Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 2 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Première strophe

 

— Taciturne, renfermé,

ne cherchant aucune compagnie.

(ILG, un collègue à lui,

en Afrique)

19 heures. C’est la nuit à Charleville-Mézières. Le ciel est noir comme le fond d’une gorge qui bâille. Dans la ville silencieuse, une mère gueule :

— À table !

De la chambre voisine, la voix étouffée d’un fils dit :

— Je suis dans mon bateau.

La voix est celle de Robert. Il mesure 2 m 10 et à cause de ça, il a toujours beaucoup de mal à entrer et sortir de son armoire noire. C’est sa manie, à Robert, de s’enfermer dans l’armoire de son enfance.

Il le fait depuis qu’il a douze ans. Il dit : « C’est mon bateau. » D’ailleurs, un jour, il a sculpté au couteau dans l’épaisseur de la porte noire ce mot : « bateau ». Depuis, le bois noir a cette plaie inscrite à sa surface comme une fatalité ; et le mot tangue à chaque mouvement de Robert. Cette bêtise lui avait coûté à l’époque une paire de gifles et une solide punition. Il ne se rappelle plus laquelle. De toute façon, c’est si loin.

Le père de Robert est navré quand il sait son si long fils encore blotti dans le meuble. Le père de Robert ne comprend pas. Le père de Robert dit :

— Mon fils est un con.

La mère de Robert, elle, croit comprendre. Quand son fils sort de l’armoire, les yeux tout soufflés de larmes, elle, si minuscule (elle lui arrive au niveau du ventre), elle l’attrape par les jambes de son « 501 » noir, pose sa tête sur ses hanches noires et lui dit :

— Mon tout petit.

La mère, aussi, a les yeux qui se gonflent de larmes. Robert pourrait la voir en bas qui pleure. Mais il pense seulement :

— Elle mouille mon « jean ».

La mère de Robert croit que si son fils sort de l’armoire, les yeux comme des lunettes de soleil, c’est à cause d’un immense chagrin. En fait, c’est sa manie à elle de foutre des flopées de boules de naphtaline entre les tee-shirts et les perfectos qui fait pleurer Robert. Robert dit :

— Putain, tu fais chier avec ta naphtaline.

Le père de Robert :

— Parle pas comme ça à ta mère.

— Mais putain, elle fait chier ! On ne fout pas de naphtaline dans les perfectos, je lui ai dit cent fois ! Quand je passe place Ducale, on dirait la vierge noire.

— Pourquoi noire ? dit la mère.

— Parle pas comme ça de ta mère, dit le père.

— … Et puis, l’autre jour, elle a repassé mon blouson d’aviateur…

La mère :

— Pourquoi, aviateur ?

— … Résultat : Elle me l’a tout destroye !

— Tout quoi ?

— Merde.

Le père s’élève sur ses jambes comme un oiseau qui va donner la becquée et il colle une tarte à son fils.

Le fils :

— Il m’a tapé ! J’ai 36 ans et il m’a tapé !

La mère, au niveau du ventre :

— Mon tout petit.

Le père :

— Mais qu’ils sont cons.

Le père et la mère sortent de la chambre en s’engueulant. Robert retourne dans son armoire. Il est dans le noir. Il se met une écharpe autour des yeux pour éviter les brûlures. Il a, accrochée à l’écharpe, une toute petite étiquette avec son nom et son prénom. Souvenir de colonie de vacances.

Robert s’en fout que son père et sa mère s’engueulent à cause de lui. Il s’en fout que son père le gifle à 36 ans. Il dit :

— Je suis dans mon bateau.

Puis, sa longue tête glisse et se coince sous l’étagère des chaussettes et des slips et là, il gueule à pleins poumons :

Toute lune est atroce et tout soleil amer !

L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.

Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Dans la salle à manger, le père hausse les épaules comme une vague. Robert est dans le noir, bonsoir.