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Alain Veinstein · Chapitre 17 sur 19

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Chapitre 17

17

 

Joerg, un jour, était en train de dessiner avec la buée sur la vitre de la cuisine. Il faisait un dessin préparatoire à Tholos I, composition qu’il graverait deux ans plus tard et dont plusieurs états sont connus. Sa tension était telle que je m’interdis de l’interrompre en risquant une question. Il dessinait avec le plus grand sérieux, n’accordant pas la moindre importance au fait que ses apparitions devenaient presque simultanément des disparitions. Lorsqu’il n’y eut plus rien sur la vitre, il me fit un sourire en me regardant dans les yeux, puis nous nous remîmes à parler comme si de rien n’était. Sans élever la voix, comme à notre habitude. Parler fort ne nous était jamais venu à l’idée. Nous échangions toujours à voix presque basse, comme si nous voulions cacher notre présence à des voisins que nous n’avions encore jamais rencontrés. Ce que nous nous disions restait sous le sceau du plus grand secret. Nos paroles nous faisaient l’effet d’être aussi précieuses et fragiles qu’un nourrisson que nous aurions porté dans nos bras. Le soulignaient le grain si particulier de sa voix, ses intonations, ses silences. Je devais souvent tendre l’oreille : il chuchotait presque. Je ne percevais certaines de ses phrases que par bribes.

Depuis quelques jours, c’étaient des journées sans paroles. Il s’affairait à déplacer les pots de peinture, les pinceaux et rouleaux avant d’en venir au grand œuvre. Il les transportait du studio à la cuisine, puis en sens inverse, incertain de leur destination. Il les maintint en définitive à leur place initiale. Après avoir longtemps observé le mur élu, il alla chercher du papier de verre pour le poncer une fois encore. Il donnait l’impression de le caresser. Pour la première et la dernière fois, il chantonnait en passant le papier de verre.

De toute la semaine suivante, le chantier ne bougerait pas. Joerg n’apparut pas, me laissant seul au milieu d’un entassement de pots de peinture, de déchets, de cartons éventrés.

Un soir, il m’annonça avec une certaine solennité qu’il passerait une première couche de laque dès le lendemain. Il souhaitait s’attarder un peu pour préparer le terrain. L’aspirateur, les éponges, les brosses et autres chiffons ne chômèrent pas ce soir-là. Vers minuit, ne tenant plus, je lui proposai de revenir tôt le lendemain pour terminer ce qui avait été commencé. Il refusa. Peut-être pourrions-nous trouver un bistrot ouvert dans le quartier, faire une pause en buvant un verre ou deux avant de reprendre le travail : tel était son programme.

L’aube s’annonçait quand nous remontâmes. « Tout cela n’est pas assez lisse et il y a encore trop de poussière », me dit Joerg en jetant un bref coup d’œil au fameux mur. Il fallait absolument aspirer toutes les poussières, poncer et aspirer de nouveau, repasser un chiffon humide sur toute la surface et dans tous les coins, sinon nous n’aurions jamais rien de bon, il en était sûr. Je n’étais pas au bout de mes peines : après avoir passé une fois de plus l’aspirateur, il mouilla le sol, y répandit des cuvettes d’eau. « Je vais travailler les pieds dans l’eau, me dit-il. Portes et fenêtre fermées. Faute de quoi nous serons vaincus par la poussière. »

Comme le jour s’était levé, je quittai le chantier. À mon retour, je trouvai Joerg endormi, allongé sur mon lit. Le bruit régulier de sa respiration était le seul son perceptible. Il dut m’entendre et se réveilla en sursaut. Il était décidé à appliquer séance tenante la première couche de laque. Il lui fallait cependant d’abord observer le mur à la façon d’un détective ramassant des indices, puis uniformiser la peinture en la diluant légèrement. L’exercice était très minutieux. Cela demanda beaucoup de temps avant que le rouleau à laquer passe enfin sur la surface, et le pinceau pour peinture acrylique dans les angles. Joerg étirait la laque au maximum, préférant parfois au rouleau un pinceau large et plat, qu’il appelait, si j’ai bonne mémoire, un hakè. Il insistait sur ce point : plus la laque est fine, plus on se donne la chance d’obtenir le résultat souhaité, l’essentiel du travail est donc de trouver le degré le plus juste de la finesse et de ne jamais s’en écarter. Aurait-il dû construire un mur de pierre, ce n’aurait peut-être pas été plus long.

Après la première couche, le séchage nécessita une journée entière. Ensuite le cycle se poursuivit : ponçage, dépoussiérage avec une brosse souple, puis avec une éponge, et enfin avec un chiffon légèrement imbibé de white-spirit.

Pour la couche suivante, non diluée cette fois, Joerg étira la peinture avec un tampon à laquer en mohair, la lissant de bas en haut. Il était si absorbé par sa tâche qu’il en oubliait de fumer ses fameuses Camel. Le mégot qu’il gardait entre les lèvres depuis le début de la matinée n’avait pas été rallumé.

Une troisième couche fut nécessaire. Et bien d’autres encore. Au total, pas moins d’une dizaine. Il les rajoutait méticuleusement. Chaque fois, il fallait attendre une journée que la surface sèche. « On fonce, se plaignait-il. Pour bien faire, il faudrait compter une petite semaine pour un vrai séchage. » Dans tous les cas, il fallait poncer à nouveau, puis dépoussiérer, puis repasser le pinceau dans les angles et les coins sans le charger de peinture… Et tout recommencer… À côté de la préparation du mur, l’exécution de la fresque apparut comme une simple formalité, alors qu’elle mettait en jeu, c’était évident, des difficultés autrement rebelles. Sans doute voulait-il répondre à la « pétrification » de la fresque par l’affirmation de son inachèvement. « Avançons toujours, proclamait-il en posant sur moi un regard blessé, on verra bien où l’on arrivera. » Il y avait très peu de lumière. Quand il se mettait au travail, il allumait le projecteur puissant que nous avions acheté. Du coup, nous nous trouvions dans un trop-plein de lumière qui écrasait tout ce qui apparaissait dans son champ. Rien ne lui résistait. Le moindre défaut était en première ligne.

Ensuite, tout alla très vite, si ma mémoire ne me trahit pas. Il planait dans des régions semi-réelles, sans dimanches ni fêtes. Il reporta le carton des enfants. C’était très beau. L’appartement n’appartenait plus au monde des rêves et des cauchemars. « Je crois qu’on y est, me dit-il de façon inattendue, une fin d’après-midi. Cette fois, nous tenons le monstre. Il ne nous échappera plus. » Il ajouta ces mots qui résonnent en moi si longtemps après : « Les murs nous rendent visibles. Vous pourrez vivre face à eux. Je n’ai plus ma place ici. Je vais vous laisser. » La hâte, tout d’un coup, affleurait dans la parole de Joerg : « Je dois faire vite, bousculer les contraintes, finir l’atelier… Les jours sont longs en ce moment, il faut en profiter… »

Sa phrase fut interrompue par des coups violents qui venaient de la porte. Je n’attendais personne. Surtout pas quelqu’un qui se manifesterait de la sorte. Qui cela pouvait-il être ? Laure ? Certainement pas. Je l’avais accompagnée à Roissy le matin même, où elle devait s’envoler pour New York. J’hésitai à ouvrir, mais les coups devenaient de plus en plus pressants. Je ne voulais pas qu’ils réveillent tout l’immeuble. Pas d’autre choix que de passer une tête et, éventuellement, d’identifier l’intrus. C’était une intruse : la jeune fille de l’agence immobilière. Encore raccourcis, ses cheveux étaient passés du bleu au rouge. « On a l’air de bien s’amuser ici, me lança-t-elle en retrouvant son fou-rire de la première fois. Rassurez-vous, je ne cherche pas à gâcher la fête. Je suis en service commandé. Mon patron m’a fait remarquer que votre dossier ne contenait pas d’état des lieux, je vous l’ai dit la dernière fois. C’est une grave lacune, évidemment, dont la nécessité apparaîtra plus tard quand vous partirez. Ne nous noyons pas dans un verre d’eau, faisons comme si vous veniez tout juste d’arriver. Je vais noter sur mon carnet tout ce que je vois. Je vais en avoir pour un moment, je vous l’annonce. La tâche n’est pas facilitée par le désordre qui règne ici. Tout est sens dessus dessous et dans un état plus déplorable que celui que j’imaginais quand je vous ai loué le studio. Si j’étais venue visiter en amont, je ne vous aurais certainement pas proposé cette horreur, avec cette laque ridicule, cette saleté, tout ce fourbi… J’en suis désolée mais je pense que vous allez devoir entreprendre de gros travaux. Surtout n’oubliez pas de demander l’autorisation au propriétaire avant de vous retrousser les manches. Un conseil : faites simple. Ne cherchez pas midi à quatorze heures, pour la peinture, un coup de blanc devrait suffire. Vous verrez, vous serez le roi du monde. » Puis la jeune fille enleva son imperméable, sa veste et se mit au travail. Deux heures plus tard, elle ôta ses talons aiguilles et redescendit l’escalier. Elle n’avait plus du tout envie de rire.

 

Les jours qui suivirent, quand le soir commençait à tomber, Joerg et moi nous nous sentions tous les deux heureux. En effet, nous étions les rois du monde. Nous nous aimions comme deux êtres qui s’acceptent tels qu’ils sont. Aux environs de minuit, il était encore là, tapi dans le noir. Je ne pouvais pas déceler ce qu’il faisait. Peut-être ne voulait-il qu’être là.

J’ai souvent, depuis le début de ce récit, fait allusion au magnétisme de sa présence. Il comptait, certes, parmi ces êtres si rares avec lesquels, dès le premier instant, on a le sentiment de se connaître depuis toujours, d’avoir aboli toutes les distances, sans s’être pour autant jamais tout dit. La manière qu’il avait de me regarder, les yeux dans les yeux, un sourire éclairant son visage, me paraissait être le signe de cette proximité surgie si soudainement entre nous. La tension figeait alors les traits de mon visage, car je ne savais pas comment être digne d’une telle amitié et lui rendre un peu de tout ce qu’il me donnait. Je me faisais l’effet d’avoir été pendant toute cette période une sorte de charognard.

Il était évidemment impatient de voir le regard de mes enfants découvrant enfin « leur » fresque.

Ils arrivèrent le vendredi soir. La nuit était là. J’avais allumé des bougies qui ne répandaient qu’une faible lumière pour pouvoir éclairer soudain théâtralement le couloir et les laisser découvrir la fresque. J’ai le souvenir qu’ils n’y prêtèrent pas beaucoup d’attention. Peut-être était-ce une indifférence feinte, destinée à faire payer à Joerg au prix fort leur si longue attente. Il affecta, lui, de s’en amuser et il leur parla avec beaucoup d’égards et de douceur.

En tout cas, j’avais acheté du jus de pommes, une bouteille de champagne et des gâteaux secs pour fêter l’événement. Nous bûmes jus de pommes et champagne, à la mauvaise température, dans des verres en carton. Nous étions tous, je crois bien, un peu incrédules. Le chantier ne pouvait pas disparaître, c’était impossible. Les choses de nos rares moments de vie commune, à nous trois, rue Brézin n’allaient pas enfin trouver leur place, un ordre à partir duquel, ensemble et séparément, Anne, Matthieu et moi, nous nous créerions de nouvelles habitudes… C’était impossible.

Avec les enfants, Joerg engagea l’une de ces longues conversations dont il avait le secret. La fresque en fut la grande absente. C’était déjà de l’histoire ancienne, il était visiblement ailleurs. Quant à moi, j’étais la proie d’une tristesse qui était bien le seul espace que je croyais pouvoir habiter dans l’immédiat.

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