Poursuivre

Alain Veinstein · Chapitre 12 sur 19

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Chapitre 12

12

 

Le lendemain, Joerg avait remis ses vêtements de peintre. Il donnait l’impression, l’air somnolent, d’être tombé du lit. Nous restâmes un bon moment sans nous parler. La scène avait quelque chose d’irréel. Le silence, cette fois-là, pesait comme une dalle. J’étais de nouveau près de lui demander de s’en aller et de ne plus revenir. La tension était insupportable. Enfin, sans un mot, il reprit son lent processus de tâtonnement. À la lumière du jour, la réalité de la couleur freinait son ardeur. Pour chacune d’elles, il hésitait, doutait, se demandait si c’était vraiment ce qu’il voulait. Il ne se disait capable d’aimer une couleur que si elle était insaisissable : elle n’allait pas sortir tout droit comme d’un canon de fusil. Lorsqu’il semblait avoir enfin arrêté son choix, il peignait avec la précision du boucher quand il déchire la viande lambeau après lambeau. Le soir venu, l’ardeur cédait la place à une certaine détresse.

 

Sa manière si unique de lever son pinceau pour prendre de la couleur… Lorsqu’il la posait sur le mur, il n’en détachait pas les yeux. Puis il laissait son regard errer sur les autres murs, sur le sol, sur le plafond. Il me faisait remarquer quantité de détails qui m’avaient échappé. Il voyait ce que l’on ne peut voir que quand on est saisi d’une passion. J’étais captivé par le mouvement du pinceau, les mêmes gestes répétés indéfiniment de bas en haut. Pour atteindre le bas, il s’agenouillait.

On ne devait surtout pas voir les nombreuses couches destinées à camoufler les imperfections, les irrégularités, ce qu’il considérait comme de mauvaises finitions qui brisaient l’homogénéité. Tout cela exigeait du temps, c’était évident. Le travail ne pouvait pas avancer par bonds et par sauts. « C’est comme marcher sur un fil : si nous nous arrêtons, nous tombons ; si nous allons trop vite, également. Nous devons avancer un pas après l’autre. »

« L’ouverture d’un chemin vers l’inconnu reste hors de contrôle. »

J’avais compris depuis longtemps que notre chantier était parti pour durer, mais, chaque fois, Joerg trouvait les mots qui me donnaient espoir et me réconfortaient malgré tout. Il veillait sur notre amitié, faisait en sorte qu’il n’y ait pas de loup à flairer.

Je me demandai un jour si Kafka, face au puits sans fond des possibilités et à l’emprise du doute, aurait été plus rapide. À supposer, certes, qu’il se soit risqué à peindre un appartement, ce qui n’est documenté, si je ne me trompe pas, ni dans son Journal ni dans sa correspondance.

Il allait de soi que Joerg ne pouvait pas se contenter de badigeonner des murs et un plafond. Il ne se satisferait pas d’un simple ripolinage. Il était, comme artiste, pris dans un mouvement infini, fait de brisures et de renversements, où chaque étape en appelle une autre, chaque commencement un recommencement. L’artiste ne discerne pas l’avenir. Il est semblable au collectionneur à qui une seule pièce, parfois, fera toujours défaut.

En pleine action, il savait ce qu’il avait à faire et il le faisait. Mais les bifurcations, les fameuses fourches, étaient, elles aussi, de la partie. Je ne l’ai jamais vu exécuter à la lettre les dispositions du plan qu’il m’avait annoncé. Il avait particulièrement à cœur de viser des limites forcément hors d’atteinte.

 

Quand il donnait un coup de pinceau, c’était comme s’il lançait une boule dans un jeu de quilles : tout s’effondrait alentour.

Ou alors il scrutait les murs en fumant nerveusement, de plus en plus convaincu qu’il y avait des défauts pour le moment imperceptibles, mais qui grandiraient soudainement comme se développe une avalanche.

Toujours est-il, force m’est de le souligner encore, qu’il accomplissait un travail de titan. Il transformait mon misérable appartement en un lieu hors du temps. Présent et avenir s’étaient effondrés. N’étaient plus, dans l’immédiat, que le désastre d’un effondrement.

Dans mon for intérieur, il m’arrivait de surnommer Joerg « Ginkgo », du nom de cet arbre à la résistance si exceptionnelle dont un sujet survécut à l’explosion nucléaire d’Hiroshima.

 

Au fond, il « progressait » de détail en détail, sans que les détails ne forment jamais une totalité. Il visait un « ordre », c’était évident, mais je n’en percevais pas la logique. Nous devions de plus intégrer de longues interruptions sans être certains de repartir. Il subissait – moi aussi par la même occasion – reculades et pas en avant comme un joueur. Toute solution suggérée se transformait aussitôt en impossibilité. Pour lui, il ne pouvait s’agir de se contenter de repeindre des murs, puis de prendre congé avec bonne conscience. À ce rythme, nous finirions par vaciller au bord du gouffre. On nous retrouverait morts tous les deux dans mon havre de paix. À l’état de squelettes.

 

Je n’en pouvais plus. L’achèvement du chantier occupait la plupart de mes rêves. Les cauchemars s’effaçaient rarement devant des rêves plus heureux. Celui, par exemple, où Joerg se décidait à aller de l’avant. Il m’annonçait le grand soir. J’allais prendre enfin possession des lieux. Nous ferions une fête. Le bateau ivre toucherait au port. Il avait rejoué David contre Goliath. Sous l’influence de scènes d’inondation vues la veille au soir à la télévision, j’estimais que, par ses propres moyens, il avait ramené le fleuve dans son lit.

La réalité, hélas, ressemblait plutôt à ce moment si particulier qui précède les cyclones, quand l’orage est là, qui arrache les toitures, mais que le pire est à venir avec la montée des eaux.

 

Une lettre tournait dans ma tête. J’allais lui écrire ce que je n’arrivais pas à lui dire. J’accumulais les brouillons.

Cher Joerg,

Tout le monde peut se tromper. Tout bien considéré, j’ai saisi

trop vite ta proposition si généreuse sans me rendre compte du mal qu’elle allait te donner.

Nous sommes bien d’accord : ne persistons pas dans l’erreur.

Sachons arrêter quand il en est temps encore. Peu importe que tout ne soit pas tout à fait fini, ça ne m’empêchera pas, dans l’état présent, de recevoir mes enfants et de venir de temps à autre m’occuper de mes travaux d’écriture.

Nous ferons avec, comme on dit, heureux de ce que tu as pu

déjà réaliser et qui suscite mon admiration.

Cher Joerg,

Je vais te dire : ce chantier est comme un train sur le départ.

Les tergiversations ne sont plus de mise. Trop tard pour se demander si on part ou pas. Ce n’est plus la question. Il faut y aller ou renoncer carrément au voyage. Le train ne nous attendra pas. Il partira quoi qu’il arrive. Faisons comme les voyageurs : fixons-nous une date de départ et en conséquence une heure d’arrivée et tenons-nous-y. Ensuite, débrouillons-nous pour ne pas rater notre train. Mes enfants m’attendent déjà sur le quai…

 

J’avais fait une expérience analogue au Châtelet, l’année du bac, quand j’étais l’un des figurants de L’Auberge du Cheval blanc. Ce qui m’avait frappé, là aussi, c’était l’impossibilité de changer quoi que ce soit au déroulement de l’opérette. À partir du moment où le rideau s’était levé, nous devions aller jusqu’au bout, alors qu’en coulisse des drames survenaient parfois, assez sérieux pour modifier le cours du spectacle, voire pour l’interrompre.

J’ai en définitive renoncé à écrire à Joerg. Je me rendais bien compte qu’il n’adhérerait à aucun de mes arguments. Pas plus à l’écrit qu’oralement. Tout se passait comme si j’étais pris dans un cauchemar, bien réel celui-là, dont je ne parvenais pas à me réveiller. Je devais comprendre une fois pour toutes que je ne vivrais jamais là avec mes enfants comme je l’avais prévu. Je n’y ferais pas mon nid. Et de toute façon, si un jour, improbable, nous atteignions un but, sinon notre but, le souvenir de la violence qui l’aurait permis resterait à demeure, tapi, sourd.

 

Je me souviens de l’une de nos rares graves disputes. Avant de monter l’escalier de la rue Brézin, j’avais erré dans les rues du quartier. Je ne savais plus quoi faire, vers qui me tourner. En arrivant, je me risquai à lui annoncer que j’allais prendre de nouvelles dispositions avec une date impérative de fin des travaux. Joerg explosa. Il était tellement furieux qu’il ne réussissait plus à parler. Il rangea ses affaires, se changea et s’en alla en claquant la porte. Paradoxalement, je me sentais soulagé. J’avais enfin trouvé la solution que je cherchais depuis longtemps sans oser me l’avouer. Créer un clash et nous séparer définitivement. Ne plus rien avoir à faire avec lui. Rompre aussi avec le lieu, le quartier. Tout abandonner. En vérité, rien ne m’attachait à cet endroit. J’avais choisi l’appartement en hâte, presque sous la contrainte imposée par la jeune fille de l’agence immobilière que j’avais laissée m’émouvoir. Ensuite, Joerg m’avait fait la courte échelle, apparemment pour mieux me laisser tomber. Vivre dans un décor fabuleux ? Ce n’était pas mon problème, je pouvais très bien m’en passer.

Sans doute Joerg ne reviendrait-il jamais plus. Je n’entendrais plus parler de lui. Son départ ressemblerait pour moi au salut.

Un jour passa avant que je retourne rue Brézin. J’étais plutôt joyeux à l’idée d’être débarrassé de lui une fois pour toutes. Après tout, il n’était peut-être pas nécessaire de tout quitter. J’allais m’occuper, dans un premier temps, à tout ranger ; je ferais ensuite le point sur l’état des lieux ; puis je procéderais à l’aménagement du studio en m’efforçant de faire preuve d’un peu d’imagination.

Mais coup de théâtre : il était là ! Il avait revêtu sa veste et son pantalon blancs et braquait le projecteur sur une fissure qu’il n’avait pas vue l’avant-veille. Je le regardai, non sans complicité. Les épisodes de tension ne devaient pas nous tromper : nous étions liés l’un à l’autre, plus encore que je ne le supposais. J’allais écrire : à la vie à la mort.

Il passa de l’enduit sur la fissure. Il fallait maintenant attendre qu’il sèche – on ne plaisante pas avec la laque… Poncer, dépoussiérer autant de fois que nécessaire. Pas un mot sur l’incident des derniers jours. Il était réjoui comme l’alouette le matin. Il me raconta des histoires à sa façon chaotique, labyrinthique parfois, qui n’avait plus de secrets pour moi. De vieilles histoires, disait-il. Il les racontait comme si je les avais vécues et que j’en connaissais les personnages. Il parlait toujours aussi lentement, sans marquer de pauses. C’était un flot de paroles dans lesquelles je ne tardais pas, la plupart du temps, à me noyer. Il faisait allusion à des livres très anciens de la même manière que s’il les avait lus la veille et qu’ils m’étaient familiers. Il ne pouvait pas soupçonner un instant que nous n’étions pas tout à fait dans le même monde – le sien. Parfois, il était empoigné par des émotions produites par des détails singuliers relevés dans les histoires, avec la certitude que nous les avions partagées.

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