Poursuivre

Alain Veinstein · Chapitre 11 sur 19

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Chapitre 11

11

 

Un soir, à la nuit tombée, un nouvel interlocuteur prit ma place : une corneille qui ne quittait pas le rebord de la fenêtre de la cuisine, en faisant entendre son croassement rauque. Il lui parla, lui confia qu’il resterait tard ce soir-là : « La nuit, je travaille comme un possédé. Elle laisse apparaître des fantômes et j’attends qu’ils me donnent un coup de main. »

Les fantômes l’avaient-ils enlevé ? Ou la corneille ? Le lendemain, il n’était pas là. Le jour suivant non plus. Le téléphone était muet. Il réapparut quatre jours plus tard sans faire la moindre allusion à son absence. Il me parla comme si nous nous étions quittés la veille. Tout de même, il avait la tête à ne pas avoir dormi toutes ces dernières nuits. Il semblait hors de ce monde. Lorsque je le lui fis remarquer, il tomba dans le silence. Assis dans la cuisine, il enchaînait les Camel. Je lui proposai du thé. Il préféra un verre de whisky, qu’il but d’une traite sans que ça le rende plus bavard. Soudain, d’un coup d’épaule, il ouvrit la fenêtre et regarda le ciel. Ou plutôt les étoiles, qu’il nomma l’une après l’autre, comme s’il les connaissait depuis toujours. Celles de l’hémisphère Nord et celles de l’hémisphère Sud. Selon lui, j’avais beaucoup de chance d’apercevoir les étoiles de chez moi. Mais j’avais beau regarder de tous mes yeux, je ne voyais que la nuit noire et les reflets des logements éclairés.

De même, sur les murs, des taches invisibles bouleversaient l’ordre des choses.

Il pouvait certaines fois s’attacher à un mot, venu de je ne savais où et capable de lui faire vibrer le sang. Il le répéterait alors tout au long de la journée. Il allait chercher dans la bibliothèque ses occurrences, qu’il savait dans quels livres trouver. Il y eut ainsi le mot cœur. Il voulait me convaincre que, dans son cœur, son sang ne circulait pas dans le bon sens. Qu’il avait été détourné par les blessures de la vie. Dans mon souvenir surgit également le mot printemps, qu’il associait au « cœur de la terre ». Cette saison était déterminante dans sa façon de voir les choses, alors qu’il passait le plus clair de son temps à déchiqueter l’hiver. Selon lui, le printemps permettait d’atteindre l’essentiel : un cercle concentrique avec la vérité au centre, qu’il était difficile, voire impossible, d’approcher. Ces mots privilégiés, il assurait qu’ils le mettaient sur la route du croisement des coordonnées, des haltes du désir. C’étaient des bâtons sur lesquels s’appuyer pour partir à l’aventure. Il fallait tenir les mots, les laisser jusqu’au bout inventer les choses. Trouver les mots qui fassent craquer les coutures. Ainsi en allait-il quand on était privé d’une langue à soi. Qu’on était empêché de parler dans sa propre langue.

Je le regardais aller et venir dans l’appartement comme un chat se déplace entre les obstacles. Son approche revenait toujours à dire que tout allait bien. Qu’il avait pris les rênes. Je voulais lui faire comprendre qu’il n’était pas dans le réel et je subissais de plein fouet mon impuissance à l’en convaincre. Qui aurait pu y parvenir ? Je finissais moi-même par douter de ce que je croyais être la réalité. Il me reprochait de le surveiller comme le lait sur le feu. Un jour, il me prit par la main puis par les épaules et me répéta qu’être à bout de nerfs ne servait à rien et qu’il fallait laisser le temps faire son œuvre. Certes, il maîtrisait toutes les techniques dont il faisait usage, et loin de moi l’idée de mettre en doute ses compétences. Reste que le « réel », précisément, n’était pas doré sur tranche. Il me fallait serrer les dents. Je voyais peu à peu le petit monde que j’avais échafaudé se désagréger, partir en vrille. Pour être franc, les mauvais jours, j’en arrivais à penser que Joerg volait ma vie. Il devenait accaparant, envahissant. J’avais parfois du mal à lui pardonner le désespoir dans lequel il me plongeait. Je me moquais bien de ce que l’épreuve pourrait m’apprendre sur moi-même. Je ne faisais plus que dissimuler la violence qui de plus en plus m’animait. J’affichais à tout bout de champ un visage tendu, renfrogné. Y avait-il, dans ce cas, un impératif de sincérité, de « franc-parler » ? Je bouillonnais de colère : devais-je aller jusqu’à dresser une barricade, à brûler des pneus pour la faire entendre ? Faire appel à un tueur à gages ou même étrangler Joerg de mes mains nues ? Je ne savais plus comment m’en sortir, garder mon sang-froid. Ma patience avait atteint ses limites. Je ne pouvais plus penser à autre chose, demeurer en prise directe avec la vie. J’étais, à proprement parler, au pied du mur. Avec un vrai dilemme : rompre ou exiger qu’il finisse sans délai. En quelque sorte, qu’il perde l’habitude de parler aux murs : seule chance que nous sortions la tête hors de l’eau.

 

J’avais l’impression d’être un intrus, un voyeur, alors qu’il n’y avait rien à voir. Je restais hébété devant des murs sur lesquels je ne comprenais pas la nécessité de repasser en boucle de nouvelles couches de peinture. Je me forçais à regarder mieux, plus longuement, mais ça ne changeait rien. Il y avait toujours quelque chose – je ne savais dire quoi, je ne le sais toujours pas aujourd’hui – que lui seul pouvait voir. Je repensais aux fameux fantômes dont il avait parlé à la corneille. Il y aurait eu dans les parages un ou plusieurs fantômes qui prenaient un malin plaisir à altérer la nuit le travail du jour… Un événement mystérieux, en tout cas, se produisait la nuit, qu’il soit présent ou pas. J’étais sidéré quand je franchissais la porte de l’appartement le matin. Rien n’avait jamais bougé. Son travail de la nuit ne laissait aucune trace. Lui, parcourant les murs du regard, paraissait désorienté, comme s’il avait oublié où il se trouvait, puis, comme toujours, il se ressaisissait, rebouchait des trous invisibles à l’œil nu comme s’ils étaient de grandes béances, ponçait pour la énième fois enduit et peinture sans montrer de signes de lassitude. Je me risquai à lui conseiller, une fois, de tout laisser tomber et de laisser refroidir la machine. Il me répondit en appliquant une nouvelle couche de laque qu’il dut ensuite laisser sécher : « L’imprévisible a la main sur nos efforts. Tu ne penses qu’à l’achèvement ; il faut oublier ce mot. On ne peut pas plus le connaître que le jour et l’heure de notre mort. »

Il tirait de longues bouffées sur sa cigarette. L’air était chargé de fumée. L’appartement empestait le tabac. Des cendriers débordaient dans tous les coins. Une mite voletait dans le couloir avant d’aller se poser sur un mur. Joerg la regardait chercher une issue pour s’évader. Il ouvrit la fenêtre de la cuisine. Mais elle voulait rester dans les effluves de peinture. Je pris un chiffon pour la déloger. « Ne la tue surtout pas, c’est une pauvre bête toujours à la recherche des zones sombres ou noires. Pas d’étoffe ici à ronger, à son goût en tout cas… L’immobilisation est un de ses comportements de défense. »

À mesure que le temps passait, ma patience s’étiolait un peu plus. Je m’étais laissé enfermer dans une histoire si tortueuse que si, par miracle, j’en voyais la fin, j’en aurais probablement oublié le commencement. Il y avait toujours entre nous comme un pistolet chargé sous la table. Joerg tenait le cap de la lenteur. Il ne s’en écarterait pas : « À ce stade, nous ne sommes pas à quinze jours ou même à un mois près… » J’avais l’impression que pour lui, c’était tous les jours la trêve des confiseurs.

Il y eut le matin où je m’étais résolu à lui parler avec la plus grande détermination ; ensuite arriverait ce qui devait arriver. J’avais longuement mûri mon monologue, que j’avais appris quasiment par cœur. Rue Brézin, quand j’ouvris la porte, il était tiré à quatre épingles, il arborait même un nœud papillon. Il avait un rendez-vous important avec une collectionneuse italienne. J’eus l’impression qu’il me dévisageait comme un inconnu. Je me taisais. Il détourna le regard, puis se pencha vers moi et me prit dans ses bras. Je fus une fois encore frappé par leur force incroyable. Pendant un moment, nous gardâmes tous les deux le silence. Ce fut lui qui le rompit. Il se contenta de me dire que rien ne devait cesser d’être vrai. Que tant que le but n’était pas atteint, rien n’était encore perdu. Qu’il fallait prendre les choses comme elles venaient. Que la bonne couleur, juste, exacte, en parfaite harmonie avec le support, ne se trouvait pas en un claquement de doigts. C’était toujours comme ça avec Joerg. Il était aussi insaisissable qu’un trou noir. Mais avec un magnétisme évident. Ses interlocuteurs ne pouvaient pas ne pas être attirés par lui comme par un aimant.

Comme de plus en plus souvent, ma désolation était sans bornes. J’étais à deux doigts des larmes. Ma gorge se noua. Je ne savais plus très bien où j’étais. Dépassé par les événements. Je ne pensais plus qu’à m’éloigner le plus possible et à l’oublier. Tirer un trait.

Je me laissai tomber dans le fauteuil. Il partit rejoindre son rendez-vous. Que faire ? Je n’allais pas lui interdire l’accès de mon studio avec un cadenas et des chaînes…

La déception donnait l’assaut. Elle surgissait de tous côtés. Non seulement j’étais incapable d’indiquer une date d’entrée dans les lieux à mes enfants, mais je n’étais pas loin de me fâcher avec mon ami, qui pouvait me reprocher de n’avoir rien d’autre à faire que le harceler. Mes espoirs dépérissaient au fil des jours. Surtout, j’étais pratiquement certain que le but que nous nous étions fixés n’était pas accessible. J’aurais préféré que Joerg ait pour objectif de n’arriver à rien : son problème n’était pas d’affronter les difficultés, mais l’obsession de la perfection. Toute vie, selon lui, entretenait l’illusion qu’elle pouvait être sans défaut, reposait sur cette illusion. Mon rêve, en attendant, comme les murs de ce malheureux studio, était en train de se lézarder. La coupe était pleine. Tout paraissait virer au chaos.

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