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Chapitre 5
5
Le premier matin de notre compagnonnage, j’avais pris soin d’arriver très en avance, après une nuit blanche due au stress. Je me souviens que je n’avais même pas pris le temps avant mon départ de préparer le thé de Laure comme je m’en chargeais d’habitude. J’étais passé par la rue Boulard, juste au moment de l’entrée à l’école. La rue était bondée d’enfants et je ne faisais que penser aux miens. Où étaient-ils à cette heure ? J’essayais de reconstituer leur emploi du temps. J’étais impatient de les retrouver rue Brézin, autour du dîner que j’aurais préparé avec amour à leur intention, et de passer le week-end avec eux. Nous n’en étions pas encore là, pour m’en tenir à une litote.
Puis je hâtai le pas dans la peur de rencontrer la jeune fille de l’agence immobilière. Sans doute traînait-elle souvent dans le quartier et je ne souhaitais surtout pas prolonger notre « relation ». Je ne voyais pas très bien ce que je pourrais lui dire. Ni même si j’avais envie de lui dire quoi que ce soit. Passé l’instant où le regard laisse percer un éclat, tout me semble rentrer dans l’ordre. À la limite, la croiser ne m’aurait pas perturbé si je n’avais pas eu à lui parler, c’était devoir échanger avec elle quelques mots qui me paraissait impossible. Je compris que je devais renoncer à me promener au hasard par ici. Tomber sur elle était un nouveau danger qui me menaçait.
Je montai les marches de l’escalier de la rue Brézin quatre à quatre. Joerg était là, déjà, devant la porte, avec sa veste noire de velours côtelé, une chemise blanche et un pantalon de toile, couleur claire, dans les beiges si je me souviens bien. Il commença par se changer. Il avait apporté une tenue de peintre, veste et pantalon de coton blanc, qu’il alla passer dans le cabinet de toilette, ses affaires de ville étant soigneusement pliées et rangées sur une chaise. Bien que le programme soit en principe arrêté, Joerg voulut, dans un premier temps, recenser et étudier de nouveau les différentes options possibles. Il avait à cœur de n’en omettre aucune et envisageait celles qu’il avait repérées dans tous leurs détails. Je m’efforçai de freiner autant que je le pouvais son imagination prospective, car non seulement il dessinait une esquisse à la bonne échelle pour chaque hypothèse, mais, pour les plus plausibles, il tenait aussi à faire un essai en vraie grandeur, de façon à ce que nous puissions décider en parfaite connaissance de cause. D’une manière générale, il reconsidérait sans cesse le terrain sur lequel il était censé avancer. Il allait jusqu’à remettre en question ses connaissances, le champ déjà ouvert à ses expériences, pour repartir de zéro. Il était recueilli, plongé dans le silence, comme s’il s’apprêtait à travailler à l’une de ses œuvres avec la plus vive intensité créatrice.
Il faut se rappeler que Joerg n’ignorait rien des ressources de la peinture et de son usage. Il bénéficiait de tout un héritage de savoir. Il avait l’inquiétude technique des grands ouvriers d’autrefois, ne méconnaissait rien du concret d’un travail rigoureux. Il avait lu tous les traités de peinture sur lesquels il avait pu mettre la main. Je pense à sa pratique de la fresque en particulier, immense projet développé dans des conditions physiques très dures. Toutes les questions, en tout cas, étaient résolues avec une sincérité et une rigueur absolues. Il n’hésitait pas à l’occasion à s’aventurer dans la philosophie des choses au rythme d’une pensée toujours plus inventive.
Très vite s’imposa l’évidence que les préliminaires nous occuperaient plus longtemps que souhaité. Il était acquis qu’il ne se contenterait pas de passer une simple couche de peinture, mais qu’il suggérerait une multitude de possibilités. Il voulait manifestement faire de la réfection de mon modeste appartement une expérience inédite fondée sur des actes innovants. Dans sa revue des hypothèses, Joerg examinait tous les paramètres des solutions retenues et établissait pour chacune une liste des avantages et des inconvénients dont l’analyse ne laissait en vérité à aucune la chance de surmonter ses contradictions. « Qu’en penses-tu ? me demanda-t-il un soir. Nous allons perdre notre temps. Rien ne sera jamais satisfaisant. » Il y avait toujours quelque chose qui allait de travers, une sorte de décalage entre ce qu’il avait à l’esprit et ce qu’il pouvait réaliser. L’impasse dans laquelle nous nous trouvions tenait à la configuration des lieux et à l’état des murs sur lesquels le mauvais sort avait dû s’acharner au long des années. « À ta place, alla-t-il jusqu’à me dire, j’abandonnerais tout et j’essaierais de trouver autre chose, ailleurs. Ce ne sont pas les studios qui manquent. Ici, nous sommes coincés. Nous ne pourrons pas nous en sortir par le haut. La solution miracle, personne ne la tient, mais il y a des limites qu’on ne doit pas franchir… »
Confiant dans le travail de la nuit, je quittai Joerg ce soir-là en pensant que le lendemain serait un nouveau jour, peut-être un jour meilleur. Il n’était tout de même pas du genre à aimer jouer à perdre. Je n’allais pas m’enfoncer si tôt dans l’abattement et le découragement. Pas de quoi déjà s’affoler, même si je rêvais qu’il se lance à pleine vitesse. Nous devions nous livrer entièrement au moment présent comme si nous étions devant un grand espace indompté.
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