Rainbow pour Rimbaud
Quatrième strophe
— D’une rive à l’autre, les anthropophages
se criaient les uns, les autres : Bôo ! Bôo !
De la viande ! Voilà de la viande qui nous arrive.
(Stanley, explorateur)
Le gros François est à l’accordéon. Il avance d’un pas et annonce :
— Anthropophage !
Des spectateurs montent sur la scène, puis se jettent à plat ventre dans le public en gueulant :
— Anthropophage !
Ça remue dans le public. Tout le monde danse et se bouscule. Dehors, le trottoir de « La Cigale » est gris. À l’intérieur de l’établissement, le pantalon de Robert est noir. La robe d’Isabelle est blanche et les fauteuils sont de velours rouge.
Isabelle frôle la main de Robert.
Les « Garçons bouchers » attaquent le morceau :
Et la nuit dans mon lit et le jour dans les faubourgs,
Je les regarde la langue pendue.
Ce monde ignoble me rend goulu.
Mon penchant pour les gens n’est pas pervers, mais culinaire !
Je suis un anthropophage !
À la gare de l’Est, Isabelle n’a pas eu beaucoup de mal à savoir qui était Robert. Quand elle a vu venir, sur le quai gris, ce long type hagard, avec, pour tout bagage, une photo dans une main et un livre dans l’autre, elle a tout de suite deviné que c’était lui.
— Bonjour, ça va ?
— Ça va.
— Je t’emmène au concert des « Garçons bouchers ». Tu veux ?
— Oui madame.
— T’as pas d’affaires ? C’est quoi, la photo, là ?
— La photo d’Arthur.
— Et le livre ?
— Le livre d’Arthur.
— Arthur qui ?
— Arthur Rimbaud.
— Le poète ? Et c’est bien ? Jamais lu.
Robert a mis dans la fente le ticket de métro que lui a donné Isabelle, et il s’est baissé en passant sous la barre grise.
— Ce que t’es grand ! Tu t’appelles comment ?
— Robert.
— Moi, c’est Isabelle. Tu connais les « Garçons bouchers » ?
— Non.
— Moi, j’aime bien.
Au-dessus des portes du compartiment, le signal de départ est passé au rouge. Plus personne n’avait à monter à bord. Maintenant, c’était complet. Le train pouvait démarrer.
Robert a un nez pointu, des lunettes d’écaille noire et une queue-de-cheval rouge. Ses cheveux sont extrêmement fins, soyeux et longs. Assez peu nombreux aussi. À chaque pas qu’il fait, la queue-de-cheval lui époussette la nuque. Quand le vent vient de l’arrière, la queue attachée par un élastique lui lèche une joue. Puis, elle s’affole, tourne et, parfois, passe de l’autre côté.
Les cheveux ont l’air indépendants du reste de sa personne. Ils sont si fins qu’ils peuvent s’agiter et danser derrière lui, même s’il est immobile. De face, lorsqu’on ne voit pas la queue-de-cheval, les cheveux sont tellement tirés et plaqués sur le crâne qu’on dirait qu’il s’est peint le dessus de la tête en rouge. Ça le fait ressembler à un guerrier.
Quand Robert se déplace avec ses pas de héron, le soleil suit le mouvement des épaules et fait briller sur sa tête des étincelles d’or.
On le croirait toujours dans un marécage. Il a les yeux grands ouverts de celui qui ne sait pas où il va, l’air aussi d’une poule qui se promènerait au Louvre.
Il est légèrement voûté. Scoliose et lordose : les années d’armoire !…
S’il parle à quelqu’un, on dirait qu’il regarde derrière la personne. Ou bien qu’il regarde un petit être invisible, sauf pour lui, posé sur son épaule.
Les yeux de celui à qui il s’adresse ne l’intéressent absolument pas. Il ne rit jamais. Quand il crie, ça chante faux. Il n’a qu’une expression, c’est-à-dire aucune.
Son corps est mince, maigre même. De longs muscles fins comme des câbles, parfois boursouflés, lui enveloppent et lui serrent le corps. Heureusement qu’il y a ces câbles pour le maintenir, parce que sa peau est si fine, si légère et lui, si évanescent, qu’il pourrait sans regret se dissoudre dans l’air.
En fait, il est étrange et assez beau. Pour ceux qui aiment ce genre de type, évidemment !
Il est toujours habillé en noir. Et lorsqu’il passe sous le soleil, ou bien dans la trajectoire de la poursuite d’un concert de rock, la poussière saupoudre autour de lui une traîne de mariée.
À « La Cigale », les « Garçons bouchers » sont très énervés :
Des échalotes sur une salope, rien de tel pour dîner aux chandelles.
À mi-cuisson, rajouter le thym.
Faites bien rissoler les deux mains…
Isabelle regarde Robert. Il est assis, le menton posé sur ses genoux, le livre et la photo entre les mains.
— Tu me passes ton bouquin ? lui hurle Isabelle à travers le vacarme.
Elle feuillette négligemment.
— Et tu te balades toujours avec ça ?
— Oui, je le connais par cœur.
— Arrête, y a 1249 pages !…
— Dis une page, au hasard.
— Page 32.
— Facile !…
C’est un trou de verdure où chante une rivière.
Accrochant follement aux herbes des haillons…
Robert s’est mis à gueuler « Le dormeur du val ».
Les types, autour, sont un peu surpris. Devant, deux filles assises se retournent, amusées.
… D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Une des deux filles se penche vers sa copine et dit :
— Il est marrant, le mec aux cheveux rouges. Dommage qu’il soit pris.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
— Ça alors ! dit Isabelle. Bon, on s’en va ?
Robert suit la robe blanche et traverse la foule en continuant de gueuler son poème :
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme.
À la sortie, un des videurs s’interroge.
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
— … Il aime Rimbaud, souffle Isabelle dans la bouche du videur. Le chanteur des « Garçons bouchers », lui, après avoir dit cinq fois : BE BOP A LULA ! déclare :
Dans cette vie, je m’ennuie,
mais j’aime les hommes
en gastronome…
Robert et Isabelle avancent sur le trottoir.
… À votre tour d’aller au jour.
Choisissez le millésime de votre choix !
— Au côté droit, termine Robert.
Isabelle marche près de lui, la tête renversée vers le ciel. Elle regarde la nuit.
— T’es un marrant, toi, hein ! T’es pas comme tout le monde…
— Je suis comme Arthur.
— T’es un marrant.
Isabelle a mis Robert dans son lit, pour voir. Elle n’a pas été déçue. D’abord, il n’a pas voulu se déshabiller. Ensuite, il a dit :
— Je vais faire l’autoroute.
— C’est quoi l’autoroute ?
— On ferme les yeux, et avec la bouche, on fait : Brrr…
— T’as quel âge ?
— 36 ans.
Toute la nuit, Isabelle a entendu : Brrr… Au bout d’un moment, elle a quand même fini par s’endormir. Le lendemain matin, quand elle s’est réveillée, elle entendait toujours : Brrr… mais plus de Robert dans le lit. Elle l’a cherché partout autour d’elle. En fait, il était sous le sommier.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ? lui a-t-elle dit, penchée dans le vide, avec ses deux seins nus, comme des fruits à cueillir, au-dessus de la tête de Robert.
— Je ne sais pas dormir dans un lit. Tu devrais t’acheter une armoire.
Isabelle a laissé glisser et tomber son corps nu sur Robert et l’a embrassé à pleine bouche en lui disant :
— Toi, avec toi, j’ai l’impression que je ne vais pas avoir beaucoup l’occasion de m’ennuyer, mon chéri.
Mon chéri ? Alors, Robert a eu un geste incroyable. Il l’a prise dans ses bras. Et ça, quand on connaît Robert, ça n’est pas un geste qui lui ressemble. C’est comme si, tout d’un coup, il avait conscience qu’elle était là.
— Allez, on va prendre un petit déjeuner au café d’en bas, Bébert ?
Bébert ? N’importe qui d’autre l’aurait appelé comme ça, il aurait aussitôt râlé un poème bien senti de Rimbaud. Mais, d’Isabelle, soudain, il semblait pouvoir tout accepter. En un soir et un matin, par ses rires et sa grande tendresse, Isabelle enveloppait déjà Robert.
— Tu es ma nouvelle armoire…
— Je ne comprends pas bien ce que tu viens de me dire, Bébert, mais je suis sûre que tu m’as dit quelque chose de gentil. Viens.
En bas de chez Isabelle, au café de l’Univers, le patron joue seul aux échecs. Il joue pour les blancs. Il joue pour les noirs. Il s’occupe de tout. Il démarre une partie au matin et des fois, elle peut durer jusqu’au soir. Il réfléchit entre deux clients et déplace les pions.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Un café.
— Un lait.
— Comment le café ?
— Noir.
— Blanc, le lait, pouffe Isabelle.
Ça ne fait pas rire le patron qui s’en va en grommelant :
— … La tour ou la dame ?…
— … Et puis des tartines aussi ! précise Isabelle.
Il fait vraiment beau aujourd’hui à la terrasse du café de l’Univers.
Six étages plus haut, depuis le balcon d’Isabelle, l’arbuste d’aubépine a tourné ses fleurs vers le bas. Ça fait une multitude de petits yeux soyeux et blancs qui observent le nouveau couple, sans qu’il le sache. Le patron revient avec son plateau. Il pose les tasses, les pots de café et de lait sur la table et il réfléchit.
— … Je ne crois pas que ce soit à la tour…
— Merci ! s’écrie Isabelle en mélangeant d’un coup le lait et le café dans les deux tasses. Et avant même que Robert ait pu dire quoi que ce soit, elle lui saute à la bouche en s’écriant :
— Maintenant, c’est comme ça !
Robert est submergé par le souffle d’Isabelle, mais sur le côté, il voit quand même les deux liquides se mélanger en tournant dans les tasses. Ça fait deux remous gris qui tournent. Robert trouve que le gris, c’est joli.
Isabelle l’embrasse encore puis soudain elle se rappelle un truc :
— Et les tartines ? balance-t-elle, à l’intérieur du café.
Le patron ne veut pas entendre. Il est préoccupé par autre chose. Il ne sait plus à qui c’est le tour de jouer.
— Merde alors, je ne me rappelle plus qui doit bouffer l’autre !?… C’est la dame blanche qui bouffe la tour noire ou c’est le contraire ?…
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse aujourd’hui, Bébert ? Je n’ai pas envie d’aller travailler.
— J’aimerais aller dans les pays chauds.
— Je passe à la Caisse d’Épargne et on s’en va.
Robert regarde Isabelle comme s’il venait de découvrir le soleil.
Il est onze heures du matin. Le collègue que remplace normalement Isabelle regarde sa montre.
— Elle exagère.
À Charleville-Mézières, le père avale un Temesta. La mère n’est pas allée au travail. Elle est atterrée.
— Pourquoi ?… Il reviendra ?
Au café de l’Univers, Isabelle continue de manifester :
— Les tartines ! Les tartines !
Le patron du café de l’Univers se gratte la tête :
— … Ils ne peuvent quand même pas se bouffer tous les deux à la fois !…
Le patron du café de l’Univers regarde son échiquier. Le blanc de ses yeux est rouge. Mauvais signe.