la mère se séparent. C’est la guerre. Toute l’Autriche a acclamé l’Anschluss et Vienne était en fête. La mère est juive, très brillante universitaire, très brillante – tout court. Elle étudie la philosophie, elle a lu Hegel et donc naturellement entre dans

le monde cher à Joerg : celui du renversement des valeurs qui reconnaît le négatif.

Le père est profondément autrichien, auteur dramatique

sinon célèbre et reconnu du moins à la mode. Séduisant, séducteur, il entre dans le monde fermé du Burgtheater alors totalement sous l’emprise des nazis. Il en vit. Il y travaille, ses propres pièces sont jouées. Un mot étrange – ambigu – de Robert Musil dans ses journaux semble vouloir disculper la position du père, malgré tout indéfendable. Lorsque j’en ai parlé à Joerg, sa colère était grande à tel point qu’il s’est obligé à une descente en flèche de Robert Musil.

Pourquoi ce préambule ? Parce que le chemin fourchu se

joue là. Il y a une séparation à vivre et Joerg choisit le père.

Il choisit le père – jouant l’auteur dramatique dans Vienne.

Comme tu le sais sans doute, l’après-guerre est terrible à vivre car la vie continue avec tous les nazis qui ont repris leurs postes, partout.

Joerg est donc un enfant qui vit l’absence du père et qui vit

dans l’attente du père. Il y a entre eux les parties d’échecs et quelques dîners dont un, qu’il m’a raconté, qu’il m’a fait revivre dans une vieille, une très vieille brasserie qui se situait dans des caves voûtées où la bière était brassée dans des cuves en cuivre et qui dégageait une profonde odeur de houblon.

Tout au fond de la brasserie un immense muret avec une

immense fresque devant de longues tables parallèles. Le père tournait le dos à l’image peinte et le fils la regardait cette image

peinte qui représentait un nuage vertical, magnifique, faisant peut-être référence au nuage nucléaire mais aussi au ciel nuageux que Dürer aquarellise à la suite d’un rêve. Je ne sais pas si tu vois cette étonnante aquarelle. Donc imagine le père qui mange et parle et le fils qui écoute, tout en regardant le nuage, tout en le détaillant à la manière d’un encyclopédiste comme si ce nuage était une représentation de tous les nuages possibles. Il fait face à un véritable atlas que beaucoup plus tard il se mettra à conjuguer. Je peux imaginer une manière de biographie racontée sous la forme de nuages encyclopédiques. Il y a une équation père + fils + x.

Cette situation m’amène à affirmer que pour Joerg il n’y a

pas de sexes séparés. Joerg, comme il accumule les nuages, accumule la sexualité. Il est deux sexes en un.

Une anecdote qui m’a sidéré. Je lui propose une série

d’émissions sur Mondrian. Et il y a un premier Mondrian, sans doute encore sous l’emprise du père pasteur, qui peint à n’en plus finir des phares, des beffrois, des clochers-forteresses, des moulins à vent. Et Joerg me dit : « Tu comprends, chez Mondrian les moulins à vent s’enfilent. Il y a rarement un seul moulin. Il y en a toujours un derrière, caché, parce que le moulin caché enfile le moulin qui est devant, c’est le fils qui enfile le père, le fils sodomise le père. »

Évidemment ce que je venais d’entendre m’a fait beaucoup

réfléchir. Par exemple aussi sur ses rapports avec sa sœur. Femme très belle, étrange, sans sexualité affirmée. Il y a eu entre eux inceste. Inceste affirmé, répété, dans la durée. Joerg me l’a dit et j’ai fait une mémorable promenade dans le

Wienerwald. Elle, à mon bras, à l’écoute de mon pouls et qui me racontait ma vie passée et présente de façon incroyable. Qui est cette sœur, très belle ? Mannequin qui peut tout, qui participe à tous les défilés sur toutes les scènes du monde et qui un jour veut se suicider et opte finalement pour Jung, auprès de qui elle s’enferme pendant de longues années. Elle revient dans la vie en épousant un pilote de ligne. Heureuse. Malheureuse.

 

Est évoquée plus loin une autre scène, postérieure à notre compagnonnage rue Brézin : j’ai déjà reconnu mes torts en matière de chronologie. Elle se situe à Lucca, en Toscane, sur la rivière Serchio, où Joerg vivra de 1986 à 1992. C’est là qu’il a rencontré la comtesse Immacolata Rossi di Montelera, l’épouse du comte Vittorio Rossi di Montelera, à la tête de Martini & Rossi, l’entreprise familiale. La comtesse, collectionneuse, lui a commandé une fresque pour sa demeure, la villa Maria Teresa, en lui apportant tous les moyens nécessaires à son exécution.

De nouveau, m’écrit Jean Daive, il s’est engagé sur un

chemin qui a multiplié les fourches. Choix du lieu de la fresque. Il a voulu choisir la chambre conjugale et le comte a dû réagir. Le choix des matériaux comme la chaux, comme le ciment, comme les pigments. La non-décision de choisir des assistants. La non-décision de choisir le thème même. Par la suite, la forêt s’est imposée à partir d’une idée prise chez Georges Seurat. Là, le charme a joué en profondeur et agi sur Immacolata qui a cédé sur tout sans vraiment comprendre la situation ni les délires de Joerg. Mais la fresque restera à l’état de projet, ni les

commanditaires ni le peintre n’ayant pu s’accorder sur son emplacement.

Le thème du sous-bois est toujours repris, toujours nié,

toujours développé, profondément vrai dans la vie de Joerg, profondément saturé par un excès de pensée. Je lui disais parfois : mets du blanc, aère, un paysage respire. Il a fait cette concession : au loin dans le sous-bois se profile le peintre. Le peintre lit un livre et le livre est blanc.

L’histoire de Joerg est sans doute liée à l’histoire d’une

grande solitude. Solitude vécue par le savoir, par la lecture des livres, par la lecture du plus grand nombre possible de pensées. Il est probable que la saturation vient de là et qu’au lieu d’y tracer des brèches, des ouvertures, il est allé jusqu’à les saturer.

Je comprends très bien les études savantes, sévères,

rigoureuses qui ne font pas de différence entre l’image, les sciences, les mathématiques. Je te rappelle qu’il a fréquenté l’École des beaux-arts de Vienne où les études passaient par l’enseignement du cinéma. Joerg a tourné un film pour son mémoire de fin d’études qu’on a pu voir à Paris au Centre Pompidou. Il y a toujours ce rêve allemand ou germanique de faire la synthèse de la poésie, de la philosophie et des sciences. C’était un des grands rêves de Joerg.

 

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