Poursuivre

Alain Veinstein · Chapitre 16 sur 19

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Chapitre 16

16

 

Les mois avaient filé. Comme souvent, l’éclaircie vint des enfants. Je m’en sortis par l’enfance. Et si le studio de la rue Brézin n’avait été qu’un jouet d’enfants ? Un lieu moins fait pour être habité que pour être joué, et pour y jouer, dans le sens le plus innocent du terme, avec toute la légèreté joyeuse que cela implique ?

L’éclaircie vint aussi du désir de la fresque.

J’ai déjà dit à quel point l’art de la fresque, dont Joerg avait étudié toutes les techniques, cette succession de couches qui alimentent une énergie, une dynamique, le fascinait. Très vite, il pensait la fresque, il pensait le mur et la matérialité de la maçonnerie, de la brique et de la pierre, du plâtre et de la chaux, de l’humidité. Et surtout des pigments, qu’il ne cessait de chercher à Londres ou à Munich on encore en Bourgogne. On se souvient que, quelques années après l’épisode de la rue Brézin, il a séjourné six ans à Lucca, de 1986 à 1992, précisément pour y réaliser une fresque dont il n’aura finalement exécuté qu’un carton en contreplaqué, faute de s’entendre avec les commanditaires sur le mur destiné à l’accueillir.

Pour la rue Brézin, il avait noué et dénoué toutes les solutions et une s’imposait : il allait faire une fresque. Lorsqu’il l’évoquait, les deux cent cinquante muscles de son visage se mettaient en branle et ses cinq sens étaient sollicités. « J’exécuterai la fresque sous la dictée de tes enfants. Ils en feront le carton. Il faut absolument réenchanter ce lieu. »

Joerg n’avait jamais rencontré Anne et Matthieu. Il ne s’était adressé à eux, de rares fois, que par mon intermédiaire. Il faisait surtout appel à leur patience. Il m’avait beaucoup interrogé à leur sujet et leur avait imaginé une vie que n’auraient pas reniée les divinités des contes et légendes. L’éloignement de son regard les avait grandis et investis, je pense, d’une puissance dont il me fallait, à présent, savoir jouer. Les enfants étaient en effet ma dernière carte, mon va-tout. Il m’importait que Joerg voie tout d’un coup notre chantier à travers eux et qu’il n’ait de cesse d’en faire, comme il le suggérait, un vrai foyer d’enchantement. Avec un peu de chance, leurs désirs déploieraient leurs ondes jusqu’à lui, il les entendrait et s’emploierait aussitôt à les transformer en forces agissantes.

 

Anne et Matthieu franchirent la porte, un samedi matin, en silence. Ils avaient apporté leurs cartables et des sacs dans lesquels étaient rangés des jeux et des vêtements. Ils visitèrent les différents espaces du petit appartement avant de s’adresser à Joerg, qui les observait avec avidité, je me souviens, et ne leur répondit, en retour, que par un silence lourd de sens. Ils n’eurent cependant pas de mal à lui faire admettre l’impasse où, les uns et les autres, nous nous trouvions. Partout, le plâtre et la poussière. Un chaos d’outils éparpillés sur le sol de l’unique pièce. De pots de peinture et d’enduit, de bassines d’eau et de sacs de plâtre, de tréteaux et d’escabeaux. Pas même la place de déployer matelas et sacs de couchage. Sans parler de l’impossibilité de disposer du minimum de place pour les cahiers et les livres. Le bilan, c’étaient des mois de vie commune partis en poussière. Des mois de lecture et d’écriture sur lesquels j’avais dû tirer un trait. Et, pour Joerg, la servitude d’un chantier qui n’avançait pas, au détriment d’un autre chantier, autrement important, lui, complètement arrêté, le chantier de son atelier.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que c’est de cette visite des deux enfants que data le véritable commencement des travaux. Ils anticipaient une aventure amusante. Joerg, lui, s’attela à la tâche d’une autre façon. Il semblait revivifié par tout ce qu’il avait entendu. Pour la première fois, un sentiment d’urgence l’emportait nettement sur la lenteur qu’il avait revendiquée jusqu’à présent. Il était soudain incandescent, survolté. Comme s’il courait vers je ne sais quoi ou, au contraire, s’efforçait de le fuir. Il poussait la tension à son paroxysme, donnant l’impression de chercher à rendre visibles des énergies. Il rayonnait, irradiait. Je regardais le rouleau recouvrir un mur. J’écoutais le bruit de frottement étouffé qu’il faisait quand la peinture s’étirait jusqu’au bout. À d’autres moments, j’observais le va-et-vient, le flux et le reflux du pinceau à la surface du mur et me rappelais ces lignes de Stifter, qu’Henri Thomas, traducteur des Grands Bois, avait reprises dans sa préface au recueil de récits qui nous avait occupés si longuement au début des travaux : « “Je me souviens d’efforts qui n’atteignaient rien, puis de la fin de l’effroi, de l’abîme refermé.” Vestiges d’une époque, ici la toute première enfance, définitivement close par “une sorte d’ivresse” ». « Je n’ai jamais oublié les choses de l’enfance, me dit Joerg. C’est comme si tu m’avais confié tes enfants. Maintenant, je pars à leur rencontre. » Lui qui n’avait pas son pareil pour pénétrer n’importe quel langage, fût-il aussi mystérieux que celui des enfants, en avait traduit les obscurités, aussi bien que les silences, dans la langue de l’évidence. Il en avait réveillé les clartés que les adultes cherchent toujours à obscurcir.

Avec une attention que personne, jusqu’alors, ne leur avait si pleinement accordée, il engagea d’abord avec Anne et Matthieu la conversation sur les personnages de la fresque. Il souhaitait qu’ils s’y reconnaissent et je tenais peut-être là le cœur des difficultés rencontrées jusqu’à présent. Tout devait aboutir à la fresque. Mais l’absence des visages de ses deux protagonistes en était le chaînon manquant, un centre pour ainsi dire absent. La rencontre des enfants et les paroles échangées avec eux comblaient le déficit. Nous pouvions repartir d’un bon pied.

 

Le projet de la fresque devint une mélodie qui rompait le fracas. Tous les bruits se turent. Seule la mélodie retentissait dans le silence.

 

La rencontre avait ouvert la voie à un jeu avec les formes et surtout à un jeu entre les formes et avec les miroirs des murs dont la fresque était la continuité. Joerg allait transformer la surface en aire de jeu… Et c’était l’effet miroir de la laque qui donnerait son rythme à l’ensemble. Autant dire que l’exécution ne pouvait souffrir aucun défaut. Pas le droit à la moindre erreur. Toute trace de rouleau, tout trait de pinceau serait banni des surfaces, qui devaient paraître avoir été peintes d’une seule coulée. Mais Joerg avait une connaissance et, apparemment, une expérience telles de toutes les techniques convoquées ici, les plus anciennes comme les plus nouvelles, à commencer par la technique si particulière de la laque, que nous n’avions pas de souci à nous faire. Nous y arriverions. Nous obtiendrions exactement l’effet recherché. « Les murs, disait-il – je me souviens à peu près de ses mots –, ne doivent pas opposer de résistance aux visages. Quand nous les regardons, c’est eux qui nous regardent. Ils surprennent notre regard. »

Il punaisa de grandes feuilles de papier sur un mur pour simuler la fresque. Le week-end suivant il fit revenir les enfants et leur demanda d’imaginer une scène avec des figures qui les feraient rêver. Il tenait absolument à saisir sur le vif quelque chose de l’imagination enfantine. Peut-être voyait-il désormais l’appartement comme une grotte dans laquelle seraient enfouis des secrets d’enfance.

Anne et Matthieu imaginèrent une sorte de paysage planté de grands arbres et peuplé de quelques animaux. Un peu plus tard, ils ajoutèrent trois figures humaines, nettement plus petites, sans doute les futurs occupants du lieu.

 

Tout allait vite. Ce fut le début d’une période heureuse. L’époque des tentatives et de l’errance, de l’enlisement dans le flou, des jours sans suite, semblait avoir pris fin. Les enfants avaient donné leur vision des choses, que Joerg avait reconnue sienne. Dorénavant, il avait entièrement prise sur notre projet. Il n’avait plus qu’à lui apporter son savoir de technicien encyclopédiste hors pair. Fini le film d’épouvante. Il était devenu le héros d’un documentaire montrant un artiste, l’un des plus grands et des plus méconnus de son temps, en vêtements de peintre en bâtiment, se déplaçant presque les yeux fermés dans un réduit encombré d’outils et de pots de peinture, de mégots et de journaux, prêt à livrer à la laque un combat sans merci, mais dont l’issue ne faisait plus à présent aucun doute.

Je reviens sur la laque, car, en vérité, Joerg devrait se contenter d’un faux-semblant de fresque. Pas question, ici, d’enduire un mur de chaux éteinte mêlée à du sable sec de rivière. Je n’allais pas non plus acquérir un four où chauffer à neuf cent cinquante degrés une pierre calcaire qui donnerait de la chaux vive à réduire en pâte.

C’était donc la laque qui avait été choisie pour le report du dessin. Avec son effet miroir qui permettrait à tout « regardeur » de la fresque d’en être l’un des personnages.

Combien de fois l’ai-je entendu le proclamer : « Avant toute chose, s’assurer du support » ? Avec minutie et patience, Joerg acheva la préparation des murs, qu’il devait laisser sécher plusieurs jours. En attendant, il souhaitait revoir l’outillage déjà acheté, qui ne correspondait pas forcément aux nouvelles phases du travail. Il était particulièrement vigilant sur les pinceaux et la nature de leurs poils. Il se demandait s’il ne fallait pas prendre le temps de se rendre à Cologne où se trouvait le seul fabricant de pinceaux à laquer dignes de ce nom. Il me proposa d’ailleurs de l’accompagner pour que je puisse m’émerveiller sur place de leur qualité et vérifier en quoi ils ne ressemblaient en rien à tout ce qu’offre le marché. Mais il se ravisa – j’eus de la chance – après avoir trouvé chez un fournisseur parisien un modèle qui le satisfaisait à peu près. D’autres aventures, de toute façon, allaient nous être réservées.

La chasse à la poussière devenait chez lui, et, par ricochet, chez moi, une véritable obsession. Joerg ne cessait de passer l’aspirateur un peu partout et une éponge humide sur les murs, qu’il lessivait ensuite à l’eau chaude avant de dépoussiérer encore, puis de commencer une opération de ponçage. Une fois la surface bien sèche, sans précipitation, presque amoureusement, il repassait son éponge dessus, ou un chiffon humide, ce qui nous obligeait à attendre un nouveau séchage avant l’étape suivante : l’application, à l’aide d’un couteau à enduire, d’une couche d’enduit à laque. Là encore, nous mettions à profit le temps de séchage pour sortir un livre de la bibliothèque. Et Joerg m’en faisait une lecture qui pouvait se prolonger au-delà du temps nécessaire. Quand une phrase en était le déclic, j’étais même souvent l’auditeur de longs développements sur la forme des nuages, l’un de ses sujets favoris, auquel il avait consacré de nombreuses études. Un nouveau ponçage prenait le relais, suivi, comme toujours, d’un dépoussiérage sans pitié, qui précéda bientôt l’application – pour moi, c’était un bon signe – d’une sous-couche d’acrylique blanche. Évidemment, le séchage, le ponçage et l’aspiration des poussières succédèrent à cette phase prometteuse, mais qui ne laissait pas encore préjuger la suite des événements.

Nous étions loin du but. Joerg prenait du recul pour examiner ce qu’il venait de faire, tout semblait aller bien pour, presque aussitôt, ne plus aller du tout. Tout lui apparaissait et tout disparaissait. C’était un mouvement sans fin. « Un artiste connaît plus de défaites que de victoires, en concluait-il. On continue. On ne lâche rien, tant que c’est encore possible. Faisons front ensemble, nous tiendrons. » Il avait des postures de matamore, les tempes perlées de sueur, dans la poussière de plâtre qui flottait. Et donnait un sentiment d’irréalité. À l’entendre, il avait besoin d’un peu plus de temps, bien qu’il travaillât d’arrache-pied. J’aurais aimé, moi, que la machine s’emballe. Mais quelques mètres carrés composent un territoire immense et en perpétuel changement où la couleur fluctue, n’en utiliserait-on qu’une seule.

Ce qu’il voyait que je ne voyais pas ? Peut-être les mots d’une phrase tracée d’une écriture inconnue, aussi illisible que les « microgrammes » de Robert Walser. Une écriture illisible à l’œil nu. Comme une phrase à six pieds sous terre aux mots éparpillés en un labyrinthe ou un palimpseste où se perdre dans ses pensées.

À chaque étape, il regardait la « fresque » s’ébaucher, les yeux mi-clos, comme Rembrandt recommandait à ses élèves de regarder les tableaux de façon à ne pas se laisser distraire par les détails et à saisir leur identité profonde.

À peine arrivé, chaque matin, j’essayais de débusquer du nouveau, d’avoir la surprise d’un avancement des travaux, mais rien n’avait changé depuis la veille. Ce n’était pas à l’ordre du jour. Peut-être avais-je trop tôt vendu la peau de l’ours. À notre tour, nous ne gravirions pas le sommet du Mont Analogue.

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