Poursuivre
Chapitre 6
6
Le lendemain, lorsque j’arrivai rue Brézin, Joerg était déjà là. Il me donna l’impression de ne pas avoir quitté les lieux depuis la veille, sauf pour aller acheter sa cartouche quotidienne de Camel. Assis à ma table de travail, il était plongé, une cigarette à la main, dans la lecture des Grands Bois, d’Adalbert Stifter, écrivain autrichien, mais peintre également, pour qui il éprouvait une passion qu’il n’est pas exagéré de qualifier de fraternelle. Il avait trouvé le livre dans la petite bibliothèque que j’avais eu le temps d’installer à sa demande, sans trop me rappeler ce que j’y avais mis. Joerg avait, dès le premier jour, prospecté les rayonnages et était, lui, mieux informé que moi de ce qu’on pouvait y découvrir. Je ne suis pas loin de supposer que les livres étaient chargés pour lui des potentialités les plus décisives. Il y trouvait toujours la confirmation de ce qu’il venait de me dire ou des arguments en faveur d’une thèse qu’il était en train de défendre. Mais ce qui était dit dans la plupart n’avait à ses yeux d’intérêt qu’en tant qu’ouverture sur ce qui n’était pas dit et ne pouvait peut-être pas se dire. Les livres ouvraient une brèche, espace de silence dans lequel se dévoilait leur accomplissement.
C’était un lecteur compulsif. Une sorte d’encyclopédie, si j’ose dire, « délirante ». Je pus vite constater qu’aucun des livres recueillis chez moi ne lui était inconnu. Les circonstances de leur lecture, la relation entretenue avec eux et leur rattachement au tout singulier de sa pensée et de sa vie auraient pu nous occuper jour et nuit. De temps à autre, à l’appui d’un développement, il allait en rechercher un dans la bibliothèque pour m’en lire des passages à haute voix. Un fragment en appelait un autre, qui pouvait renvoyer lui-même à un autre livre, et nous étions alors, inutile de protester, plongés jusqu’au soir dans une lecture commentée qui procédait par détours et décentrements. La bride sur le cou était laissée à la parole, qui n’avançait cependant qu’avec une grande lenteur. Mais une aura très particulière émanait de ses propos mêlant une culture inépuisable à une force d’imagination sans pareille. L’éblouissement et l’admiration que suscitaient ses monologues… Il parlait dans un style qui pouvait paraître décousu, sautant parfois d’une idée à l’autre sans que la cohérence du propos soit d’emblée évidente. Et pourtant, leur subtilité finissait toujours par s’imposer à un moment ou à un autre.
Il n’en demeurait pas moins que la plupart des personnes à qui je citais son nom me disaient n’avoir jamais entendu parler de lui. Soit dit en passant, il n’est pas glorieux pour la critique, à l’exception de Jean Clair, d’avoir laissé jusqu’à présent une telle œuvre inaperçue. Joerg aurait dû apparaître comme un météore. Seuls quelques poètes se sont intéressés à lui. Je ne pense pas qu’il ait joué de malchance. Je pense qu’il n’a pas joué du tout. Travailler à ses œuvres, c’était essentiellement les imaginer et mettre au point les détails de leur conception ; la réalisation n’avait pour lui aucun intérêt. Je crois, en outre, qu’il n’attachait pas la moindre importance à l’argent, même si parfois il en a manqué cruellement, non plus qu’à la notoriété. Peut-être aussi se demandait-il parfois pourquoi poursuivre. À quoi bon aller plus loin. Nous n’avons jamais évoqué ces questions, lui et moi.
De rares fois, il lui arrivait d’avoir oublié le détail d’un livre : une date, le nom d’un personnage, l’auteur d’un article cité. Séance tenante, il lui fallait le retrouver. Pas alors de secours numériques comme ceux qu’il est facile de solliciter aujourd’hui. C’était évidemment l’élément d’un livre ancien qu’il se rappelait avoir vu dans une librairie d’occasion située loin de la rue Brézin. Il s’y rendait sur-le-champ. Lorsqu’il rentrait bredouille, ce qui était le cas le plus fréquent, il s’empressait de téléphoner à un certain nombre de libraires qu’il rejoignait aussitôt en cas de réponse plus ou moins encourageante. Il abandonnait le chantier le temps qu’il fallait. Je le retrouvais quelques jours plus tard, généralement sans réponse à la question à propos de laquelle il voulait avoir le cœur net. Le temps, lui, contrairement à ce qu’il croyait, ne s’était pas arrêté. Le pinceau laissé dans le pot de peinture se révélait inutilisable, ce qui contraignait Joerg, à mon grand dam, à se rhabiller : c’était celui-là qu’il voulait, à l’exclusion de tout autre, il devait donc acquérir un modèle identique, même marque, même format, ce qui ne facilitait pas les choses.
« Le travail avant tout », répétait-il souvent. C’est vrai qu’il travaillait comme un acharné. À fond chaque jour, comme s’il subissait une pression très forte et se refusait à baisser la garde. Des gestes de ses mains émanait une promesse de perfection propre aux plus grands artistes. Entre nous, dès le début, s’était décidée une histoire de tension et de rythme. Dès la porte du studio franchie, là-haut, au dernier étage, j’étais pris dans un mouvement, des vibrations, harmonisés par la présence de Joerg. Nous étions chaque jour, certes, dans la répétition des situations, des paroles et des gestes, mais aussi face à l’imprévisible qui pouvait s’inviter à tout moment. Ce qui me frappait en arrivant, sortant du brouhaha quotidien, c’était le silence. Une absence de bruit de fond. Je pouvais détecter d’infimes sons, tel celui produit par la rencontre du pinceau et de la surface, des crépitements de toute petite magnitude.
À peine là, j’avais droit au bilan de ce qui n’allait pas. Il suggérait des modifications, des compléments. Il se plongeait souvent dans une longue méditation, assis en tailleur sur le sol, dans la posture de la concentration.
Les phrases de Joerg, parfois, finissaient en éclats de rire. Je ne savais pas toujours pourquoi. En tout cas, au moins dans les premiers jours, je ne voyais pas le temps passer. Mais je commençais à comprendre que notre but principal, la rénovation d’une partie de mon petit appartement, se fondait dans une perspective plus large, laquelle était en train de se refermer sur nous, tel un labyrinthe. Bouillant d’impatience, je finis par me demander si je n’avais pas conclu un pacte avec le diable. Le chantier n’avançait pas, mon installation était loin de prendre tournure. J’étais entraîné dans une aventure qui m’échappait et dont j’ignorais où elle me mènerait.
Joerg, après tout, me faisait un cadeau. Je n’allais pas me plaindre de sa façon de me l’offrir. La difficulté n’était qu’une question d’emballage. Je devais l’ouvrir en prenant garde de ne pas le détruire, avec la patience que récompenserait le plaisir de la découverte. N’empêche que je me sentais complètement nu, sans défense. C’était peut-être ce qu’il voulait. Avoir seul la maîtrise. Être le seul maître à bord. Il me priait d’ailleurs de vaquer à mes occupations sous le prétexte que le travail en solitaire serait certainement plus rapide. Des journées entières, je n’avais plus ainsi qu’à me tourner les pouces et à me ronger les sangs.
Il n’apportait pas la preuve de sa rapidité d’exécution en solitaire lorsqu’il arrachait le papier peint qui s’étiolait. Il le faisait avec autant de précautions que si Giacometti avait été le locataire précédent et avait enrichi les murs de peintures, comme il le faisait dans son atelier de la rue Hippolyte-Maindron. Il ne pouvait s’empêcher d’identifier les traces, d’y voir des figures ou même des visages. Des végétaux. Des animaux. Toutes sortes de choses du passé qu’il se refusait à faire disparaître pour toujours. Il étudiait aussi avec beaucoup de soin la nouvelle couleur des couleurs qui avaient perdu leur couleur… Il consacrait alors un temps infini à enlever les couches de couleur préexistantes afin de remettre au jour celles d’origine, comme si mon minable appartement était un monument historique.
À y regarder de plus près, je peux raconter l’histoire autrement et dire, par exemple, que le chantier se déplaçait. Chacune de nos conversations relevait, en quelque sorte, d’une démolition et d’une construction qui n’avaient rien à voir avec le bâtiment. L’artiste et l’écrivain que nous étions, Joerg et moi, en tant que protagonistes d’une autre scène qui avait permis notre rencontre, se retrouvaient tout d’un coup dans un décor de chantier bien approprié pour mettre en jeu les moyens et les finalités de leur véritable travail et de sa charge d’inquiétude. C’était une autre scène, dont la rénovation du studio de la rue Brézin n’était que le déclic et le reflet. La rénovation en cours, du même coup, perdait son statut de « fin » pour devenir un moyen, une mise à nu non pas seulement des murs, des possibles auxquels nous étions confrontés, mais, d’abord, des commencements, des fins premières, d’une recherche si difficile que nos vies entières n’y suffiraient certainement pas. L’expérience dans laquelle nous nous étions tous deux engagés ne se suffisait pas à elle-même. Le concret, tout ce qu’il y avait de plus tangible dans les travaux de maçonnerie, de peinture, de menuiserie, d’électricité ou de plomberie que nous avions à affronter, donnait une place à l’insaisissable, à tout ce qui était enfoui dans la nuit de l’intériorité où se déployait ce que nous voulions être notre vrai lieu.
Pour Joerg, il en allait, je pense, toujours ainsi. Une couche de peinture ne pouvait pas s’expédier en deux temps trois mouvements. A fortiori la réhabilitation d’un local à usage d’atelier (clef de l’œuvre à venir, en passe de devenir l’œuvre elle-même, le processus l’emportant sur ce qui en résulte) ou, pourquoi pas ?, du plus modeste des studios (refuge destiné à accueillir les émotions de la vie d’un père et de ses deux jeunes enfants). Il devait consacrer des heures à ne rien faire d’autre que contempler les murs en tirant sur sa cigarette. Il fumait presque sans interruption. Il était enveloppé de fumée.
Je restais immobile, stupéfait, pour ne pas dire médusé. J’ouvrais la fenêtre, me penchais au-dehors pour prendre de l’air le plus loin possible, de l’air frais, sentir le froid au-dessus de la cour plongée dans l’obscurité. L’ampoule nue, au plafond, baignait son visage d’une lumière crue.
Dans tous les cas, grâce à son exceptionnel pouvoir de ressentir, de voir et de dire, d’une place au-delà de celle qu’on lui croyait assignée, Joerg s’attaquait à une esquisse, rien qu’une esquisse – il faut bien commencer, donner le premier coup de crayon –, avant d’en accumuler tant et tant que l’esquisse était appelée à devenir dix mille et à constituer une manière de témoignage, forcément in progress, sur la peinture comme geste impossible. Peindre, pour lui, c’était ne pas peindre. Et s’il peignait, car ce serait faux de laisser entendre qu’il n’a jamais rien fait (chaque œuvre de lui, découverte le plus souvent par hasard, est toujours une surprise et un éblouissement), c’était, en somme, ne pas peindre. Et il n’a cessé de creuser cet écart invivable dans lequel il a puisé, malgré tout, l’énergie de poursuivre et, en fin de compte, d’exister. Il prenait un paquet de Camel, peut-être le second de la journée, retirait soigneusement la languette du film plastique et la tapotait du plat de la main. Puis il enserrait le filtre d’une cigarette entre ses lèvres et tirait sur celle-ci comme s’il s’agissait d’un objet très fragile. Il aspirait en plissant les yeux, une volute de fumée blanche restait suspendue à quelques millimètres de sa bouche avant de s’évanouir autour de lui.
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