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Chapitre 18
18
Le moment vint de se séparer. « Je reviendrai dans quelque temps m’assurer que tout va bien, me dit Joerg. Ça ne prendra que cinq minutes. » Puis, comme nous nous embrassions, avant même de me laisser le temps de le faire il me remercia avec toute la chaleur que nous lui connaissions. De quoi pouvait-il bien me remercier ? J’avoue me poser la question aujourd’hui encore. Aux enfants, il tendit la main en murmurant quelques mots que je ne compris pas. Ce devait être de l’allemand. Sans doute une citation.
L’étrange peine visible sur son visage. Son image, debout dans l’étroit couloir, son ombre projetée contre le mur. Pour moi, elle semblait figée dans le temps. Avec son rejet de l’impatience destructrice, sa volonté tenace d’atteindre la perfection. « On ne peint pas un mur, m’avait-il dit un jour que l’atmosphère était chargée d’électricité, comme on dévale une pente à fond de train. »
Tout ce que nous avions vécu, lui et moi, n’avait rien d’une plaisanterie de théâtre. C’était de la vie qu’il s’agissait. Sa passion donnait forme à toute vie autour de lui. « Nous en avons pour la vie », répondait-il quand je l’interrogeais sur la fin du chantier. Et également : « Nous avons toute la vie devant nous. » Ou encore : « Quoi que nous fassions, nous échouons. Nous ne pouvons jamais atteindre ce que nous cherchons. »
Face à l’enjeu, l’excellence était sa résolution inébranlable. Tout ce qu’il faisait se trouvait placé sous l’emprise d’un amour dévorant de la perfection. Il était indispensable, pour lui, de bien faire, ou le mieux possible, tout ce qu’il faisait. Il était une sorte de takumi, ces maîtres artisans japonais dont la passion est la quête de la précision, de la perfection, de l’excellence.
Il prétendait en même temps avoir beaucoup de mal à faire les choses et s’étonnait qu’on vante ses connaissances techniques, sa prétendue maîtrise. Il m’avait dit plusieurs fois : « On croit que je fais les choses facilement, c’est faux, malheureusement… »
Je le voyais parfois comme une sorte de somnambule soumis à un travail obstiné dont il était le seul à connaître la finalité. Ainsi, je ne pouvais pas m’attendre, dès le début du chantier, à ce qu’il m’annonce un jour : « Ça y est, j’y suis arrivé, j’ai enlevé le morceau. »
Je me souvenais aussi que, dans l’un de ses livres, Roberto Bolaño parlait de l’obstination comme d’une sorte de prison.
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