Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 18 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Dixième strophe

 

— Tu n’es plus bon à rien de propre.

Ta parole est morte de l’argot

et du ricanement.

(Verlaine à Rimbaud)

Les gens qui vont à Tarrafal ne vont jamais plus loin. Il y a un mur invisible, planté dans la mer, qui empêche d’aller plus loin. Tarrafal est au nord de l’île de São Tiago. São Tiago est la plus grande île de l’archipel du Cap-Vert. Praia en est la capitale. Pour aller de Praia à Tarrafal, il faut prendre un « Alluger » : sorte de bus minuscule, bondé de femmes tenant dans leurs mains des poulets athlétiques, des jouets de plastique et des sacs de blé.

São Tiago, avant, était d’une végétation verte, molle et sombre. Des forêts de chênes et de sapins la recouvraient tout entière. Mais c’était aussi une île portugaise : peuple de marins.

Pendant trois siècles, les Portugais ont coupé tous les arbres de São Tiago pour construire des bateaux qui, aujourd’hui, pourrissent au fond de la mer.

Ils n’en ont pas replanté. Alors, le vent, le temps et l’érosion ont fait glisser la terre et rouler les rochers, en chaos, vers la mer. Aujourd’hui, le Cap-Vert est un archipel indépendant mais ses dix îles dévastées sont caillouteuses et désolées.

À Tarrafal, il y a un mur invisible qui monte jusqu’au ciel.

Avant, ici, il y avait un bagne portugais. Derrière des murs de pierre, des hommes étaient privés de liberté pour l’éternité. Aujourd’hui, il n’y a plus de bagne. Mais tous les « Rolling Stones » de la terre se retrouvent là, quand même, et viennent buter contre le mur de verre.

Les endroits ont leur destin comme les êtres. À Tarrafal, la mer est dangereuse. Il y a beaucoup de noyés. Il y a tellement de noyés à Tarrafal, qu’il y en a même qui marchent sur la plage.

Il y a aussi des bandits repentis, des dealers d’herbe, des alcooliques et de vieilles stars locales déchues. Il y a des femmes italiennes, allemandes ou bien suédoises aux colliers de pierres précieuses. Elles viennent ici s’échouer dans des bras de jeunes pêcheurs de poulpes qui, après les avoir dégustées, les rejetteront à la mer.

Il y a aussi des filles imbéciles.

Enfin, il y a Robert et Isabelle : deux enfants perdus qui ne se regardent plus.

À Tarrafal, on parle une langue qu’on ne parle que là. Une sorte de créole portugais sans grammaire.

C’est une langue qu’on chuchote plus qu’on ne la parle. À Tarrafal, on ne parle presque pas. C’est la ville du silence.

Nuit de saphir ! Place de l’Église, il y a douze bancs autour de la place silencieuse.

Chaque banc est d’une couleur différente, noir, blanc, gris, rouge, etc.

Chaque soir vers minuit, avant d’aller se coucher dans le bungalow loué sur la plage, Robert et Isabelle vont s’asseoir sur un banc différent. Ça fait dix jours qu’ils sont à Tarrafal. Hier, ils étaient assis sur le banc jaune. Aujourd’hui, ils sont sur le banc couleur de terre.

En fait, seule Isabelle est assise sur le banc. Robert, lui, ne pouvant plus se déplacer, est installé au fond d’un caddie près du banc couleur de terre.

Ses deux longues jambes nues dépassent très largement du caddie. Ses deux bras vont jusqu’à terre.

Robert a transformé ce caddie trouvé en bateau.

Avec des fils de fer, des fils de cuivre électriques et des clous, il a fixé des planches sur les côtés du caddie. Les planches sont sciées en diagonale pour que de profil, le caddie ait l’apparence d’un bateau.

Avec son compas soviétique et de l’encre de Chine, Robert a tracé sur les planches des ronds qui imitent des hublots. Il a aussi dessiné naïvement, à la craie, une ancre marine. Et enfin, pour qu’il n’y ait aucun doute, il a gravé au couteau sur une planche, le mot : « bateau ».

Un manche à balai vertical, retenu par une plaque d’aluminium, passe entre ses jambes et fait comme un mât.

Robert a trente-six ans.

Tout en haut du mât, il a noué, en deux endroits, l’immense bandage taché de pus et de sang qu’il a défait de son genou. On dirait une voile sale qui tremble dans la brise de la nuit étoilée.

Isabelle, les deux mains sur la poignée du caddie, fait naviguer, en cercle et en silence ce bateau à roulettes sur les galets cimentés de la place de l’Église.

Le genou fiévreux de Robert se rafraîchit dans l’air du soir. Il n’est plus couvé d’aucun bandage et on peut voir qu’une racine de graine de talipot en a transpercé la peau.

La racine couleur de craie est sortie de deux centimètres. D’autres racines, sous la peau rubis, forment tout un réseau de varices qui ondulent prêtes à s’épanouir.

Robert ne se plaint pas. Il ne parle plus. Les derniers mots qu’il a prononcés ont été :

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien.

Et j’irai loin, loin, bien loin…

Cela fait trois jours qu’il ne parle plus. Isabelle ne dit plus rien non plus. Elle est ailleurs et semble presque indifférente à tout. Lorsqu’elle a besoin de quelque chose ou bien qu’elle va faire des courses, pour demander, elle fait des bruits de feuillages avec sa bouche. Ça étonne bien un peu les commerçants, mais bon ! Quand vient la nuit profonde de saphir, Robert regarde toujours au loin vers les montagnes ou bien vers l’océan émeraude, de l’autre côté du mur invisible. Isabelle regarde Robert quelquefois, mais ses yeux passent au travers. Elle ne le voit plus.

Son âme est ailleurs. Son âme frissonne sur un balcon à Paris. Son âme entend des bruits de rangers cloutés. Ce sont des pas de militaires qui frappent aux portes de l’immeuble. Il y a des gens qui ouvrent des portes. D’autres n’ouvrent pas ou bien ne sont pas là.

Les militaires défoncent alors les remparts de bois puis piétinent les tapis et les chats à la recherche d’un buisson d’aubépine.

L’âme d’Isabelle tremble sur le balcon du sixième. Les pas montent encore un étage. Isabelle est silencieuse et éteinte sur le banc de terre à Tarrafal.

Lorsque sa tête tourne, seule la vue du genou de Robert éclaire encore, avec gourmandise, sa figure.

Sa bouche s’ouvre alors, au ralenti, et laisse apparaître des dents de diamant.

Minuit sonne à l’église de craie.

Isabelle et Robert retournent à leur bungalow par la rampe de pierres blanches qui mène au mur invisible. Une grosse et pleine lune topaze roule sur le mur invisible.

Robert et Isabelle, personne ne les voit plus non plus.

Au bar de l’esplanade, de jeunes pêcheurs à la peau améthyste, superbes et pensifs, aux locks décolorées par le sel, ne voient qu’une ombre double frôler un mur de pierre.

C’est l’ectoplasme d’une fille végétale, qui pousse un caddie de métal ferreux comme on pousse un landau. Dedans, un type de 2 m 10 regarde le « Picos de Antonio », cette montagne de gravier accumulé, terrorisante dans ses allures de cathédrale.

Minuit sonne à l’église de craie.

La fille et le caddie avancent maintenant sur la plage au ras de l’écume phosphorescente. Des ventres blancs de poissons se déchirent sur des vagues de saphir pointu aux reflets turquoise. Le bungalow gris, de diamant mort, attend là-bas, au bout de la plage, sous des palmiers de jais luisant.

Il n’y a plus de bruit. Le monde est silencieux et a un goût de terre.