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Chapitre 9
9
De temps à autre, pour les faire patienter, je rapportais à mes enfants certaines de ses reparties. Ils s’en amusaient, mais finissaient par se demander si, tous les deux, nous avions bien les pieds sur terre. Ils auraient voulu que nous cessions ce jeu qui avait trop duré, ou de jouer tout court, le « nous » désignant surtout mon ami, je l’avais compris, coupable de toutes les étrangetés et responsable d’une séparation qui s’éternisait. Joerg, devaient-ils penser sans le formuler vraiment, avait confisqué ma présence à leurs dépens. Il avait rompu notre lien par la force des choses. Il était d’ailleurs plutôt lucide à ce sujet, mais il pensait que nous ne pouvions pas céder sur l’essentiel et que c’était la condition d’une rencontre qui en soit une. Dans un lieu laissant à désirer, nous courrions à la catastrophe. Tout pouvait encore être sauvé, selon lui, si nous nous en donnions les moyens. Le réel, décidément, c’était ce qu’il imaginait, ce qu’il croyait. Le sujet allait devenir assez prenant pour longtemps nous envahir tous les deux.
Il était capable de peindre huit heures d’affilée. J’étais confus qu’il se donne tant de mal. J’observais sa main qui tenait le rouleau ou le pinceau, puis son visage, entièrement concentré et attentif au moindre détail. De temps à autre, il faisait des exercices pour se dégourdir les jambes, fumait une Camel en examinant ce qui venait d’être fait, puis commençait à poser des questions, qu’il s’adressait en fait à lui-même, sachant pertinemment que je n’avais pas les réponses. De toute manière, ce qui en tenait lieu, c’étaient toujours de longs silences.
Je le revois aussi, agenouillé devant un mur et le frottant vigoureusement avec une brosse trempée dans un seau à intervalles réguliers. Il avait l’air de nettoyer une tombe. « Chaque fois que je passe la brosse sur un mur, j’ouvre une blessure où fouiller le passé. »
Malgré tout, il n’y avait toujours pas de changement notable. Il consacrait la plus grande partie de son temps à scruter les surfaces pour guetter les fissures ou autres accidents du plâtre. Les défauts qu’il déplorait n’imprimaient pas ma rétine. Il semblait avancer en aveugle dans un labyrinthe et m’entraîner dans le dédale sans fil d’Ariane. Les nerfs au supplice, je comptais les jours. Notre histoire devenait un serpent de mer, un vrai feuilleton. Il m’arrivait de questionner Joerg un peu vivement, de le presser de me donner des réponses sur les prochaines échéances. Il faisait alors le point sur ce qui nous attendait encore. Et la liste des étapes qui se dessinaient devant nous me paraissait s’allonger à chaque bilan. Le contraste était abyssal entre le flou de ses explications et la précision la plus sophistiquée avec laquelle il travaillait à imposer aux choses sa vision, toujours selon les règles de l’art pratiquées avec une maîtrise telle qu’il donnait l’impression d’avoir fait ce métier toute sa vie. Quand j’essayais de lui faire comprendre que les choses avançaient trop lentement, allant jusqu’à lui proposer mon aide, qu’il refusait bien évidemment, même si l’énormité de la tâche semblait écrasante, il me rappelait un peu vivement que la peinture ne se vit pas en accéléré. Désœuvré, les bras ballants, je finissais par me sentir scandaleusement inutile, au point d’en éprouver un profond sentiment de malaise. Je m’inquiétais également pour lui, je le lui disais, lui souhaitais de la force. En réalité, il présentait un curieux dosage de faiblesse et de solidité. Il me faisait penser à un personnage de science-fiction se battant contre un monstre venu d’ailleurs. En baissant la voix, il me disait : « Je dois m’en sortir seul, sinon nous ne nous en sortirons pas. » Les êtres de son envergure connaissent la solitude. Ils ne peuvent compter que sur leur propre force. Personne ne peut leur venir en aide. Arrive le moment où la réalité se venge avec l’implacabilité d’une marée montante.
La nuit, je ne dormais pratiquement plus, ravagé, dans mes rares moments de sommeil, par des cauchemars hallucinants qui me laissaient un sentiment de vulnérabilité extrême. Tout ne tenait qu’à des murs. Il suffisait de quatre murs rebelles pour que le monde s’écroule autour de moi et que j’en voie de toutes les couleurs. Je n’avais plus qu’à me laisser tomber sur le lit, les bras en croix. Ma vie était suspendue aux fantasmes d’un artiste.
D’autres jours, il faisait preuve d’une aisance miraculeuse. Le paradis était au bout de ses rouleaux et de ses pinceaux. Rien ne se passait comme les jours précédents. Les essais incluaient les échecs et il n’avait jamais prétendu faire autre chose que des essais. À l’appui de ses convictions, il allait chercher les Écrits de Giacometti dans ma bibliothèque et me lisait, choisies au hasard, un florilège de citations :
« Alors, qu’il y ait un résultat ou non, qu’est-ce que vous voulez que ça fasse ? Qu’à l’exposition, il y ait des choses réussies ou ratées, ça m’est indifférent. Comme c’est raté de toute manière pour moi, je trouverais normal que les autres ne regardent même pas. Je n’ai rien à demander sinon de continuer éperdument. »
« Il ne peut y avoir qu’échec. La seule chose qui me passionne, c’est d’essayer quand même d’approcher ces visions qui me semblent impossibles à rendre. »
« L’apparition parfois, je crois que je vais l’attraper, et puis, je la reperds, et il faut recommencer… Alors c’est ça qui me fait courir, travailler. »
Combien d’autres propos que je n’ai pas notés sur le moment ou cherché à retrouver dans le livre des Écrits de Giacometti, dont chaque page, ou presque, devrait être citée.
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