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Chapitre 10
10
Joerg, du point de vue de l’échec ou de la réussite, ne s’embarrassait pas de distinction entre l’artiste et l’artisan. J’avais beau lui faire remarquer que l’artiste, contrairement à l’artisan, n’a aucune certitude d’atteindre son but, à supposer qu’il en ait un, ce qui compte pour lui étant le chemin parcouru à coups de fourches, dirait Jean Daive, d’allers et de retours, de constructions et de destructions…, il avait fourni, lui, Joerg, haut la main, la preuve que lorsque l’artisan prend le relais, dans l’aménagement de l’atelier de la rue Jean-Pierre-Timbaud, par exemple, le résultat est au rendez-vous.
Était-il autodidacte ? Avait-il suivi un apprentissage ? Je n’ai jamais pu le savoir ; juste qu’il avait étudié le dessin, la photo et le cinéma à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Pour ce qui était de ses compétences artisanales, ses réponses sur sa formation restaient évasives et me paraissaient convoquer son monde imaginaire dans la réalité. Il assurait de toute façon être confronté en permanence à de l’inconnu qui faisait de lui un perpétuel apprenti. « Je sais que je ne sais rien », affirmait-il avec un large sourire. Son travail le mobilisait suffisamment pour le dissuader d’aller en amont des obstacles. « Pas de temps à perdre », répétait-il. Ou encore, avec tendresse, chaque fois que je le pressais à nouveau d’en finir : « Prenons notre temps, rien ne se fait en un tournemain, rien ne se fait à l’arrache, nous devons nous préparer à un saut dans l’inconnu, mais ne t’inquiète surtout pas, je sens fortement les choses. » Une fois, citant un auteur inconnu de moi, que je soupçonnai être une de ses inventions, il ajouta : « Et le chemin se dégagera devant nous. Nous vivrons davantage… » Il répéta plusieurs fois la phrase, en français et en allemand.
La reprise des mêmes gestes, d’une lenteur inouïe, mécaniques en apparence, en vérité non, peut-être pas tant que ça… Il travaillait l’épaisseur de la texture, se méfiait des nuances, des variations, bien qu’il les ait beaucoup étudiées dans ses gravures – je pense notamment à la série Tholos. Dans le bâtiment, si j’ose dire, son obsession était d’unifier, d’homogénéiser. Il était d’une grande maîtrise dans ses gestes. Jusqu’au moment où, reproduits à l’infini, ils lui échappaient. Il semblait les avoir oubliés. Il s’arrêtait, se ressaisissait, mais ne retrouvait pas toujours le fil. On aurait dit qu’il se confrontait pour la première fois à la peinture. Il faisait sur le mur ce qu’il aurait fait sur la toile ou le papier : des reprises, des repentirs. Puis le brouillard se dissipait peu à peu et de nouveau il était d’attaque, il reprenait confiance.
N’empêche que, dans l’immédiat, nous n’étions pas près de voir se dégager le chemin. Ce n’était pas la vie que nous vivions, mais une sorte de roman. Et même, un roman-fleuve. Joerg ne cessait d’ajouter des chapitres aux chapitres, en retranchait parfois, et à mesure que le temps passait, au lieu de nous rapprocher du dénouement, nous ne faisions que nous en éloigner. Il avait dès le début aimé être là. Il paraissait avoir toujours été là. Dès les premiers jours, ses habitudes étaient prises. Il était chez lui, à l’évidence. Je me sentais bien plus étranger que lui au lieu et aux choses. Il aimait se montrer utile et dans une complicité acquise, haut la main. Alors que nous nous connaissions à peine, il me donnait l’impression de pouvoir me suivre n’importe où sans se poser la moindre question. À la vie à la mort.
En attendant, rue Brézin, les murs se dressaient dans ma vie comme des murailles. Ce qui me semblait inenvisageable la veille, totalement impossible, non seulement était advenu, mais se présentait comme la réalité même dans laquelle je me débattais. Je n’avais pas une aptitude particulière à survivre en milieu hostile. J’avais malgré tout pensé que l’affaire finirait par tourner vite et bien, que la présence de Joerg serait météorique, que tout se dessinerait au fil de l’eau. Je le créditais d’une facilité souveraine. Avec d’autres obsessions que les siennes, je demeurais moi aussi à mille lieues de la réalité.
En fait, il tournait en rond, écrasé de fatigue, depuis des jours et des jours. Vers quoi était-il tendu ? Une disparition ? Un anéantissement ? Le négatif ? Cherchait-il à capter ce qui reste quand il ne reste plus rien ? Une surface nette de toute trace ? Ma seule certitude était qu’il entendait s’assurer que ce qui aurait disparu aurait définitivement disparu. Toute trace n’étant qu’une illusion, il essayait chaque jour de faire mieux, d’arriver à mieux faire que la veille, c’est-à-dire d’aller plus loin dans sa volonté que tout disparaisse. Le mot perfection – il est décidément difficile de ne pas revenir à lui s’agissant de Joerg ! – n’était pas à prendre à la légère. Il finissait par affecter notre réalité. La voir à travers lui, c’était cependant être voué à une certaine sorte de malheur.
Il ne s’agissait pas de passer une couche de peinture et adieu Berthe ! Joerg, je le répète, ne voyait que ce qui n’allait pas. Ça n’allait jamais. Il y avait toujours quelque chose qui clochait, qui faisait tache dans le tableau. Le plâtre craquait, se morcelait. Tout se déglinguait en un rien de temps. S’il avait pu, il aurait jeté un grand drap blanc sur le mur et il se serait enfui. Même les ombres n’étaient pas les bienvenues. Les forces de l’invisible avaient raison de nous. Il y avait comme un point imaginaire devant lui qui devait nous mener à une étendue aussi immuable et parfaite que l’éternité. Pour l’instant, ce qui était éternel, c’était cette espèce de purgatoire dans lequel il nous faisait vivre.
Par quoi ses yeux étaient-ils à ce point fascinés ?
Il regardait toujours au-dessus, au-dessous, à côté. Dès qu’il croyait voir un défaut, il ne pouvait plus le lâcher. D’où venait-il ? De nulle part, le plus souvent. Ce n’était rien. Pour lui, presque rien. C’était toute la différence. Après chaque couche de peinture, il la détaillait comme s’il avait dû trier une poignée de lentilles. Fallait-il enlever une à une chaque couche précédente pour qu’elle livre des informations ? Il n’excluait pas que des sortes d’ondes se propagent et se réfléchissent entre deux anciennes couches, provoquant les traces ou les taches indésirables. Peut-être allaient-elles plus vite que la lumière, ce pourquoi elles restaient invisibles. Seul Joerg était capable de les voir…
Les choses, quoi qu’il en soit, ne suivaient jamais naturellement leur cours. Pour moi, un défaut, même minime, était un signe de vie. Pour lui, c’était une aberration qui le poussait à réagir de façon généralement inattendue. Ce qu’il cherchait peut-être : se cloîtrer dans le trouble. Pas de place pour la réalité en dehors du trouble. Je le voyais comme face à un vide impossible à combler. Hypnotisé par une spirale sans fin.
La pièce était enfumée, encombrée de mes meubles de seconde main et du déploiement des pots et des accessoires d’enduit et de peinture. Il était difficile de s’y frayer un chemin. Joerg y parvenait sans problème, tel l’équilibriste sur un fil qu’il était par bien des aspects. Il allait et venait, furieux, me reprochant d’avoir laissé traîner sur le mur qui venait de recevoir une sous-couche d’acrylique blanche des « doigts noirs de suie ». Il disait que c’était comme des marques de doigts laissées par un amoureux sur la peau de sa bien-aimée. Plus je regardais le mur, où je ne voyais rien, plus j’avais l’impression d’être regardé par lui, mis à nu. À force de scruter les murs avec une telle intensité, les voyait-il encore ? Évidemment, il suffisait d’une variation de la lumière pour que la couleur à peine posée change de teinte. Pour lui, ça n’allait plus. Ses plans étaient bouleversés. « Ce genre de défaut, on ne le chasse pas comme une mouche, d’un geste de la main. » Il était démuni. Me faisait penser au chanteur du récit de Louis-René des Forêts, « Les grands moments d’un chanteur », soudain privé de sa voix.
Quand j’arrivais plus tôt que d’habitude, je craignais qu’il ne me voie comme un gendarme frappant à la porte à six heures du matin. J’avais l’impression de le coller comme une sangsue. Les épaules tombantes, j’allais m’asseoir le plus discrètement possible dans la cuisine. J’étais aux abois, mais je me gardais bien d’allumer la mèche qui aurait pu déclencher sa colère. En même temps, je ne pouvais pas le laisser seul à la peine, comme s’il était à mon service. Alors je faisais de la présence. De temps à autre, je quittais la cuisine et affectais de mettre de l’ordre dans ma paperasse ou dans la bibliothèque. Je recherchais un livre que je croyais pouvoir lui plaire et dont je lui proposais de lui faire la lecture à voix haute. Mais très vite il m’interrompait pour donner son interprétation de ce que je venais de lire. Ses digressions nous emmenaient très tard dans la nuit. Mes yeux se fermaient de sommeil. Il en était comme si je n’avais rien fait de la journée. Je me sentais vide, à bout de forces, pour un résultat dérisoire.
Avec lui, toutefois, je ne perdais jamais rien à écouter. Je passais mes journées à l’écouter, la tête plongée dans mes mains. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Tout en continuant son travail, il parlait, il parlait, sa main parfois posée sur mon épaule, et je ne faisais qu’acquiescer, comme sous hypnose, ayant parfois depuis longtemps perdu le fil. Les mots s’entrechoquaient. Il butait sur certains. Impossible de déceler s’il m’entraînait dans les circonvolutions de sa culture ou de son imagination. Il parlait, parlait, pendant que filaient les heures. L’écoutant commenter le livre que je venais plus ou moins de lui lire, je pensais qu’en vérité je ne l’avais jamais lu et je demeurais plongé dans le mutisme.
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