Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 12 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Septième strophe

 

 

Arthur Rimbaud,

professeur au hasard

(Erreur du registre municipal de Charleville :

« hasard » à la place de « Harar »)

Trois mois ont passé. C’est l’été à Charleville-Mézières. La Meuse traîne, d’est en ouest, sa langue violette. Elle cunnilingue une forêt de pins nordiques aux reflets bleus puis lèche à peine Charleville. Elle préfère traverser Mézières. Ici, les tanneries du fleuve l’habillent de teintes de cuir.

Sur la place Ducale, par-dessus la tête de la statue de Charles de Nevers, un gros œil tendre, de pâtisserie sablée, roule et s’effrite.

Une ombre, gris souris, grignote le ciment autour du notable. L’ombre, c’est la grande aiguille du temps qui passe. Elle ronge et trace un rond autour du notable. Mais ça n’est pas grave. Les plis des habits de bronze de la statue ont des reflets sourds qui coulent, en vomissures violacées et éclatantes ; sur le bitume noir. Rue Thiers, le père est assis sur une chaise de plastique vert. Il est à sa table. Il lit : J’élève mon enfant de Laurence Pernoud.

— Bon. Reprenons tout à zéro. Qu’a-t-on pu faire… qu’il ne fallait surtout pas faire ?… Page 26 : « … Vous langerez votre enfant. »

Le père réfléchit :

— On le langeait.

Puis finalement, il se renseigne :

— Vitalie ! On le langeait, Robert, non ?

La mère ne répond pas.

— Je suis sûr qu’on le langeait.

La mère est assise en tailleur, sur le lino rouge de la chambre de son fils. Elle est une île larguée, dans un océan de lettres écrites à son enfant.

Elle a acheté hier le livre de la Pléiade, que Robert lit sans cesse.

— Pour voir !

Les poèmes la laissent idiote. Elle n’y comprend rien. Mais, la correspondance de la mère de Rimbaud avec son fils l’intéresse beaucoup. Page 404, par exemple, elle lit :

10 octobre 1885.

Arthur, mon fils,

Ton silence est long, et pourquoi ce silence ?

Heureux ceux qui n’ont pas d’enfants, ou bien ceux qui ne les aiment pas : ils sont indifférents à tout ce qui peut leur arriver. (…) Tu as déjà passé six mois sans nous écrire et sans répondre à aucune de mes lettres, quelque pressantes qu’elles fussent. (…) Il est inutile de te parler de nous, puisque ce qui nous concerne t’intéresse si peu. Cependant, il est impossible que tu nous oublies ainsi : que t’est-il donc arrivé ? N’as-tu plus ta liberté d’action ? Ou bien es-tu malade ? (…) En vérité, nous perdons la raison à force de te chercher. (…) À quoi bon m’étendre davantage ? Qui sait si tu liras cette lettre ? Peut-être ne te parviendra-t-elle jamais, puisque je ne sais où tu es, ni ce que tu fais.

Tout donc à la volonté de Dieu !

V(euve) Rimbaud.

Le père continue sa lecture :

— « Vous lui donnerez le biberon cinq fois par jour. »

Il pose le livre.

— Cinq fois ? Alors là, je ne suis pas sûr… Si ça se trouve, on ne lui donnait que quatre fois. Ou six !

Il se gratte la tête.

— Il est grand, Robert. On a dû lui donner six fois. Peut-être sept… Tu lui as trop donné le biberon, Vitalie ! C’est pour ça !

La mère ne répond pas.

— Enfin, on a fait ce qu’on a cru qu’il fallait faire… Hein, Vitalie ? On a fait pour le mieux ! Enfin, je crois.

Sur la route de Pamplemousse à l’île Maurice, c’est l’hiver. Mais il fait très chaud quand même.

— Ça baisse, nos finances, Bébert. Il faudrait qu’on trouve de l’argent.

— Demain, j’écrirai à ma mère. Elle m’en enverra.

Robert et Isabelle roulent vers le jardin botanique royal de Pamplemousse. Ils ont loué, à l’aéroport de Plaisance, une minimoke Austin Morris. C’est une toute petite voiture décapotable rouge sang.

Robert a les deux genoux qui dépassent de la voiture, sur le côté gauche.

Le vent bleu s’engouffre sous la djellaba. On voit les couilles de Robert.

Isabelle conduit à gauche.

Le long de la route, entre Bois Chéri et Terre Rouge, deux enfants, indiens, dix ans, blouse grise et cartable sur le dos, reviennent de l’école. Ils longent des champs de canne à sucre jacassière, qui les dépasse.

Les deux enfants inventent un Séga en marchant. Le premier chante que sa mère : « … y l’a transformé les mouchoirs en pétites poules blanches ». Le deuxième lui répond que son père à lui, « … il monte z’en haut des colonnes et attrape l’électricité dans ses mains. Et qu’ensuite, il si promène en faisant li zorage ».

Les deux enfants tendent des coquillages, gros comme leurs têtes, aux voitures qui passent. Les coquillages sont tigrés et vernis. Dedans, on entend la mer qui dit qu’il faut vite rentrer de l’école.

Les enfants pèchent eux-mêmes, en apnée, ces coquillages au fond de l’océan bleu. Ensuite, ils les enfouissent dans la terre violacée pendant une semaine. Les vers viennent les vider et en manger l’intérieur.

Une semaine plus tard, les enfants déterrent les crustacés. Ils les lavent sur la plage grise et les vendent, vingt roupies, aux touristes qui passent.

Devant la noire grille forgée du jardin botanique royal de Pamplemousse, des dealers attendent les visiteurs. Un vieux Chinois, derrière un plexiglas sale, vend de minuscules ananas épluchés et découpés en spirales. Leurs feuilles vertes ont des ombres violettes.

Isabelle a pris l’avenue Darwin et elle est partie voir le bassin des nénuphars.

Robert, lui, est assis dans l’allée des Talipots. Il défait le pansement de son genou.

Les talipots sont des palmiers de vingt mètres de haut. Ils vivent cent ans puis ils ont une inflorescence, en forme de parapluie, qui monte parfois jusqu’à six mètres au-dessus d’eux.

Ils fleurissent de cinquante millions de minuscules fleurs violettes. La floraison dure deux mois et puis ils meurent.

Nous sommes au début de l’hiver. Un des talipots touche à la fin de sa vie. Sous lui, un parterre de petites graines sèches craque sous les souliers.

Robert ramasse une poignée de terre mêlée de graines.

— Si je ne le fais pas maintenant, après il faudra que j’attende un siècle, dit Robert sans rire.

Du plat du pouce, il ouvre les unes après les autres les plaies circulaires de sa jambe. Chaque plaie est une lente bouche d’enfant qui attend la tétée.

La paume, tout emplie de terre et de graines de talipot, il goinfre sa jambe. La terre et les graines se lovent au chaud, dans les blessures, parmi le sang et le pus.

— Prenez votre temps mes belles. Mettez cent ans. J’aurai une jambe éblouissante.

Robert réenveloppe, fortement et avec application, son genou droit dans le bandage sali de terre violette.

Au bord du bassin rectangulaire des nénuphars, les pieds dans l’eau, Isabelle regarde les « Victoria Amazonica ».

Ce sont des nénuphars géants, une merveille végétale.

Leurs larges feuilles circulaires ont la taille d’un couvercle de marmite de cantine scolaire.

Ce sont de gigantesques ronds verts posés sur l’eau bleue. Le bord est relevé et hérissé d’épines acérées, longues comme des dents de fourchette.

Deux jours de suite, dans chaque feuille, éclot une fleur de la taille d’un melon qui s’ouvre et se referme deux fois. Le premier jour, la fleur apparaît tard dans l’après-midi et reste ouverte jusqu’au lendemain matin. Puis elle se referme. Plus tard, dans la journée, elle s’ouvre une seconde fois.

À l’éclosion du premier jour, la fleur est blanche. Elle a une odeur pénétrante. Le deuxième jour, elle réapparaît violette et meurt avant midi.

Chaque fleur est emprisonnée sur sa feuille. Une longue tige molle, ressemblant à un tuyau de gaz, retient la grosse tête de melon de la fleur posée lourdement sur la feuille.

Chaque fleur est emprisonnée sur sa feuille. Si l’une d’entre elles tentait de s’échapper, les épines acérées, situées sur le bord, en transperceraient les pétales ronds comme des joues d’enfant.

Les pétales-joues suinteraient. Ils auraient de longues croûtes vertes, tatouées en travers, dans plusieurs sens.

— On a tous notre enfermement, pense Isabelle… Et c’est très bien comme ça. Vouloir sortir de son cercle pour s’installer dans le cercle d’un autre, c’est devenir fou.

Isabelle s’allonge sur le ciment du bassin. Elle se repose. Les effluves des bois de santal et de tilleul la calment.

Robert est assis au pied du talipot. Il ouvre son livre de la Pléiade. Il en arrache une page de garde vierge et il recopie dessus la page 654 :

Le 20 février 1891.

Ma chère maman,

Je vais mal à présent. Du moins, j’ai à la jambe droite des varices qui me font souffrir beaucoup. Voilà ce qu’on gagne à peiner dans ces tristes pays ! Et ces varices sont compliquées de rhumatisme. Il ne fait pourtant pas froid ici. Avec cela, j’ai une douleur rhumatismale dans ce maudit genou droit qui me torture. Il y a aujourd’hui quinze nuits que je n’ai pas fermé l’œil une minute, à cause de ces douleurs dans cette maudite jambe.

Ici, ce sont les soucis de toutes sortes et l’ennui. La rage continuelle au milieu de nègres aussi bêtes que canailles, tout cela agit très profondément sur le moral et la santé, en très peu de temps. Une année ici en vaut cinq ailleurs. On vieillit très vite ici. Je m’en irais bien. (…) Mais je n’ai pas d’argent et je ne puis m’en aller. (…) Fais-moi ce grand plaisir. (…) Je te rembourserai. J’ai envie de me faire porter à un vapeur, et de venir me traiter en France.

En attendant, je tiens la jambe bandée.

Rimbaud

Robert a signé la lettre : Rimbaud. Il la plie soigneusement en deux.

Isabelle quitte le bassin des nénuphars et se dirige vers Robert. Elle marche sous un arbre « Quatre épices » aux odeurs de muscade, de girofle, de cannelle et de poivre mélangées. Là-bas, dans l’autre allée, une sève laiteuse glisse le long d’un petit arbre noir. Sous les pas légers d’Isabelle, des fruits mûrs coulent comme de la gelée.

Isabelle ramasse dans le sol violet deux feuilles vertes de Piscidia. Cet arbre est appelé aussi le « Fish Poison tree ». On dit que les feuilles, l’écorce ou les branches de cet arbre, jetées dans l’eau bleue, peuvent intoxiquer ou du moins étourdir les poissons, tant et si bien qu’on les attrape facilement.

Leurs feuilles ont quatre ailes en croix. Quand elles tombent, elles sont soutenues par l’air et tournent comme les pales d’un hélicoptère.

— Robert !

Robert ne répond pas. Isabelle lâche une feuille au-dessus de sa tête rouge. La feuille tourne puis vient rouler sur la djellaba.

— Eh bien, tu ne réponds plus quand je t’appelle, Bébert ?

— Je m’appelle Rimbaud. Je voudrais rentrer.

— Où ?

— Chez ma mère.

— Pourquoi ? Ça ne te plaît pas ici ? On va partir ailleurs, si tu veux.

— J’ai mal à ma jambe. J’aurais voulu revoir ma mère.

— Pas en France, Bébert. Partons si tu veux, mais pas en France. Allons dans un autre pays. Encore un voyage, Bébert.

— Je m’appelle Rimbaud. Je veux bien. Mais alors, je voudrais voir des nègres. Rimbaud veut les insulter encore.

— On n’a qu’à aller à Dakar. Y en a plein. Tu en écraseras, autant que tu voudras, en voiture.

— Alors, je veux bien.

— … Le souci, c’est l’argent. Je dois tout juste avoir assez de travellers pour les billets. Mais c’est tout.

— J’ai écrit à ma mère pour lui demander des sous.

— Dis-lui de les faire envoyer au consulat de France à Dakar.

— Oui. Elle est gentille ma mère. Quand j’étais petit, elle me donnait le biberon huit fois par jour.

— Ta jambe, ta mère… Tu ne parles plus que de cela.

— … Page 69, Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer.

— Tu as voulu changer de feuille, Bébert. Tu n’es plus sur la tienne. C’est pour ça que tu as mal. Les épines de ta feuille t’ont labouré la joue. Regarde. Tu as plein de croûtes, en travers, qui suintent sur le visage.

— Je m’appelle Rimbaud. Ô que ma jambe éclate ! Ô que j’aille à la mère.

C’est le lendemain. Dans leur minimoke rouge, Robert et Isabelle retournent à l’aéroport. Sur la route, le long d’un champ de canne à sucre, ils croisent à nouveau les deux petits enfants indiens de la veille.

Les enfants chantent un nouveau Séga qu’ils ont encore inventé.

C’est la chanson de Pic-pic.

Pic-pic est une jeune fille qui fait la cour à un zhomme-zhomme. Ensuite, elle l’entraîne dans le noir-noir et l’empêche de rentrer à la case mama. Le zhomme-zhomme pleure.

Au passage de la voiture, les deux enfants tendent deux gros coquillages tigrés vers Isabelle, qui conduit, puis ils crient :

— Pic-pic !

Robert se retourne, les regarde et ouvre la bouche.

L’ouverture de la bouche fait un bruit de canon à l’intérieur des coquillages.

Les enfants sont très étonnés. Ils posent chacun une oreille contre un crustacé. Ils entendent parmi les spirales une voix qui se lamente en écho :

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes. Toute lune est atroce… et tout soleil amer : L’âcre amour m’a gonflé… de

torpeurs enivrantes.

Ô que ma quille éclate !… Ô que j’aille à la mer !…

Les enfants effrayés jettent les coquillages dans le sol violacé et partent en courant vers l’école. La minimoke Austin Morris de Robert et Isabelle file vers Blue Bay. Une graine de talipot s’ouvre dans le genou de Robert.