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Alain Veinstein · Chapitre 13 sur 19

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Chapitre 13

13

 

 

Son désir de parler, mon désir d’écouter.

Ses longs développements sur Shakespeare et Rembrandt… Je n’arrivais pas à discerner ce qui revenait à chacun. Il avait tendance à ne pas les différencier, s’appuyant à l’occasion sur la correspondance de Van Gogh. Cette citation me revient : « Il faut voler par ses propres moyens. Fais ce que tu dois, advienne que pourra. » Il la prononça en me regardant dans les yeux, puis resta songeur très longtemps.

Il me demanda de jeter un coup d’œil sur un texte écrit dans la nuit après l’une de nos conversations. Je m’assis dans un coin de la pièce et essayai de déchiffrer les feuillets éparpillés au sol. Ce n’était pas évident, les phrases étant truffées de mots allemands. Je m’efforçais de « deviner » les mots ayant échappé aux multiples biffures, corrections, repentirs… Il me fallait continuer à avancer ainsi, ignorant de quoi au juste il voulait parler. J’avais l’impression d’écouter Schubert avec des oreilles d’âne. Quand je levais la tête, aux commissures de ses lèvres je voyais s’incurver sa bouche en un sourire désabusé.

Parfois il me fixait des yeux assez longtemps, sans un mot. J’observais de la tristesse dans son regard, comme s’il voyait le monde à travers un chagrin infini, une immense peine.

Nous partagions, évidemment, un goût prononcé pour la peinture et la littérature, même si ce que chacun de nous mettait sous ces vocables divergeait sensiblement. Il abordait surtout la peinture d’un point de vue technique. Il se donnait beaucoup de mal pour en approfondir les questions et prenait soin de n’exclure aucun angle.

La littérature était toutefois notre sujet privilégié. Il regardait souvent de près ma bibliothèque. De temps en temps, il retirait un livre avant de le remettre, l’air pensif. Certaines fois, il gardait le livre en main et en proposait de longs commentaires. Si ma mémoire ne me trompe pas, c’était toujours le cas pour Ernst Weiss, Adalbert Stifter et Paul Celan, dont il avait partagé l’amitié jusqu’à la mort du poète en 1970.

La sexualité n’occupait pas le devant de la scène. Elle demeurait à l’arrière-plan, dans les lointains.

Il me parlait surtout de sujets auxquels il était à cette époque l’un des rares à s’intéresser. Fasciné par ses prises de parole, je lui proposai, vieux réflexe d’intervieweur, de les enregistrer. J’aurais voulu partager avec d’autres ce qu’il disait, qu’il en reste une trace. Il accepta plusieurs jours de suite, à la condition que rien ne soit jamais diffusé. Jusqu’au jour où, alors que je venais d’appuyer sur la touche « enregistrement » de mon magnétophone, il exigea que tout soit effacé sur-le-champ. Il s’assura que c’était bien le cas. C’était à moi qu’il s’était adressé. À personne d’autre. Je devais être le seul destinataire de ses propos.

 

Dehors, le ciel était chargé. Un orage menaçait. Jusque tard dans la nuit, il commenta l’effet du vent sur les nuages en s’aidant de petits dessins tracés sur son journal, puis en s’arrêtant sur une image de Caspar David Friedrich, Voyageur contemplant une mer de nuages. Cette phrase me revient de sa confrontation avec la peinture : « Il faut faire confiance au trait, à la ligne, à toutes ces choses… »

L’homme, pour lui, avait perdu le sens de la nature et de sa participation au cosmos. Il pensait qu’étaient développés de nos jours des processus pour accélérer le temps afin d’interférer dans la vie humaine. Et il me désignait comme une victime de cette science secrète. Je n’en avais pas pris conscience, j’en ignorais les dangers. Il m’avertissait : « La lenteur est une longue marche, une quête sans fin. »

Avec la lenteur, le monde était délesté de toute obscurité. On était dans les secrets de la lumière. Tout était clair ou ne tarderait pas à s’éclairer. L’obscurité n’était pas plus épaisse qu’une feuille de papier à cigarette.

Chaque matin, dès que je franchisais la porte de l’appartement, je m’apprêtais à exister au ralenti. J’espérais parfois, sans trop y croire, que le nouveau jour serait mon grand jour, comme dans le rêve que j’avais fait une nuit. Mais je devais déchanter dès le soir. J’arrivais, je retenais mon souffle. Il y avait une « cassure » qu’il ne parvenait pas à réduire. On aurait dit qu’il voyait décidément toujours autre chose que ce que je voyais, qu’il regardait par-dessus son épaule. Cela pouvait sembler une toute petite chose. Mais Dieu est dans les détails, etc., chaque petite chose est inépuisable, elle nous rapproche du but que nous n’atteindrons probablement jamais. « Le travail m’oblige à ouvrir grand les yeux. »

 

De toute une journée, rien ne se passait, en fait, comme si le temps était resté suspendu et que Joerg entendait résolument retarder le plus possible le moment où ma nouvelle vie, ma vie en somme, pourrait enfin commencer. Et chaque jour se répétait la même scène. Encore et encore. Le contraire de ce que je pouvais espérer. Joerg me reprochait de crier au loup. Il prétendait tout faire pour avancer, être sur le fil du rasoir, tirer au maximum sur la corde en souhaitant qu’elle ne craque pas. La situation avait quelque chose de théâtral. Une comédie qui pour moi virait au drame. Je n’avais plus la mainmise sur mon appartement. Je piétinais dans le peu d’espace laissé libre, silencieux. Voué à tout attendre de Joerg. J’avais supposé jusqu’à présent que la situation allait finir par être contrôlable, que je garderais la tête haute. J’en avais maintenant acquis la certitude : il n’en était rien. Et même, le point de non-retour avait été atteint. Chaque jour était pire que le précédent. Les effets négatifs s’aggravaient. C’étaient pourtant de simples murs sans coins ni recoins. J’avais l’impression qu’il bétonnait l’horizon et que nous étions à la merci du moindre coup de vent. La lenteur était affreuse comme des cicatrices sur la peau.

 

Depuis quelque temps, quand je le rejoignais, je le trouvais assis devant la bibliothèque, complètement immobile, annonçant en boucle qu’il ne pouvait pas continuer. Il s’était réveillé un matin avec une sciatique qui transformait en calvaire chacun de ses mouvements. En effet, il ne bougeait pas, tirait sur sa cigarette, restait là interminablement, bras croisés. En attendant, une fissure avait réapparu, alors qu’il croyait l’avoir définitivement colmatée. Une toute petite chose devenue une affaire colossale, démesurée. S’il poursuivait sans en tenir compte, c’était le mur entier qui finirait par se fendre et par s’effondrer. J’avais beau écarquiller les yeux, je ne voyais aucune fissure. Ou si fissure il y avait, elle était sans doute de l’épaisseur d’un cheveu. Mais pour lui c’était suffisant pour tout recommencer. Question d’honnêteté, jugeait-il. Seule la poursuite de la perfection, répétait-il, devait nous pousser à aller de l’avant. Il fallait s’en soucier envers et contre tout. C’était une manière de combat contre la mort. La conception d’un état de perfection absolue. Le témoignage de sa lutte titanesque pour la perfection. Combien de fois, d’ailleurs, ne m’avait-il pas cité ces mots de Platon : « Et si l’homme pouvait voir la Beauté en soi, pure, immaculée, débarrassée de tout caractère mortel et de toutes ses pollutions, taches et vanités, immuable, divine… » ?

 

Il semblait éprouver un malin plaisir à ouvrir des déchirures dans le tissu du rêve qu’il m’avait offert de réaliser : à partir de ce lieu triste et froid, contribuer à une renaissance, laisser de côté le passé et affirmer l’avenir avec un optimisme à tout crin. Il était évident que la finalité n’était pas son souci. Il complotait plutôt contre le but, cherchait en vérité à le rendre inatteignable. Lui à qui rien ne paraissait impossible se plaisait dans le rôle de l’artisan de l’impossible. Il était un créateur d’impossibilité. Brûler tous les possibles jusqu’à épuisement était sa façon de faire de la lumière. Je le soupçonnais même de prêter main forte au destin pour contrarier la marche des choses quand elles allaient trop bien.

L’histoire de l’atelier de la rue Jean-Pierre-Timbaud peut se lire à partir de cette hypothèse. Y mettre un point final pour enfin s’y installer, c’eût été en verrouiller l’accès avant d’en jeter la clef dans la Seine. Heureusement, si je peux m’exprimer ainsi, des « événements » extérieurs ont précipité le drame dans une autre direction, et c’est l’atelier, œuvre quasi achevée, qui s’est abîmé dans la Seine. Joerg a dû faire face à un nouveau commencement – commencement est bien le mot. Pendant son séjour à Lucca, à la fin des années 1980, l’atelier fut squatté et saccagé. Tout fut perdu : livres, dessins, gravures, peintures… et même les dossiers, les archives, les correspondances… Après une action en justice, l’atelier fut restitué à son propriétaire. Joerg n’y retourna jamais.

À une échelle minuscule, je vivais avec lui cette expérience, ou, plutôt, cette variante de l’épreuve. Jamais un pas gagné. Dès que nous pensions être sur la bonne voie, que nous avions la certitude de tenir le bon bout, il fallait déchanter. Ce qui venait d’être fait devait être défait et refait. Pire : les options sur lesquelles le travail se fondait étaient une fois encore remises en question et demandaient à être réorientées. À entendre Joerg – il insista là-dessus plusieurs fois –, les murs mêmes auraient dû être détruits et remontés. « Hérissonnés », comme il disait. On ne pouvait pas recouvrir de laque un support aussi médiocre ; jamais l’effet recherché ne serait obtenu. Le fond de sa pensée, me semble-t-il aujourd’hui, était qu’on ne s’en tirerait pas avec un coup de peinture.

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