Poursuivre

Alain Veinstein · Chapitre 15 sur 19

Pages du PDF

Poursuivre

Chapitre 15

15

 

Une fin d’après-midi, il sortit de son sac un couteau qu’il venait d’acheter et qui me parut énorme. Il le lança sur la porte de la cuisine où il vint se planter. J’essayai de sourire mais je n’en menais pas large. Lâchement, je pris mes jambes à mon cou et me retrouvai à deux pas, rue Boulard. J’entendais battre mon cœur dans ma poitrine comme jamais. Mais, à l’angle de la rue Boulard et de la rue Ernest-Cresson, je me retrouvai nez à nez avec la jeune fille de l’agence immobilière. Autre danger, non moindre, à l’évidence. Elle s’était fait couper les cheveux, les avait fait teindre en bleu avec une raie sur le côté. Elle ne me prêtait aucune attention. Puis je la saluai et son visage s’assombrit comme si je lui faisais peur. Manifestement, elle me prenait pour un agresseur. Elle ne me reconnaissait pas. Je profitai de son immobilité pour lui rappeler en deux mots à peine audibles qui j’étais. Elle leva les yeux au ciel. « Le locateur du grenier de la rue Brézin ? répondit-elle. Vous savez, tellement de locataires me passent entre les mains… Impossible de mettre un nom sur chaque visage ; impossible, même, d’identifier un visage… Pour moi, vous êtes un dossier qui traîne sur mon bureau depuis des semaines. Figurez-vous que j’ai oublié de vous fixer un rendez-vous pour l’état des lieux ! Il faut absolument que je répare cette erreur prochainement. C’est indispensable si vous décidez un jour de partir. Sans l’état des lieux à votre arrivée, comment voulez-vous que je dresse celui de votre départ ? Je viendrai vous voir… Surtout, ne touchez à rien, laissez les choses comme vous les avez trouvées à votre entrée dans les lieux. »

En remontant, j’aperçus Joerg évanoui sur le carrelage de la cuisine. J’eus beaucoup de mal à le soulever et à le porter jusqu’au lit. Au moyen d’un gant de toilette plongé dans l’eau froide, je lui massai la figure. Il était livide. Des gouttes de sueur se détachaient de ses lèvres. Lui que je n’avais jamais vu pleurer fondit subitement en larmes. Il était à bout de force. Impossible d’arrêter ses sanglots. Il ne savait plus, manifestement, où il était ni où il en était. Je me souviens d’avoir tenté des paroles apaisantes, mais il plaqua violemment sa main sur ma bouche. Au bout d’un long moment, il glissa sa main dans la mienne. Je sentis la chaleur se dégager de son visage.

 

Il ne put peindre les deux jours suivants. Il restait dans la cuisine, s’approchait de la fenêtre qui laissait passer un peu de fraîcheur. Il ne quittait pas des yeux le puits de lumière sombre de la cour. Que regardait-il ? Je ne le savais pas. Il n’y avait à vrai dire pas grand-chose à voir, sinon des fenêtres fermées. Pas un signe de vie.

OceanofPDF.com