Poursuivre

Alain Veinstein · Chapitre 4 sur 19

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Chapitre 4

4

 

 

Comme tout chantier, celui de la rue Jean-Pierre-Timbaud a connu des aléas. Il y a même eu des interruptions, parfois de longue durée, causées par des événements qui m’échappaient : l’attente de matériaux, par exemple, commandés quelquefois à l’autre bout du monde et sans lesquels il était impossible de poursuivre.

C’est précisément lors d’une de ces interruptions que Joerg accepta à ma demande de m’aider à rénover l’appartement de la rue Brézin. Un refuge, je l’espérais, un lieu protecteur, j’y ai fait allusion, où réinventer une intimité avec mes enfants dont j’étais désormais séparé. Sortant d’une histoire frappée de violence, j’aspirais à un peu de douceur. Or je découvrais ce que signifie ne pas vivre avec ses enfants. La chose m’avait longtemps semblé impossible, je préférais souffrir l’atermoiement. J’ignorais une souffrance plus terrible encore : celle de ne plus vivre avec eux et inversement.

Commencer par tout repeindre m’aiderait à faire apparaître un monde où, eux et moi, nous pourrions vivre une nouvelle vie, repartir d’un bon pied. Rendre un vide habitable. Après tout, c’était un lieu provisoire, nous n’allions pas y rester jusqu’à la fin de nos jours. Même si elle reposait sur un pari, l’entreprise ne m’effrayait pas trop, étant donné l’exiguïté de l’espace.

Dans un premier temps Joerg vint constater les dégâts. Ce fut vite fait. Un bout de couloir (l’entrée) s’étranglait en un autre bout de couloir, plus étroit encore, qui desservait une minuscule cuisine et un cabinet de toilette : telle était la scène de la plupart des actions que nous allions vivre ici et qui allaient façonner notre vision de la réalité.

Joerg proposa aussitôt, voyant que je ne sauterais pas l’obstacle, de se substituer à moi. Il me parla de ce plafond, par exemple, auquel le lessivage avait été fatal, comme s’il s’agissait de la fange du monde. Il y avait des taches d’humidité verdâtres sur les bords, une odeur de moisi. Une fuite d’eau en était à l’origine. Les dommages, à l’entendre, étaient incommensurables. Ce plafond exigeait trop d’ingéniosité pour que j’en vienne seul à bout. Lessiver ne suffisait pas. Nous ne nous en tirerions pas à si bon compte. Il fallait d’abord gratter le plâtre moisi et prendre la mesure des fissures et des lézardes ravagées par les moisissures. Toute faille qui s’ouvrait dessinait des méandres qui ne pouvaient que s’accroître. Je n’avais jamais autant entendu parler de failles, de fentes, de fissures, de lézardes, de crevasses même… Elles peuplaient les propos de Joerg.

Il tenait absolument à me venir en aide, à me tendre la main pour m’empêcher de m’enfoncer davantage. « C’est dans mes cordes », conclut-il. J’hésitai quelques secondes à accepter de lui prendre de son temps. Je restai silencieux tandis que nous nous observions un moment. J’avais la crainte d’abuser de lui, ce que je ne voulais à aucun prix. Mais je savais que c’était déjà trop tard. Il n’y avait pas de réponse à donner. Dès le départ, l’affaire était entendue. En toute innocence, j’avais mordu à l’hameçon. Illustration parfaite de cet étrange pouvoir qu’il avait sur moi et qui finissait par créer une atmosphère quasi hypnotique. Tout ce que je voyais : les murs, le plafond, Joerg lui-même, me brouillait la vue.

Je supposais que ce serait fait en un rien de temps, comme par miracle. Je lui demandai d’aller au plus vite, d’arrêter une date de début de chantier et une de fin. De prendre le temps nécessaire en veillant cependant à ce que ça ne ralentisse jamais les choses. Mais sa réaction immédiate m’inquiéta. « Pour peindre un tel plafond, me dit-il simplement, il faudrait être magicien. » Je pressentis que les choses n’allaient pas être si faciles, même s’il se disait prêt à tout, face à l’imprévisibilité. Il alla jusqu’à prétendre pouvoir, en cas de besoin, déplacer des montagnes aussi vite que si elles étaient un décor de théâtre. Je n’avais pas encore compris qu’il élevait des tâches plutôt prosaïques – repeindre un plafond, des murs – à la hauteur d’un grand art. L’un et l’autre, nous ne parlions pas de la même chose.

À aucun moment pourtant je ne m’évertuai à forcer la réalité. J’essayai de me rassurer en tentant de me convaincre que venir à bout d’un chantier aussi banal serait pour lui un jeu d’enfant. Je connaissais ses compétences. Il y avait le précédent de l’atelier de la rue Jean-Pierre-Timbaud, visité quelque temps auparavant, et qui m’avait littéralement ébloui. Pas de doute qu’il me ferait gagner du temps et substituerait de la belle ouvrage au bricolage maladroit que j’avais commencé à bâcler. Pas de doute qu’il connaissait le métier comme pas un. J’étais certain qu’il mettrait toute son énergie en jeu, malgré ses nombreuses exigences, pour achever ce travail dans des délais raisonnables. Je pensais qu’en travaillant dur, tous les deux, je pourrais m’installer bientôt avec mes enfants.

Bientôt, qu’il agisse vite devint mon obsession. Il me répondait que c’était prendre le risque d’agir en aveugle.

En vérité, l’espoir d’un délai raisonnable s’amenuisait. Je commençai à douter. La situation paraissait partie pour durer. J’aurais aimé déceler des signes positifs, mais nous semblions nous enfermer dans un cercle infernal. La fin des travaux reculait chaque jour. Je m’interrogeais intuitivement sur ses dispositions face à la réalité. Il me demanda quel genre de peinture je souhaitais et, comme je ne répondais pas, en position immobile, la main sur la poignée de la porte, il me précisa, devinant sans doute mes arrière-pensées, qu’il avait l’habitude de tenir ses engagements et que, de toute façon, avec le temps, on arrivait à tout. Certes, tout chantier implique une prise de risques, mais il avait à cœur de ne jamais rien laisser au hasard. Il tiendrait compte de la lumière, de son irruption dans mon bout de couloir obscur, dont la couleur que nous choisirions ne saurait s’affranchir. « La lumière mange la couleur, multiplie les tensions, et il faut toujours laisser une chance à l’inattendu », ajouta-t-il avec un sourire magnifique.

 

Pour lui, au début, tout devait être blanc. Murs et plafonds. D’un blanc lilas, peut-être. Il fallait voir. Nous n’en étions pas encore là. Nous ferions des essais. Pas question de lésiner sur les essais : c’est le plus important. Le reste n’est qu’une formalité. Tant que tous les essais n’auraient pas été faits, nous ne serions sûrs de rien. Puis, il faudrait recenser les scénarios envisageables. C’était une autre affaire. Peut-être encore plus compliquée. Nous ne pourrions pas être économes de notre temps. L’avenir en dépendait. Seule certitude : il commencerait par le couloir. Il fallait bien commencer par quelque chose. Ensuite, nous serions de ceux qui, comme le disait le peintre Jean-François Millet, « y mettent leur peau ».

Mais pourquoi allait-il se donner cette peine ? Soulagé, j’éprouvais en même temps, pour dire la vérité, un certain malaise. En acceptant l’aide généreuse de Joerg, ne m’étais-je pas lié les mains dans le dos ? Pire encore ? J’ose à peine l’écrire : je me posais des questions sur ses intentions réelles. Il y avait cette évidente attirance mutuelle. J’étais cependant trop excité par la perspective d’une nouvelle vie avec mes enfants pour creuser vraiment la question. J’avais pour lui de la gratitude. Il me donnait un but. Sans arrière-pensées, je comptais sur lui. Mais, à regarder la réalité en face, toutes les cartes restaient entre ses mains.

Pour n’importe quel peintre en bâtiment, notre chantier aurait été l’affaire de quelques semaines, mais je dus vite admettre que tout travail pris en charge par Joerg n’impliquant pas de longues périodes d’observation et de minutieux préparatifs n’était pas recevable. Le chantier, je dois le reconnaître, occupait ses jours et même ses week-ends. Si par hasard il avait un empêchement, il me téléphonait et sa conversation durait des heures entières. Il insistait sur le fait que ce qu’il faisait chez moi était devenu pour lui une nécessité. Il y était contraint, alors que non seulement il n’en tirait aucun profit pour lui-même, mais que cela ne laissait plus aucune place à son propre travail. « Les erreurs sont des outils essentiels », répétait-il, citant un auteur dont j’ai oublié le nom. Les erreurs, les déconvenues, les mauvaises surprises, commentait-il, permettent des avancées imperceptibles.

Avec cet appartement, j’entérinais le fait que ma vie partait en tous sens. Je me retrouvais privé de centre, sans foyer central. Le lieu était, certes, des plus modestes, au dernier étage d’un immeuble petit-bourgeois comme il en existe d’innombrables dans les rues du XIV e arrondissement de Paris. Il n’y avait pas grand-chose à reprendre. Sauf à imaginer une structure différente. L’un des murs gênait Joerg, apparemment. Il le tapota et le déclara porteur. Il ne se risquerait pas à le démolir, dans la crainte que tout l’étage ne s’écroule. Dans tous les cas, il nous faudrait l’autorisation des propriétaires, ce qui m’obligerait à un retour à la case départ, c’est-à-dire à une négociation avec la jeune fille de l’agence immobilière que je souhaitais garder le plus loin possible de ma vue. J’imaginais avec quel fou rire elle accueillerait ma déconvenue, ce que je n’étais pas prêt à accepter. À ce moment, outre la peinture du studio proprement dit, qui posait peu de problèmes, la priorité était le minuscule couloir d’entrée qui desservait la cuisine de poupée, où il n’y avait pas la place de mettre une table, et le cabinet de toilette, qui aurait eu du mal à rivaliser avec l’esplanade des Invalides. Au total, c’étaient donc huit à dix mètres carrés, à tout casser, que nous devions rénover. Ce n’était tout de même pas gravir une montagne ! D’ailleurs, Joerg allait se mettre au travail immédiatement. « Il faut bien commencer », me dit-il. À chacun son rôle. J’avais moi, au préalable, emballé les meubles, la vaisselle qui traînait et les ustensiles de cuisine, les vêtements et les quelques bibelots que j’avais cru bon d’apporter. Quant aux livres, j’avais fait une sélection, laissée en libre accès dans la bibliothèque : il y en avait certains dont nous pouvions avoir besoin à tout moment…

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