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Alain Veinstein · Chapitre 14 sur 19

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Chapitre 14

14

 

 

Nous avions, Joerg et moi, un accord verbal. Je lui avais signé un chèque en blanc. Impossible maintenant de reculer, quelle que soit la note finale. Je devais me rendre à l’évidence que l’idée même d’un « délai » lui était totalement étrangère, en rupture absolue avec sa conception du temps. Simplement, il prenait son temps, tout son temps, pour aller plus loin sans exclure les fourches, les chemins de traverse, les seuls sans doute qui l’intéressaient vraiment. Tous devaient être explorés avec une lenteur inconnue de la plupart des mortels, quand bien même il aurait pu opter dès le début pour la ligne droite. Ne pas étudier ni expérimenter chacune des hypothèses envisageables, ne jamais se montrer hésitant, mettait en péril quelque aboutissement que ce soit. Il citait cette phrase du Talmud lue dans le Journal de Kafka : « Celui qui interrompt son étude pour dire : comme cet arbre est joli, a mérité la mort. » Le jeu, si je peux employer ce mot, était une entreprise de longue haleine : observer, cerner, expérimenter, repartir de zéro, tout arrêter jusqu’à nouvel ordre. Mais l’un de nous deux était hors jeu, acteur d’une partie à laquelle il n’avait aucune part. Et, malheureusement, c’était moi. Assigné à non-résidence, en instance d’expropriation. De même que nous ne jouions pas la même partie, il n’était pas sûr que nous nous trouvions du même côté du monde.

Un tourbillon de vent se levait. Ce qui me mettait en péril, moi, après le temps de la sidération, c’était la fureur. Je ne pouvais plus accepter ce réel entièrement voué à retarder le réel. Je n’avais plus d’espace, le studio proprement dit étant occupé par les matériaux et l’outillage en souffrance. Réduit à l’état d’entrepôt. Les premiers jours de l’été s’annonçaient, j’allais provoquer la rupture. Cette fois, ce serait la bonne. Je m’y préparais chaque matin, j’imaginais toutes sortes de scénarios déclinant des degrés différents de violence. Une certitude : j’étais maintenant résolu à ce que Joerg prenne ses cliques et ses claques et disparaisse de ma vue à tout jamais. Il m’avait fait perdre assez de temps comme ça. Mais pareille méthode, presque aussitôt, me déchirait le cœur. Même si elle se justifiait par mon désir, légitime après tout, d’entrer enfin dans mes meubles, elle n’en était pas moins profondément injuste. Il me suffisait de regarder, ne serait-ce qu’un bref instant, le visage de mon ami, de croiser son regard, pour renoncer à ma résolution. Bien plus, s’il avait montré, renversant les rôles, des velléités de m’abandonner à mon sort, de me quitter en somme, de m’éconduire, je crois que j’aurais tout fait pour le retenir. Joerg n’était pas seulement un cyclone qui vous entraînait dans ses tourbillons. Passé la crise de rage et de désespoir, je n’avais pas de mal à reconnaître qu’il voulait d’abord mon bien. Il n’y avait pas de différence, à ses yeux, entre mon modeste studio et je ne sais quel palais vénitien. Tous deux exigeaient, pour lui, la même attention de la part de ceux qui prétendaient, comme nous, s’attacher au génie des lieux. Je pense à l’instant à Venise et à ses palais car je me souviens d’une lecture que Joerg me fit un matin de Court Voyage sentimental, le roman d’Italo Svevo. C’était plutôt un long voyage, certes, qu’il me proposait rue Brézin, mais un long voyage – l’image s’impose aussitôt – à bord de ce moyen de locomotion au rythme le plus lent du monde qu’est la gondole. Une partie de la force du gondolier étant perdue à l’arrêt, la gondole se hâte, on le sait, avec lenteur. Et à son bord, selon l’observation de Svevo, qui prend toute sa portée ici, « on n’avance pas plus vite que dans un musée ». Mais je dois nuancer : Joerg cultivait tout à la fois la lenteur et la vitesse. La réactivité était l’une de ses qualités, et il n’était pas rare qu’il réagisse très vite, trop vite parfois, à force de vouloir rebondir avant qu’il ne soit trop tard. Il était dans un état d’alerte permanent, toujours sur le qui-vive. « Pas de résultats, répétait-il, sans travail lent, application. La peinture d’un mur, n’importe quelle peinture, ne jaillit pas tout armée de la cuisse de Jupiter. Patience et persévérance s’imposent. Je trouve un rythme et je m’y tiens. Je ne suis pas de ceux qui demandent l’aumône. »

D’autres solutions, finalement, seraient préférables à la rupture brutale. Je devais patienter dans l’impatience pour laisser Joerg mettre la dernière main au projet qu’il avait porté avec tant d’obstination jusqu’à présent ; je pourrais même dire : avec un excès maladif d’obstination. « Tout le monde commence, me disait-il. Très peu vont jusqu’au bout. Tu comprends pourquoi… » Et il puisait de nouvelles forces, de l’exaltation, même, à l’idée de faire bientôt briller les murs. Je ne peux pas le cacher, je mourais d’envie, moi aussi, de voir Joerg arriver à ses fins et d’avoir la chance de vivre dans ce qui serait bel et bien une œuvre, à ne pas confondre avec une simple « rénovation ». Mon erreur avait été de me méprendre sur l’objectif. Joerg, en effet, n’était pas l’homme d’un coup de peinture. En acceptant son aide, j’aurais dû savoir à quoi m’en tenir. On ne demande pas une tranche de jambon à un grand chef étoilé – ou alors il faut s’attendre à ce que le jambon ne ressemble pas tout à fait à du jambon.

« Laissons-le… » décidai-je soudain. Nous étions à cran. Ma présence était peut-être l’obstacle. J’allais renoncer à la prérogative d’être, du matin au soir, l’interlocuteur. Prendre de la distance par rapport à mon ami et à son projet, me tenir à l’écart, le laisser seul face aux murs, seul dans le tourbillon des variations…

Je mis aussitôt mon projet à exécution. Le lendemain, je n’apparus pas rue Brézin. Le jour suivant non plus. Le jour d’après, pas davantage. J’appris qu’il s’inquiétait de mon absence à l’occasion d’appels à nos amis proches, que je n’avais pas mis dans la confidence et qui avaient fini eux-mêmes par s’inquiéter. Je dus inventer un voyage de dernière minute. J’étais parti sans crier gare, pour la radio, en Amérique latine. Il fallait faire passer le message : j’espérais bien que nous fêterions tous la fin du chantier à mon retour, deux ou trois semaines plus tard. Mais le cinquième jour toutes mes pensées étaient de nouveau tournées vers la rue Brézin. Ou plutôt vers Joerg, livrant seul la bataille des murs. Le sixième jour, déjà, je n’y tenais plus. C’était plus fort que moi, je ne cessais de penser à lui et de condamner mon comportement, dont tout bonnement j’avais honte. Impossible de repousser encore mon retour en faisant semblant d’être dans un autre monde. J’allais revenir le plus tôt possible, prétexter un incident technique qui m’avait contraint à écourter mon voyage. Reprendre ma place sur le tabouret de la cuisine, en position d’écoute. Il ne fallait rien dire, rien risquer de nature à compromettre, si elle existait, la chance d’en finir, quand bien même j’étais taraudé par un terrible sentiment d’impuissance. Je devais rester à ma place, celle du lecteur, peut-être, lisant par-dessus l’épaule d’un autre lecteur qui avait, lui, le livre bien en main. Je n’aurais même pas à faire semblant de lui venir en aide. Il me suffirait d’être là. De l’observer face à l’imprévu, chaque difficulté à surmonter réveillant le souvenir d’une mésaventure passée qui bruissait d’anecdotes.

 

Nos retrouvailles, le lendemain matin, furent chaleureuses. Une partie du mur du couloir avait été peinte. C’était un résultat incroyablement excitant. Je ne pouvais espérer mieux. J’en aurais presque fait sauter un bouchon de champagne. Quand j’arrivai, il décrypta pour moi la figure fugace des nuages. Oui, j’étais heureux de revoir Joerg, qui ne me posa aucune question sur mon absence. Nous nous retrouvions simplement, lui et moi, comme nous le faisions chaque matin depuis des mois. J’avais été injuste envers lui. En réalité, il prenait le chantier à bras-le-corps. L’amitié ferait probablement tomber les obstacles.

En venant, le jour suivant, il avait relu, dans le métro, la « Huitième Élégie de Duino » et souhaitait commencer la journée en m’en lisant quelques lignes. Je me souviens du passage, que j’ai retrouvé :

Tout s’effrite. Nous l’ordonnons à nouveau

Et nous tombons nous-mêmes en poussière.

Qui donc nous a retournés de la sorte que,

Quoi que nous fassions,

Nous avons toujours l’air de celui qui s’en va ?

Puis Joerg me donna des nouvelles du chantier. Elles n’étaient pas bonnes. Il ne voulait pas me cacher que, selon toute vraisemblance, nous étions encore loin du but. Il avait dû interrompre la peinture du mur commencée en mon absence et qui m’avait tant réjoui. De nouvelles difficultés avaient surgi, qu’il n’avait pu trancher sans moi, car, en tant que « principal intéressé », je devais donner mon avis. Aussitôt revenu, pour n’avoir pu souffrir notre séparation, j’étais donc de nouveau jeté dans le pire. J’étais de nouveau tenté de fuir… J’aurais voulu n’avoir jamais loué cet endroit, n’avoir jamais rencontré Joerg, n’avoir jamais conçu le moindre projet avec lui, jamais rêvé… Plutôt le néant, me disais-je, le néant comme bouffée d’air, le néant comme délivrance…

Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse m’en faire voir à ce point de toutes les couleurs. Près d’un an d’horreur, de tension, d’horizon bouché. Un modeste appartement transformé en lieu de douleur dont seules les coulisses étaient accessibles. Était-il possible de sortir de cette spirale infernale ?

Tout cela laisserait certainement des traces, mettrait à mal notre amitié, pourtant née sur le terrain de l’épreuve. À ce stade, en fonction des événements à venir, des mots prononcés ou passés sous silence, le chantier pouvait sauver notre amitié ou la laminer définitivement.

Ses gestes étaient généralement doux, fluides, décontractés. Il lui arrivait pourtant de procéder tout en force et c’était une autre histoire. J’assistai à des colères au cours desquelles il s’en prenait aux murs comme à des êtres humains. Je voyais alors mon malheureux studio comme un nid qu’un garnement débusquerait des arbres et jetterait sur la route.

Existait-il un lieu où le chantier s’achèverait ? Un tel lieu existait-il ?

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