Poursuivre

Alain Veinstein · Chapitre 2 sur 19

Pages du PDF

Poursuivre

Chapitre 2

2

 

Comment ai-je eu l’idée, pour me conseiller face à mes déboires de peinture, de consulter Joerg Ortner ? Je savais qu’il était peintre et graveur et qu’il avait entrepris la construction d’un atelier, à Belleville, dans le haut de la rue Jean-Pierre-Timbaud, dans le XIe arrondissement de Paris, construction grâce à laquelle il était devenu une sorte d’expert dans tous les corps de métier.

Peut-être l’ai-je aperçu pour la première fois à Malakoff, dans l’atelier de Raquel Levy, artiste, cofondatrice avec Emmanuel Hocquard de la maison d’édition Orange Export Ltd., où Jean Daive, familier de nombre d’écrivains et de peintres, avait pu le faire venir. Je n’en suis pas sûr. Mais l’atelier ayant été, à cette époque, le lieu de toutes les rencontres, mon hypothèse n’est pas sans vraisemblance. Il devait, pensais-je, se pousser de temps à autre à sortir de chez lui, malgré un probable besoin impérieux de solitude, de la même façon que j’emmenais presque chaque dimanche Pascal Quignard à l’atelier, où il ne desserrait pas les lèvres. Je ne savais rien de Joerg, mais sa présence m’a tout de suite intrigué. Certainement pas parce qu’il portait une veste de « rapin » d’autrefois, en velours côtelé noir avec un col rond, que je crois lui avoir toujours vue – je me le représente en tout cas ainsi aujourd’hui – et qui le faisait apparaître, d’une certaine façon, comme une figure d’une autre époque. En fait, sa singularité se révélait immédiatement. Surtout à cause du sourire qu’il vous adressait lorsque vous croisiez son regard. Un sourire qui avait valeur de reconnaissance de l’autre comme interlocuteur, me semblait-il, celui-ci serait-il pourtant resté – c’était mon cas – pour ainsi dire muet. Si vous ne saviez rien de lui, il vous donnait en revanche l’impression, par son sourire qui illuminait son visage, de savoir tout de vous. Ma curiosité était également aiguisée par la lenteur, la douceur du ton de ses prises de parole. Son accent autrichien, ou plutôt viennois, conférait une dimension d’étrangeté à ce qu’il disait et rendait son discours mélodieux. Dès ses premiers mots s’imposait sa puissance d’émotion. L’écouter, c’était aussitôt être sous le charme. Il fallait s’ouvrir à un rythme et à une tonalité qui obligeaient à tendre l’oreille, alors qu’il énonçait souvent des paradoxes dont la violence, parfois aiguë, voire tonitruante, n’était pas la moindre des qualités. Je ne sais pas pourquoi, je lui prêtais une vie bizarre, du moins peu commune, aux journées toujours trop courtes qui ne lui permettaient pas de faire la moitié des choses – car il devait avoir une foule de projets en tête. Il dégageait une force, une énergie, une bienveillance, une intelligence, dans les yeux. Une douceur, aussi. Pas la douceur de l’enfance, celle, plutôt, de quelqu’un qui a connu l’horreur. Son regard accréditait l’hypothèse. Un regard qui ne s’embarrassait pas des obstacles éventuels et laissait supposer que ses yeux voyaient dans l’obscurité aussi bien qu’en plein jour. Il n’était pas rare qu’il me fasse songer à un magicien. Je l’imaginais volontiers faisant des tours de cartes ou sortant une colombe de son chapeau.

Sans doute avons-nous observé un long délai de silence avant de nous décider à vraiment nous parler. Ce seuil franchi, dès qu’à son initiative la parole a pris le dessus, nous nous sommes, une fois pour toutes, réparti les rôles : il parlait et j’écoutais. Le cou dans les épaules, tassé sur moi-même, je l’écoutais. Sa voix était mélodieuse. Il accentuait certains mots. Parfois, il accélérait son débit, et dans la précipitation de ses phrases, de nombreux mots, se bousculant dans l’urgence de tout dire, me restaient inintelligibles, d’autant plus qu’il sautait volontiers d’un sujet à l’autre.

J’entends encore sa voix. Elle reste pour moi la force qui le rend toujours si présent. La dureté de la situation que nous avons vécue n’a jamais eu raison de son enthousiasme à affronter l’improbable.

L’écoutant, je finissais par perdre le fil du temps. Sa parole, à laquelle je me contentais de répondre, de temps à autre, par une inclinaison de la tête, m’apparaissait comme une sorte de promenade, qui pouvait à tout moment prendre l’aspect d’une errance, au verso de ce qu’il est convenu d’appeler la « réalité » – encore faut-il préciser que, s’il avait l’air d’être « de l’autre côté », il pouvait aussi, mine de rien, se tenir loin en avant. Il donnait une dynamique à sa parole qui faisait que, lorsqu’elle était lancée, rien n’était jamais joué. La seule certitude que nous avions était que nous n’étions pas près d’en approcher la fin.

Il faut aussi, s’agissant de Joerg, redoubler de prudence en avançant, comme je viens de le faire, le mot réalité. Y avait-il pour lui d’autre réalité que tout ce qui s’oppose à la réalité ? D’autre lieu de la réalité que l’orée de n’importe quelle découverte ? D’autre art que celui de semer le trouble en transformant les choses en ce qu’elles ne sont pas ? C’était dans le « tenant-lieu », je crois, que s’immisçait son souci de réalité, c’est-à-dire dans la langue, qui oriente et désoriente le désir, qui donne du « réel », ou au moins une approche du réel, à ce qu’on veut coûte que coûte faire entendre. La langue, qui se charge de la représentation sans faire l’économie de la théâtralité. Il était clair qu’il n’avait pas de contact au jour le jour avec ce que nous nommons la « réalité ». Je pense qu’il vivait de l’espoir d’accomplir un grand dessein, alors qu’il était une sorte de personnage kafkaïen ne cessant de rencontrer des obstacles à son désir. Que poursuivait-il ? Un spectre ? Un grand cachalot blanc ? Que voulait-il atteindre ? Un monde meilleur ? La Montagne magique, dont il me parla si souvent ? Je m’interrogeais. J’étais parfois tenté de craindre que l’obsession de la perfection ne lui ait fait perdre la tête. Pas sûr, d’ailleurs, qu’il ait évoqué aussi abruptement l’idée de perfection, même si tel était à l’évidence le maître mot de ses obsessions. Il ne voyait pas pourquoi l’échec s’inviterait plus que d’ordinaire dans ce qu’il considérait comme de la routine de travail. Il me semble me souvenir de l’avoir entendu se demander à deux ou trois reprises quand ce que nous avions entrepris allait finir. Ou même si ça allait finir. Il le souhaitait, je pense, et disait que l’impossibilité de finir l’« abîmait », que, si ça continuait comme ça, il allait perdre sa place…

Il parlait avec une grande prodigalité de gestes dont la délicatesse rendait ses mains, qu’on aurait pu s’imaginer rugueuses en raison de ses nombreux travaux manuels, presque féminines. Des mains de pianiste, aurait dit ma mère. Il savait d’ailleurs en jouer (de ses mains) en parlant et en fumant (cigarette sur cigarette), contemplant les dessins laissés par la fumée comme des nuages (l’une de ses passions) ou des œuvres éphémères.

Inutile de préciser que Joerg était un artiste « à contre-courant », comme on dit souvent, tenant d’un art considéré comme passé de mode qui le mettait à l’écart (ou à l’abri) de toute « reconnaissance » ou consécration, en dehors de l’estime que lui vouait un cercle restreint d’amis.

Sa conversation était, à proprement parler, inouïe. Comme il s’exprimait dans une langue qui, à l’origine, n’était pas la sienne, les mots ne se contentaient pas d’essayer de représenter les choses avec précision. Le rapport qu’ils entretenaient avec l’imaginaire n’était pas une tautologie, comme celui que le son entretient avec l’image, par exemple, en règle trop générale, au cinéma. Les mots ouvraient un abîme dans les choses et cet abîme devenait un poste d’exploration du monde. Un phare, aussi bien. Une tour de contrôle. Un radar, un télescope… le foyer de tous les télescopages, certainement, dus au libre flottement des associations, dont le hasard, qui était l’un de ses plus sûrs complices, même s’il s’en méfiait, lui livrait les clefs.

Il y avait en lui quelque chose d’incontrôlable. Saut dans le vide garanti à chaque instant, puis lent retour à l’équilibre : ainsi évoluaient les conversations de Joerg. Les sciences les plus pointues, les œuvres les plus secrètes, les ouvrages conservés à de rares exemplaires dans les plus célèbres bibliothèques du monde étaient volontiers cités et sollicités, sans qu’il cherche à faire étalage d’une quelconque érudition, alors que la sienne était pourtant peu commune. Tout se passait comme si, avant qu’on ait eu la chance de le rencontrer, il avait vécu plusieurs vies, consacrées chacune à une haute spécialisation dans les domaines essentiels du savoir. Ces vies avaient été abandonnées, chemin faisant, comme le cerf quitte ses bois en « muant sa tête », et seuls étaient restés les différents savoirs, venus composer un être, notre ami, au visage d’enfant sur un corps de géant.

Le pastelliste Sam Szafran, qui le fréquenta pendant un certain temps à Paris, m’a raconté comment un jour, rentrant à pied avec lui de la Maison du Pastel, rue Rambuteau, jusqu’à la porte Didot, il s’était vu exposer par Joerg la philosophie de Spinoza, dont Sam ignorait jusqu’au nom. Le monologue avait duré plusieurs heures, à peine interrompu par les haltes dans les bistrots encore ouverts sur leur route. Et Sam, à ce que j’ai cru comprendre, avait fini par jeter l’éponge. Rien ne pouvait troubler l’obstination de Joerg. Quoi qu’il arrive, il entendait aller jusqu’au bout, celui-ci serait-il hors d’atteinte.

Il lui suffisait d’un regard échangé avec son interlocuteur pour scruter ses réactions, et celui-ci se sentait légitimé comme tel. Il lui était inutile de desserrer les lèvres, à supposer qu’il ait voulu s’y risquer : entreprise sans doute aussi périlleuse que d’essayer d’entrer dans un sous-marin par le hublot.

Ce qui m’attirait en lui ? Je ne me suis pas posé la question dans le flux de la vie. Il est temps de le faire aujourd’hui, si l’on accepte de jouer avec moi les prolongations. Je ne m’en sortirai probablement pas en disant que je « ressentais quelque chose ». Quelle chose ? Peut-être tout à la fois de la férocité et de la tendresse. Sans doute un mélange d’effroi et de fascination. Il était comme un revenant. Un habitant du pays des morts venu passer une saison sur terre (en enfer ?), parmi nous. Certains jours l’effroi l’emportait, et l’impression de férocité, à l’origine d’une angoisse insistante ; d’autres jours, heureusement plus nombreux, c’était la fascination, qui débouchait sur une vive tendresse.

Quelquefois, Joerg parlait ; quelquefois, il travaillait, et travailler, pour lui, c’était souvent parler du travail à venir, en développer le programme dans chacun de ses détails et, d’abord, les conditions de son exécution, lesquelles étaient d’une précision à toute épreuve et non négociables. À ses yeux, c’était clair, le travail l’emportait sur l’œuvre. L’atelier, du coup, celui qu’il concevait et construisait depuis si longtemps rue Jean-Pierre-Timbaud, était le haut lieu de l’œuvre ou, plus précisément, l’œuvre elle-même. Il allait devenir le lieu d’accomplissement de l’inachevé. Aussi, pendant des années, dont j’ai connu certains épisodes, a-t-il affronté, par les paroles et les actes, l’exigence de l’atelier, la nécessité de se doter de l’outil indispensable à l’exécution du programme artistique qu’il s’était fixé en amont. Les œuvres imaginées, je m’en souviens, n’apparaissaient plus que dans les trouées d’un discours, alors tout entier dédié au dispositif de l’atelier.

Trouver un local réunissant toutes les conditions requises n’avait pas été une mince affaire. Joerg avait fini par opter pour le dernier étage d’un vieil immeuble de Belleville, quartier qu’il avait adopté avec bonheur. Tout était à faire. Non seulement l’atelier proprement dit, l’outil de travail qui devait lui permettre de maîtriser dans des conditions idéales toutes les techniques nécessaires à la pratique de son art, mais aussi et d’abord le bâtiment lui-même, dans un état proche de la ruine. Des travaux herculéens s’annonçaient, qu’il entreprenait la plupart du temps en solitaire, si j’excepte les moments où il se fit aider par un assistant, rencontré dans les parages, et qu’il lui fallut former au préalable. Je fus d’emblée convaincu qu’il était de ces rares personnes capables de faire sortir quelque chose du néant.

J’ai pu voir Joerg à l’œuvre, et à la manœuvre. C’est peu dire que toutes ses forces étaient mises dans la cause de l’atelier. Lui qui n’était pas d’une stature d’emblée impressionnante (il faisait plutôt penser à une sorte d’éternel et fragile adolescent malgré sa haute taille) semblait pouvoir s’acquitter des missions les plus rudes comme si elles n’étaient qu’une simple formalité. Il n’était jamais pris au dépourvu et suivait son idée, quels que soient les obstacles, dans le concret le plus cru. Sa connaissance de toutes les spécialités du bâtiment, qu’il pratiquait selon les règles de l’art les plus strictes, n’avait rien à envier à celle des professionnels les plus aguerris. Une grâce particulière accompagnait chacun de ses gestes, comme s’il se donnait une liberté de jeu là où d’autres n’auraient vu que de l’effort et de la pénibilité. De même qu’un danseur, en vertu de sa science des points d’appui, peut soulever un partenaire comme s’il était libéré de son poids, Joerg réalisait ses exploits comme si de rien n’était. Ses gestes, toujours précis, qu’il semblait répéter depuis la nuit des temps, s’inscrivaient dans une temporalité qui n’appartenait qu’à lui. Pas de course contre la montre – c’est le moins que je puisse dire. Pas de signaux de stress ou de détresse. Il gardait la maîtrise méditative du temps, toujours prêt à lutter contre les accidents de parcours, et même contre les catastrophes, faute de pouvoir les empêcher. Je le percevais comme une sorte de « bon vivant du temps », qui s’imposait, en mettant la barre toujours plus haut, des mises à l’épreuve de sa disponibilité, quitte à entraîner autrui, j’aurais l’occasion de le vérifier par la suite – ce n’est pas une autre histoire, mais celle que vous allez lire –, dans l’engrenage de l’épreuve.

Outre l’angoisse et la fascination dont j’ai parlé, il a tout de suite produit sur moi une impression puissante. J’ai aimé l’apparence juvénile qu’il pouvait donner à son visage, le charme irrésistible de son accent qui apportait quelque chose de trouble à son expression, son goût du mystère, son esprit de malice, sa façon subtile de s’émouvoir à certains moments et de communiquer son émotion. Au début, chaque anecdote racontée sur lui ajoutait à mon émerveillement. Évidemment, son incroyable liberté de choix. Dans un premier temps, tout lui paraissait possible. J’ai été non moins fasciné par la force de son imagination, son art de l’association, des combinaisons, son incapacité à privilégier la ligne droite. Le point de départ était vite oublié, son attention se déplaçait. Impossible de relier les données d’un seul fil. Il procédait par sauts, par embardées, digressions. Il revendiquait cette liberté d’action, ne s’écartait jamais de ce qu’il estimait devoir faire. En lui, tout bouillonnait. Rien ne s’arrêtait jamais. Ce qui nous aura en un bref laps de temps rendus si proches, décidément je ne pourrais le dire autrement. Après tout, je ne savais rien de lui et il ne savait rien de moi. Lors de nos rares rencontres nous ne nous étions presque rien dit. Je ne me souviens pas d’un quelconque dialogue qui nous aurait ouvert les yeux l’un sur l’autre. C’était à peine si je connaissais une œuvre de lui. De son côté, il ne devait pas m’avoir beaucoup lu. Pas davantage écouté à la radio. Quelque chose, pourtant, nous avait mis intimement, oui, en rapport. Quelque chose faisait que nous avions l’impression de nous connaître depuis toujours, que nous étions liés l’un à l’autre depuis toujours.

L’une de ses passions était le jeu d’échecs. Jean Daive, bien plus tard, m’a raconté qu’au jeu d’échecs il y avait une cérémonie entre le fils et le père, qui ne cessait de mettre Joerg en « échec et mat » – jusqu’au jour où l’inverse s’était produit ; son père était mort deux jours après. Le jeu avait deux pères, le géniteur et l’autre père – Marcel Duchamp. Je me souviens qu’il revenait fréquemment dans nos conversations. Duchamp, père de substitution. Le joueur d’échecs qu’était Joerg ne détestait pas jouer contre lui-même, mais les partenaires de son choix étaient à l’occasion les bienvenus, à leurs risques et périls. J’ai été l’un de ces joueurs, sans doute, dans l’aventure de la rue Brézin.

Joerg ne m’a pas souvent parlé de ce qu’avait été sa vie jusqu’alors, si j’excepte les fameuses péripéties du chantier de son atelier, éternellement en cours.

 

Le peu que je sais, je le dois à une lettre que Jean Daive m’a adressée le 8 avril 2020, trente-neuf ans, donc, après les faits dont j’essaye de me souvenir ici, dont le début remonte, j’ai refait les calculs en m’appuyant sur des données vraisemblables, à 1981, et plus précisément à mars 1981, mois où se situe l’anniversaire de Laure. Elle et moi, nous nous connaissions depuis longtemps, nous travaillions ensemble à la radio, mais c’est véritablement à cette date, et précisément le 11 mars 1981, qu’elle a fait irruption dans ma vie.

Pour fêter son anniversaire, et alors que je venais tout juste de découvrir que je ne pouvais pas me passer d’elle, je l’avais invitée à dîner à La Closerie des Lilas après notre « direct », qui se terminait à minuit. Malgré l’heure tardive, il n’y avait pas une table de libre ; nous devions attendre, sans certitude d’être placés avant la fermeture. Par chance, une écrivaine que j’avais interviewée peu de temps auparavant dînait seule dans un coin reculé de la terrasse. Je lui demandai de nous offrir l’hospitalité, ce qu’elle accepta gentiment. Elle ne fut pas longue à comprendre que ma démarche n’avait pas été dictée par le désir d’engager avec elle une conversation. Aussi, sa dernière bouchée à peine avalée, elle se leva et nous souhaita une bonne soirée. Ce fut, en effet, l’une de ces soirées dont on se souvient toute sa vie. Puis, quand arriva le moment de rentrer chez soi, je proposai à Laure de la raccompagner. Elle habitait assez loin, rue de la Fontaine-au-Roi, dans le XI e arrondissement. Dans la voiture, nous poursuivîmes notre conversation en traversant Paris, mais Laure était de plus en plus silencieuse. Je continuai à parler, sans réactions de sa part. Je pensais que nous étions sur la même longueur d’onde et qu’elle n’avait rien à ajouter ou à retrancher à ce que je lui disais d’une voix sans doute trop murmurante, comme à mon habitude. Arrivé à destination, je dus me rendre à l’évidence : elle s’était endormie. Elle dormait même profondément. Comment la réveiller ? J’essayai d’abord de lui parler, d’effleurer ses épaules avec les paumes de mes mains, prenant soin d’éviter toute brusquerie pouvant occasionner un mauvais réveil, puis, comme je n’obtenais aucun résultat, je finis par l’embrasser.

À partir de ce baiser, une veilleuse éclairera toujours ma vie quand le chien noir de la mélancolie, vieil habitué de mon territoire le plus intime, menacera de me déchirer de ses crocs. Une veilleuse ou plutôt une « servante », cette lampe de théâtre qui demeure allumée en permanence, les lieux seraient-ils plongés dans la plus vive obscurité.

La rue Brézin, cependant, est demeurée pour Laure un hors-champ de ce que nous partagions désormais. C’était mon domaine exclusif. Elle n’y a presque jamais mis les pieds et s’est bien gardée de suivre les péripéties des travaux, sur lesquelles j’avais pris l’habitude de rester silencieux. Elle ne sera donc pas un personnage de cette histoire – ce qui ne la rendra pas pour autant lointaine.

OceanofPDF.com