Poursuivre
Chapitre 8
8
Le temps m’a privé d’un grand nombre de souvenirs. Certains réapparaissent miraculeusement au moment où je désespère de les retrouver. Par exemple, son arrivée tardive un jour d’hiver. Il ne répondit pas à mon bonjour. Il avait l’air de ne pas avoir dormi depuis plusieurs nuits, voire depuis toujours. Ou d’accueillir dans ses nuit tout autre chose que le sommeil. Son nez saignait. Un filet de sang descendait jusqu’au menton. Il me parla d’une agression matinale dans un bar où, depuis la veille au soir, il jouait aux échecs. Je lui essuyai le sang avec une feuille de sopalin. Il s’abîmait dans une rêverie sans en dire davantage. Il était blême comme s’il avait recouvert son visage d’une couche de craie blanche. Il avait beaucoup de mal à respirer. Je ne savais pas quoi faire. L’aider à s’étendre sur le lit ? Je craignais, s’il s’allongeait, d’assister à une veillée funèbre.
Même absent, blessé, immobile, il menait encore la partie.
Il avait extrait une cigarette de son paquet, qu’il fumait très lentement, sans me regarder ou en me regardant comme s’il ne me voyait pas. J’avais l’impression d’avoir commis l’irréparable. Après quoi, comme s’il avait déjà perdu trop de temps, il fit les dosages de couleurs qui devaient lui permettre d’obtenir le bleu désiré. Il ne l’obtenait pas. Nous devions changer de cap. Il ouvrait l’un après l’autre les pots de peinture achetés pour les essais et tentait d’établir un nouveau protocole. Il étalait un peu de peinture sur le mur, prenait du recul et, après un long silence, critiquait le résultat obtenu. De guerre lasse, il décidait de tout arrêter et repartait à la recherche de la couleur idéale.
Plusieurs jours de suite, je vins rue Brézin comme pour rendre visite à un ami malade. Ma crainte, tous ces jours, était de ne pas constater d’amélioration de son état. J’étais incertain de ce qu’il fallait taire et de ce que je pouvais dire. Je restais en état d’alerte. Je guettais un signe qui me laisserait entendre que le combat allait reprendre.
Joerg passait beaucoup de temps, chaque matin, à entraîner ses doigts : il faisait toute une gymnastique « pour les réveiller ». Venait ensuite le temps du ponçage. Il ne cessait de poncer, sans débarrasser les murs de leurs craquelures. De toute façon, ils étaient envahis par des panaches de fumée. J’avais l’impression qu’il avançait à tâtons alors que mon rêve craquait de partout. J’admirais son agilité proche de l’envol, croyais apercevoir le bout du tunnel, pour aussitôt replonger dans le noir. Les jours étaient à la fois lents et incroyablement brefs. Il me semblait que les forces les plus puissantes de la nature s’étaient liguées contre moi. Je pensais ne plus pouvoir espérer qu’en la chance. « Seul compte le désir de poursuivre, disait-il, le courage de continuer. Je ne fais pas de magie, je fais de la peinture. » Il touillait dans les pots, les refermait, étendait de l’enduit au couteau. Ce que je croyais déjà peint, fini, était une nouvelle fois couvert d’enduit qu’il devait poncer après séchage. Ça ne devait jamais finir, comme la misère. Il peignait la moitié d’un mur puis décidait d’en détruire le plâtre, sinon le mur lui-même. « Un peintre travaille à partir d’un fond, c’est l’objet de la recherche. S’il ne l’atteint pas, jusqu’à la dernière couche il se fourvoie. »
Ou encore, à ses yeux, les touches ne s’imbriquaient pas comme il fallait. L’ensemble manquait de fluidité. Il refaisait des essais. Voulait de l’unité. Une couleur vraiment unie. Pas de déchirures. On ne remplissait pas un mur à la diable… Il me disait de me mettre face au mur et me demandait d’ouvrir grand les yeux. Le plus grand que je pouvais. Il voulait me convaincre que les traces du rouleau ne s’enchevêtraient pas de façon satisfaisante. Il allait essayer le pinceau, puis procéderait par coups de brosse, par touches de couleur posées tout près l’une de l’autre, à la manière de Rembrandt ou de Van Gogh. Il était pris aussitôt d’une fureur de travail. Un loup ardent sur une piste.
Je n’irais pas jusqu’à affirmer qu’il avait pris tout à coup le parti d’aller vite en besogne. Au moins, il se montrait plein d’entrain, décidé à tenir bon sans pour autant se mettre en contrainte d’urgence. Chaque mur de mon futur « écrin de calme », si je peux l’appeler ainsi, me transportait dans des mondes inconnus, des pensées nouvelles, vers une autre perception des choses. Finalement, Joerg rendait ma vie plus intéressante. Il opérait des changements à vue qui me transformaient moi aussi, même si la peur du lendemain restait imprimée en moi à même la peau.
OceanofPDF.com