Rainbow pour Rimbaud
Louxor (Tour-operator)
Louxor
(Tour-operator)
Je suis responsable d’un bateau de croisières sur le Nil et souvent, je lève les yeux au ciel.
— Mon Dieu, qu’ils m’agacent !
Mon cou se renverse vers l’arrière. Ma gorge est un arc qui se tend.
Les yeux au ciel, les cordes vocales tendues jusqu’à la déchirure, la phrase part vers les vautours, comme une flèche :
— Mon Dieu, qu’ils sont cons !
Je suis directeur d’un tour-operator : le « Sultan-Nil-Tour ». C’est un nom ridicule. C’est moi qui l’ai trouvé. Je ne suis pas parfait, non plus.
Je lève les yeux au ciel.
J’organise des croisières sur le Nil entre Le Caire et Louxor. Et j’ai des soucis de passerelle. C’est le quatrième voyage que j’organise.
À ma première arrivée à Louxor, je me suis aperçu qu’à cause du barrage d’Assouan les bords du Nil étaient très ensablés et que le bateau ne pouvait s’approcher à moins de dix mètres de la berge, à l’endroit qui m’était réservé.
Les touristes ont rejoint la rive, à la nage, en m’agonisant d’insultes.
J’ai levé les yeux au ciel.
— Mon Dieu, qu’ils sont intolérants !
Deux vautours sont partis en ligne droite. Ils ont rayé l’azur et chié, en passant, sur les obélisques.
Trois millénaires de fiente barbouillent de dégoulinades crayeuses le sommet de ces grands signaux spirituels, plantés dans le désert.
Pendant que mes touristes achetaient de stupides cartes postales, j’ai loué des barques pour, au retour, rejoindre le bateau. J’ai aussi ordonné la fabrication d’une frêle passerelle de bois.
Au deuxième voyage, en arrivant à Louxor, je me suis rendu compte qu’on m’avait volé la passerelle. Ici, le bois est rare et cher. On le vole. Les touristes ont rejoint la rive, à la nage, en m’insultant avec des mots que je ne connaissais pas. (J’avais beaucoup d’étrangers.)
Trois vautours, en piqué, ont tenté de tuer des corbeaux.
J’ai fait fabriquer une autre passerelle.
Au troisième voyage pour Louxor, on me l’avait encore volée. Alors, j’en ai fait construire une troisième. Mais cette fois-ci, une très belle avec de longs rondins de bois, solidement plantée dans l’eau et pratiquement impossible à retirer. Et puis, j’ai pris une décision. J’ai trouvé un chômeur. Je lui ai dit :
— Alors, voilà. Ton travail consiste à surveiller cette passerelle et à empêcher quiconque d’y toucher. Je te paie pour ça. Tu auras un salaire mensuel. Mais personne d’autre que toi ne doit toucher à ma passerelle. D’accord ?
Il a dit :
— D’accord mister. Ne vous en faites pas. Personne n’y touchera. Je la surveillerai nuit et jour.
Trois rires de rapaces sont passés au-dessus de ma tête.
Au quatrième voyage, le bateau arrive à Louxor. Je vois, rassuré, au loin la silhouette des rondins et de la rampe. Tout va bien.
Le bateau accoste contre la passerelle. Les touristes vont pour descendre. Impossible.
De ma passerelle, il ne restait plus que la rampe suspendue en l’air et les longs rondins plantés dans l’eau. Les planches servant à rejoindre la rive avaient disparu.
Je regarde sur la berge et j’aperçois, là-bas, une cabane. Le type avait démonté mes planches afin de se construire un abri pour surveiller la passerelle.
Les touristes ont rejoint la berge en marchant sur le sommet des rondins. Pour une fois, ils sont arrivés secs. En marchant, ils commentaient, tout de même, le prix très excessif de la croisière, rapport à la passerelle.
Un très grand type roux a rejoint la rive avec une fille sur ses épaules. Ses longues jambes prolongées par les rondins, se reflétant dans l’eau, lui donnaient l’allure d’un héron voyageur et gracieux.
Au milieu de la passerelle, il s’est arrêté. Il semblait flotter dans l’air. On aurait vraiment dit un oiseau. Il a regardé le reflet de son double onduler dans le Nil. Il a dit :
— J’aime beaucoup cette passerelle. Je ne veux plus la quitter.
Avec ses bras, il a fait des gestes d’échassier qui se pose. Ses doigts étaient des plumes.
J’ai licencié mon Égyptien et vendu la cabane à un Anglais qui a dit qu’il allait en faire une taverne.
Je n’ai pas remis de planches à la passerelle. Tant pis, les touristes marcheront sur les rondins. Ça fera pittoresque. Après tout, c’est ça qu’ils viennent chercher : du pittoresque.
Deux vols de vautours, sans un battement d’aile, ont tracé deux cercles lents dans le ciel. J’aime ces rapaces. Leur immobilité aérienne est une poche de silence.
— Ça me repose de tous ces cons.