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Alain Veinstein · Chapitre 19 sur 19

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Chapitre 19

19

 

 

Ainsi s’était passée cette longue succession de jours.

Je ne pouvais pas ne pas m’interroger : qu’avait-il cherché, finalement, pendant tout ce temps rue Brézin ? À combler du vide, de l’absence, par tous les moyens possibles ? Pourquoi, au-delà de la satisfaction d’être enfin dans mes murs, ce sentiment de défaite qui m’avait empoigné ?

Tant de questions auxquelles on songe lorsqu’il est déjà trop tard.

Trop tard aussi pour conserver la trace de la fresque. Sans doute a-t-elle disparu, plus de quarante ans après, sous d’innombrables couches de peinture ou les papiers peints de mes successeurs.

 

Aujourd’hui, dans ce monde tel qu’il va, tout semble devoir disparaître comme si rien n’avait jamais existé. Ne reste peut-être que les sentiments que, les uns et les autres, nous avons pu partager. Les étincelles de vie que, des mois durant, Joerg a fait briller rue Brézin. Pas sûr que de telles étincelles continuent longtemps à briller.

Écrivant ce récit, je m’en veux terriblement de n’avoir jamais noté certaines phrases de mon ami, des bribes de ses monologues – pour ne pas parler de nos conversations. Ont-elles existé ? Celles rapportées ici le sont toutes de mémoire : j’espère ne les avoir pas trop altérées. Je pense aussi – comment en rendre compte ? – à des moments de silence. Sans doute la chose la plus luxueuse qui nous ait rapprochés.

Trop tard également pour retrouver la grande gravure que Joerg m’avait offerte pendant les travaux. C’était un état de Rien ne se rabat sur 1. Un monument. Je l’avais fait encadrer à partir de ses instructions, on ne pouvait plus précises, et accrochée chez la jeune femme qui m’avait accueilli après ma séparation d’avec la mère d’Anne et Matthieu, avant que je rencontre Laure. Quelque temps après avoir quitté cette jeune femme – ainsi va la vie –, j’eus une telle nostalgie de la gravure que je ne pus plus y résister, je demandai à Jean Daive, grâce à qui j’avais rencontré Joerg, de venir m’aider – elle était très lourde – à la récupérer. Nous montâmes les cinq étages, je sonnai à la porte, la jeune femme était en train d’écouter le Don Giovanni de Mozart. Quand elle m’aperçut, elle nous claqua violemment la porte au nez. Nous ne nous sommes plus jamais revus. J’ignore ce qu’est devenue la gravure Rien ne se rabat sur 1, jamais revue elle non plus.

Je conserve précieusement une autre gravure, le troisième état de Tholos I. Je ne sais plus comment je l’ai acquise. Elle date de 1984. Elle est sous-titrée Ni vie, ni mort : vie-mort à jamais.

 

De la suite, je ne me souviens plus, sinon que je raccompagnai Joerg jusqu’en bas de l’immeuble et que dans l’escalier il garda longtemps sa main dans la mienne. Puis je le regardai s’en aller dans la nuit, une Camel aux lèvres, un livre sous le bras, comme toujours. J’eus le temps de voir qu’il s’agissait d’un essai sur les nuages chez Constable. Il m’adressa un dernier sourire avant de s’éloigner en emportant son secret. Une seule fois il se retourna et me lança cette phrase : « Nous avons mangé notre pain blanc en premier. » J’apercevais les volutes de fumée qui sortaient de sa bouche et de son nez. Le bout rougeoyant de sa cigarette s’effaça peu à peu dans les lointains.

 

Je n’eus jamais la chance de le revoir avant sa mort. M’est revenu récemment en mémoire qu’il m’avait dit vouloir faire de notre expérience une épreuve de vérité. D’autres épreuves l’attendaient – j’y ai fait allusion dans ce récit qui prend fin : les vicissitudes de la fresque de Lucca, le saccage de son atelier, dont il fut dépossédé, la souffrance due à la maladie qui devait l’emporter à Vannes, il y a dix ans maintenant.

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